Opération « Oluja », été 1995 (5/5) : « les réfugiés de Syrie ressemblent à ceux de l’opération Oluja »

Il y a 20 ans, en 1995, plus de 250 000 réfugiés fuyaient l’opération « Oluja » et l’avancée de l’armée de Zagreb dans l’Est de la Croatie. Ces hommes, ces femmes, ces enfants ressemblaient beaucoup aux migrants syriens, irakiens ou afghans, qui remontent tous les jours la « route des Balkans » en direction de l’Union européenne. Le témoignage et les souvenirs de Staša Zajović, membre de l’organisation des « Femmes en noir ».

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Réfigiés serbes fuyant l'opération « Oluja »
Réfigiés serbes fuyant l'opération « Oluja »

La crise actuelle des migrants a sûrement rappelé à beaucoup de gens celle des années 1990, les colonnes de réfugiés qui fuyaient l’opération « Oluja ». À l’époque, c’était les activistes et les humanitaires qui avaient apporté de l’aide à ces personnes fuyant la guerre. Les États et les organisations officielles leur tournaient le dos. Staša Zajović fait partie de l’organisation « Les femmes en noir ». Avec d’autres, elle se rend souvent dans le parc situé près de la gare de Belgrade, aux passages frontaliers et dans les centres d’accueil. Comme elle le faisait il y a deux décennies, en apportant son aide aux réfugiés de l’ancienne Yougoslavie.

Staša Zajović prépare aujourd’hui une action de solidarité pour les réfugiés qui séjournent en Serbie. Sur l’écran de son ordinateur, des images récentes défilent : hommes, femmes et enfants de tous âges, photographiés dans un parc de Belgrade. Sur la table, d’autres photos remontent à plus de 20 ans. « Vous voyez, ce sont des femmes de Slavonie occidentale, au camp de Mikulja, près de Smederevska Palanka », explique Staša, en montrant les images de deux femmes âgées prises dans les années 1990. Staša se rappelle de certaines d’entre elles, Ikonija de Kravica, Jadranka de Sarajevo, un petit garçon photographié dans le camp de Mala Krsna, etc.

La guerre ne détruit pas seulement les personnes, elle détruit tout un environnement, des objets symboliques importants, des souvenirs.

À l’époque, Staša organisait des ateliers pour les réfugiés, elle les faisait parler, elle leur demandait d’écrire leurs pensées. « Ce qui nous a surpris, c’est qu’ils écrivaient sur leur vie passée, sur leurs voisins, sur combien leur petit monde leur manquaient. La guerre ne détruit pas seulement les personnes, elle détruit tout un environnement, des objets symboliques importants, des souvenirs. Leur quotidien, qui donnait un peu de sens à la vie, leur a été enlevé ».

Comme pour ceux qui fuient la Syrie, l’Afghanistan et l’Irak, c’est ce que les réfugiés d’alors avaient laissé derrière eux qui leur manquait le plus. « Nous voyons pourtant une différence, explique Staša. Les gens de l’ancienne Yougoslavie fuyaient, mais ils avaient le désir de revenir un jour dans leurs foyers. C’était primordial pour eux. Les réfugiés syriens que j’ai rencontré savent que tout retour sera difficile. Je pense que l’ampleur des destructions fait que ces gens renonceront pour longtemps à un éventuel retour. »

Les réfugiés arrivés en Serbie durant les années 1990, outre une aide matérielle, avaient surtout besoin d’être consolé, se souvient Staša. C’est aussi vrai pour les réfugiés syriens explique-elle, en montrant une photo où elle enlace une vieille femme en pleurs dans un parc de Belgrade. « Ils sont très ouverts, nous organisons facilement des activités pour les divertir, de la danse, de la musique, du dessin ». Sur le bureau de Staša, quelques photos et un fascicule jauni où, à côté du logo des Femmes en noir, il est écrit «Oluja sur la Krajina 1995». « Cet exode fut terrible. Dès le début de l’opération, nous sommes allés à la frontière et, là, nous avons eu un véritable choc », raconte Staša.

Selon certains estimations, plus de 250 000 personnes ont été obligées de fuir l’Est de la Croatie durant l’opération Oluja, menée par l’armée de Zagreb. Staša se souvient de scènes terribles, de milliers de gens effrayés, mais aussi du traitement que ces personnes ont reçu à leur arrivée en Serbie. Ils avaient par exemple l’interdiction d’aller à Belgrade. « En 1993, 1994 puis 1995, la police mobilisait de force les réfugiés des camps. Nous avons été témoins de ces événements, nous avons fait le tour de tous les camps de réfugiés de la Serbie centrale ».

Heureusement qu’une autre Europe existe, celle des mouvements sociaux.

La grande majorité de ceux qui traversent aujourd’hui la Grèce, la Macédoine, la Serbie, la Croatie, la Hongrie, l’Autriche et l’Allemagne refusent de participer à la guerre, ils cherchent juste un endroit où vivre en paix. « Ils nous disent qu’ils ne veulent pas être de la ‘chair à canon’ et des ‘chiens de guerre’, comme les réfugiés de Krajina ».

Pour Staša Zajović, l’Europe a fermé les yeux il y a vingt ans, et elle fait de même aujourd’hui. « Mais heureusement qu’une autre Europe existe, continue-t-elle, celle des mouvements sociaux. Et c’est l’Europe à laquelle nous appartenons. L’Europe des États et des institutions engendre une immense inquiétude. Les structures bureaucratiques de l’UE sont bien trop éloignées des gens. Les sommes que Bruxelles alloue pour garder ses frontières devraient être distribuées pour des besoins civils. C’était pareil dans les années 1990. »

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