Opération « Oluja », été 1995 (3/5) : Serbe, pacifiste et antinationaliste, je suis allée couvrir les commémorations

Comme chaque année, la Croatie a célébré en grande pompe la reconquête de la Krajina, le 5 août 1995. Une cérémonie à la gloire du nationalisme à damier rouge et blanc où le monde se divise en deux catégories, les bons Croates et les méchants Serbes. Notre photographe belgradoise y assistait pour la première fois. Reportage.

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© Marija Janković / CdB

Je brûlais d’envie de me rendre à Knin pour assister aux commémorations d’Oluja. Mais qu’est-ce que je vais faire là, moi qui suis serbe, qui n’ai rien à voir avec Knin ni avec l’Opération Tempête, et qui, adolescente, ai participé à des manifestations anti-Milošević. J’ai grandi avec des images de guerre, mais je n’ai pas vu les fusils et aucun soldat ne m’a jamais expulsée de chez moi. Le 5 août 1995, notre télévision n’a montré que des colonnes de gens entassés sur des tracteurs fuyant la Krajina. De nouveaux élèves sont arrivés dans notre classe, le studio que nous louions à un étudiant a accueilli sept membres de sa famille, leurs affaires empaquetées dans des sacs en plastique. Aujourd’hui encore, certains réfugiés n’ont toujours pas trouvé de foyer en Serbie.

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« Cet été, je ne veux pas aller à Knin, ma valise déborde déjà de nationalisme croate », a écrit un collègue journaliste. Moi, je me demande comment m’y rendre, alors que ma voiture est immatriculée à Belgrade. Autour de moi, on se fait du mouron, on me conseille des gris-gris à damier rouge et blanc pour me protéger.

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Cette année, la victoire militaire croate à Knin a été renforcée par le succès footballistique des Vatreni au Mondial en Russie. Dans le centre de la ville, l’atmosphère est grave et solennelle. Sécurité, drapeaux, beaucoup de drapeaux, des soldats en rangs d’oignon, des uniformes variés et chamarrés, des anciens combattants en fauteuil roulant, des limousines noires, une présidente pleine de dignité et un Premier ministre décontracté, des généraux médaillés… Les Serbes doivent bien comprendre que ce sont eux les agresseurs — ça on le saura —, mais pas un mot sur les civils tués ou déplacés. Encore et toujours la division malgré les discours de réconciliation, et toujours le poids de la responsabilité d’une nation, et non pas des individus.

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Je prends place dans un minibus réservé à la presse et m’assieds entre de grands braillards de défenseurs de la patrie qui proposent de m’offrir un scoop. Quand ils me demandent d’où je viens, je réponds en chuchotant, comme à la blague : de Belgrade. Pourquoi tu murmures comme ça, s’écrie l’un d’eux. Nous, on est pour l’amour et la paix. Tu sais ce que c’est les transformistes ? Ils sont arrivés avec des chars et sont repartis avec des tracteurs. D’ailleurs vous les Serbes, qui célébrez toujours vos défaites, pourquoi ne fêtez-vous pas Oluja avec nous ? Je passe sur une volée plaisanteries sexistes auxquelles je n’ose pas ne pas sourire.

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Les VIP grimpent jusqu’au sommet de la forteresse. Tout est nickel : drapeaux, politiciens, salves d’artillerie, anciens et « nouveaux » avions de combat. « Le rêve croate », écrit le quotidien Slobodna Dalmacija à propos des F-16. C’est vrai, ironise une journaliste, quand je me réveille le matin, je me dis que c’est tout à fait ce qu’il nous faut, des coucous israéliens vieux de 30 ans.

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En attendant, plus personne ne semble vouloir rester à Knin, à part les plus cabochards. Il y en a même qui affirment que plus de gens ont quitté la ville ces dernières années qu’à l’époque de la guerre. Une ville morte, excepté le jour de parade, une fois par an au milieu de l’été. Certains de mes proches amis serbes qui ont tout perdu continuent d’appeler la Krajina leur mère-patrie, même s’ils n’ont pas droit à une pension pourtant bien méritée.

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La procession se poursuit, on descend à l’église pour la messe, mais certains bifurquent en direction soit des marmites de soupe de haricots, soit du barbecue où rôtit un bœuf, signe de protestation de la caste des vétérans de guerre qui s’estime discriminée par le protocole officiel, car selon eux la patrie ne s’est pas construite sur de la soupe de haricots, mais bien sur du bœuf grillé.

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Voilà, je suis venue, j’ai vu. La Croatie est gagnante, aucun doute. La victoire se célèbre dans le faste et l’opulence, jusqu’à la gueule de bois du lendemain, quand il s’agira de nouveau de faire bouillir la marmite. À moins qu’il ne reste plus qu’à faire ses valises.

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