Archives | Pèlerin des périphéries et du dialogue, le pape François était un ami des Balkans

«Pèlerin des périphéries», le pape François s’était rendu à plusieurs reprises dans les Balkans durant son pontificat, priant avec les exilés à Lesbos, appelant au dialogue avec l’islam à Sarajevo et essayant de restaurer la confiance avec le monde orthodoxe. Tour d’horizon régional après sa disparition.

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Le pape François et le patriache œcuménique de Constantinople Bartholomée s'étaient rendus ensemble à Lesbos en 2016 pour défendre l'accueil des exilés.
Le pape François et le patriache œcuménique de Constantinople Bartholomée s'étaient rendus ensemble à Lesbos en 2016 pour défendre l'accueil des exilés.© Vatican Media

Dans son ultime bénédiction urbi et orbi, dimanche de Pâque 20 avril, le pape François (1936-2025) a encore appelé à « des initiatives de concorde » dans les Balkans. Pour cet infatigable pèlerin du dialogue oecuménique et du dialogue inter-religieux, qui n’a cessé d’arpenter les « périphéries » du christianisme, les Balkans étaient une région cruciale, où se rencontraient les différentes traditions religieuses – le catholicisme, l’orthodoxie et l’islam.

Il s’y est rendu à reprises, visitant l’Albanie – qui fut même la destination de son premier voyage en Europe hors d’Italie en septembre 2014 – en Turquie (2014), Bosnie-Herzégovine (2015), en Grèce (2016 et 2021), en Bulgarie, en Macédoine du Nord et en Roumanie (2019).

Les Balkans était aussi une « frontière de sang » de la « forteresse Europe ». Le pape avait ainsi prié pour les exilés et les réfugiés à Lesbos en 2016, en compagnie du patriarche œcuménique de Constantinople Bartholomée Ier, puis à nouveau en 2021. Cet engagement du Souverain Pontife tranchait avec l’attitude souvent très réservée, voire hostile, des hiérarchies catholiques locales à l’égard des exilés.

Les Balkans était une terre où François espérait que puisse germer un renouveau des difficiles relations avec le monde orthodoxe. Il entretenait des relations amicales avec le patriarche oecuménique de Constantinople Bartholomée Ier. À l’annonce du décès de François, celui-ci a salué « un précieux frère en Christ, avec lequel, dès le premier moment de son accession au trône pontifical, nous avions une amitié fraternelle et une collaboration pour le bien de nos Églises et pour un rapprochement plus étroit de nos Églises au bénéfice de l’humanité. Durant ces douze années de sa mission, il a été un ami fidèle, un compagnon de route et un soutien du patriarcat œcuménique. Un ami sincère de l’orthodoxie, un ami sincère des plus humbles frères du Seigneur. »

Toutefois, François n’a pas pu concrétiser le projet qui lui tenait à coeur d’un voyage au Monténégro et n’a pas pu davantage se rendre en Serbie, tandis que les relations avec l’Église bulgare – qui a refusé de le recevoir lors de son voyage de 2019 – sont restées tendues.

Albanie : hommage œcuménique à un pape ami

L’annonce du décès du pape François a suscité une profonde émotion en Albanie, pays qu’il avait choisi pour son premier déplacement en Europe hors d’Italie, en septembre 2014. Ce geste hautement symbolique saluait l’Albanie comme un modèle rare de fraternité religieuse, selon ses propres mots, exprimant un lien entre les confessions allant bien au-delà de la simple coexistence pacifique.

Le chef de la communauté musulmane, Bujar Spahiu, a salué « un chef d’État et un leader religieux qui a œuvré avec acharnement pour la paix entre les religions », rappelant leur rencontre personnelle : « J’ai compris l’importance qu’il attachait au dialogue inter-religieux et la haute estime qu’il avait pour l’Albanie et pour le rôle de la communauté musulmane. » Le chef spirituel mondial de la communauté bektachie, Haxhi Dede Edmond Brahimaj, a évoqué « une voix de paix, de justice et d’amour », en mémoire de leur chaleureuse rencontre du 16 janvier 2025 au Vatican.

L’Église orthodoxe d’Albanie s’est elle aussi associée au deuil collectif. « Marchons ensemble comme des frères sur le chemin de la miséricorde et de l’amour », avait déclaré le pape lors de ses rencontres avec ses représentants. « Mémoire éternelle ! », conclut le message de l’Église.

Un hommage particulièrement émouvant est venu de l’archevêque catholique de Tirana et Arjan Dodaj, qui a salué sur la plateforme X « le pape de la révolution de la tendresse et de l’amour de Dieu, amoureux du peuple albanais ». Il écrit : « Merci, cher pape François. Notre Pape, bénissez-nous du ciel et continuez à nous accompagner de votre amour.∞»

Le Premier ministre Edi Rama a, lui aussi, rendu hommage à « un grand et inoubliable ami de l’Albanie ». Il a évoqué leurs rencontres au Vatican, ainsi que cette phrase mémorable du pape, lucide face aux critiques : « si je ne dis pas ce que j’ai à dire maintenant, à qui le dirai-je, aux vers quand j’irai dans la tombe ? » Et de rappeler l’une des formules marquantes du souverain pontife lors de sa visite à Tirana : « l’Albanie ne connaît pas seulement une harmonie religieuse, mais une véritable fraternité religieuse. » Sali Berisha, dirigeant du Parti démocrate, a de son côté ouvert sa campagne électorale par une minute de silence en l’honneur de celui qu’il a salué comme « un colosse de la pensée et de la foi ».

Bosnie-Herzégovine : l’engagement interreligieux

L’annonce du décès du pape François a suscité une émotion particulière en Bosnie-Herzégovine, où le Souverain Pontife était profondément respecté pour son engagement en faveur du dialogue interreligieux et de la paix. Au-delà des cercles catholiques, les hommages se sont multipliés, témoignant du lien fort et singulier qu’il avait su tisser avec l’ensemble du pays.

Le reisu-l-ulema Husein ef. Kavazović, chef de la Communauté islamique, a adressé ses condoléances à l’archevêque métropolitain de Vrhbosna, Mgr Tomo Vukšić, saluant la mémoire d’« un homme bon » et rappelant l’engagement du pape à « construire un monde meilleur avec les musulmans ». Le reis, qui entretenait une relation amicale avec François depuis leur rencontre en 2015, a exprimé l’espoir de « suivre son chemin ».

Les réactions politiques n’ont pas tardé non plus. Membre de la Présidence collégiale du pays, Željko Komšić a rendu hommage à « un homme de paix et de justice » et souligné son soutien constant à une Bosnie-Herzégovine inclusive. La présidente du Conseil des ministres, Borjana Krišto, reçue par le pape en avril 2023, a rappelé que sa visite à Sarajevo, en juin 2015, avait marqué un tournant majeur pour le dialogue interreligieux dans le pays.

Depuis le début de son pontificat, le Pape François entretenait en effet une relation particulière avec la Bosnie-Herzégovine, et son voyage apostolique à Sarajevo pour y prêcher la paix et le dialogue interreligieux a été un moment fondateur. Son arrivée en ville, à bord d’une Ford Focus, a marqué les esprits par sa simplicité. Au cours de son homélie organisée au stade de Koševo où plus de 60 000 fidèles étaient réunis, le pape avait prononcé un message fort, pointant du doigt les artisans du choc des cultures et des civilisations. Il avait ensuite rencontré les chefs des principales confessions religieuses – musulmans, orthodoxes, catholiques et juifs – saluant notamment les efforts du Conseil interreligieux actif depuis 1997.

L’estime mutuelle entre le pape et les responsables religieux bosniens s’est prolongée au fil des ans. À plusieurs reprises, le reis Kavazović l’avait qualifié de « grand ami de la Bosnie-Herzégovine », soulignant sa constance dans la promotion du vivre-ensemble. Le pape avait également rencontré le représentant de la communauté juive, Jakub Finci, avec qui il partageait un engagement fort en faveur de la mémoire de la Shoah et de la lutte contre les discriminations religieuses.

Autre geste significatif de son pontificat : en 2019, François a officiellement autorisé les pèlerinages à Međugorje, sanctuaire marial devenu l’un des plus visités d’Europe. Si le Vatican n’a jamais confirmé l’authenticité des apparitions rapportées depuis 1981, il a reconnu l’importance spirituelle du lieu pour les fidèles. En 2024, le Vatican a renouvelé son soutien tout en appelant à « une adhésion prudente » aux messages liés à Međugorje.

Bulgarie, Macédoine du Nord et Roumanie : le défi de l’uniatisme

Au printemps 2019, le pape s’était rendu dans trois pays majoritairement orthodoxe mais ayant tous connu des formes plus ou moins développées d’uniatisme, c’est-à-dire de réunion à Rome de fidèles orthodoxe – la Bulgarie, la Macédoine du Nord et la Roumanie.

Son premier voyage, du 5 au 7 mai, l’a d’abord mené à Skopje, ville natale de mère Teresa, où l’attendait la très petite communauté catholique de ce pays mais surtout des fidèles venus d’Albanie et du Kosovo voisin. Accueilli par les autorités politiques de Macédoine, il n’avait pas officiellement rencontré celles de l’Église orthodoxe macédonienne, celle-ci étant, à l’époque, privée de relations canoniques avec la communion des autres Église orthodoxes du monde.

En Bulgarie, où il s’est ensuite rendu, la hiérarchie orthodoxe a refusé toute concélébration, car le voyage mettait à l’honneur la petite communauté des « Bulgares unis », héritiers des chrétiens orthodoxes qui, dans le contexte des conflits opposant le patriarcat oecuménique à l’exarchat orthodoxe bulgare, dans les années 1860 et 70, s’étaient ralliés à Rome.

De même, quelques semaines plus tard, du 31 mai au 2 juin, le pape se rendait en Roumanie, à la rencontre des catholiques latins mais aussi des gréco-catholiques de ce pays, dont il béatifié plusieurs martyrs – les Églises uniates, interdites sous le communisme, ont été frappées par une forte répression. Si François voulait considérer ces chrétiens « uniates » comme de potentiels ponts entre catholicisme et orthodoxie, il n’est pas parvenu à dissiper les rancoeurs du monde orthodoxe qui voit plutôt en eux des « renégats » oeuvrant au projet « hégémoniste » du Vatican.

Croatie : les dossiers Stepinac et Međugorje

En Croatie, le décès du pape François, comme partout ailleurs dans le monde, est accueilli avec beaucoup de tristesse. Le pontificat du pape François laisse une trace indélébile au sein de la communauté des fidèles croates qui reconnaissent sa modestie et son engagement pour la paix. Le Premier ministre Andrej Plenković a salué « un homme de foi, d’humilité et de proximité avec les plus vulnérables » et « son engagement inlassable en faveur de la solidarité, de la paix et de la justice qui a inspiré des millions de personnes à travers le monde ». Le président Zoran Milanović, quant à lui, évoque « une indispensable voix de la raison et de la paix, un modèle dont les paroles et les actions étaient entendues par les chrétiens du monde entier et qui étaient appréciées par tous ceux qui font de la justice et de la compassion des valeurs élémentaires ».
Enfin, l’archevêque de Zagreb, Mgr Drazen Kutleša, réputé proche du pape François, loue « un témoin de la simplicité évangélique qui a souvent rappelé à l’Église que sa véritable force réside dans le service, et non dans la domination, dans la proximité avec les petits et non dans l’alliance avec les puissants ».

Deux faits ont particulièrement marqué les relations entre Zagreb et le Saint-Siège durant les douze années du pontificat de François. La non-canonisation d’Alojzije Stepinac, d’abord. Dominée par un clergé réactionnaire, l’Église catholique croate a longtemps milité pour la canonisation du cardinal Alojzije Stepinac (1898-1960), béatifié par Jean-Paul II en 1998. Or le personnage divise fortement des deux côtés du Danube pour son rôle joué durant la Seconde Guerre mondiale. Afin de conserver de bonnes relations avec les orthodoxes, François a mis sur pied une commission mixte composée d’experts catholiques croates et orthodoxes serbes pour examiner conjointement le cas du cardinal. La déclaration commune des deux parties fait état de désaccords et Stepinac n’a pas été canonisé. Couplée à la mise à l’écart du cardinal Josip Bozanić en 2023, connu pour ses prises de position révisionnistes, cette décision a contribué au refroidissement des relations entre le Vatican et Zagreb.

Le nihil obstat accordé en 2024 aux pèlerinages à Međugorje par le dicastère pour la Doctrine de la foi, avec la bénédiction du pape, demeure le deuxième fait marquant du pontificat de François pour la communauté catholique croate. En clair, Međugorje, en Herzégovine, longtemps raillé en raison des fréquentes apparitions de la Vierge, est désormais reconnu comme un lieu de pèlerinage et l’Église encourage les fidèles à s’y rendre, sans valider la réalité du fait apparitionnaire. Considérée avant tout comme une mesure pratique, cette clarification permet au Vatican de mettre à distance certaines pratiques « liées à des expériences humaines confuses, à des expressions théologiquement imprécises ou à des intérêts qui ne sont pas entièrement légitimes » et d’en encadrer d’autres, notamment le rôle de la paroisse locale. Néanmoins, François reconnaît « l’abondance des fruits spirituels liés au sanctuaire paroissial de la Reine de la Paix ».

Avec le Monténégro, une amitié forgée en Argentine

Au Monténégro, pays multiethnique et multiconfessionnel à majorité orthodoxe, la nouvelle du décès du pape François a été reçue avec tristesse, en souvenir d’un homme dont la bonne volonté et l’humanisme dépassaient largement les frontières du monde catholique, et surtout d’un chef spirituel qui connaissait, respectait et comprenait le Monténégro. En effet, ses relations avec le Monténégro remontent à ses années en Argentine : Jorge Mario Bergoglio a été consacré évêque auxiliaire de Buenos Aires en 1992 par Emilio Ognjenović, évêque de Mercedes-Lujàn, d’origine monténégrine.

Ni le pape François ni ses interlocuteurs monténégrins ne manquaient d’évoquer cette relation lors de chaque rencontre officielle, que ce soit avec les ambassadeurs monténégrins auprès du Saint-Siège ou lors des auditions officielles des chefs d’État et de gouvernement, Milo Đukanović en 2018, Duško Marković en 2019 et Jakov Milatović en 2024. De longues relations historiques entre l’Etat monténégrin et le Saint siège datant de la création de l’archevêché de Bar au XIe siècle, renforcés par le Concordat signé avec le roi Nikola Ier Petrovic en 1886 et l’Accord de base avec le gouvernement monténégrin en 2011 devaient être confirmés par l’ouverture d’une nonciature apotolique évoqué lors de la visite du Secrétaire d’Etat Pietro Parolin à Podgorica. Le décès a malheureusement empêché l’évêque de Rome de de réaliser une visite tant attendue au Monténégro et promise durant la rencontre avec le Premier ministre Duško Marković en 2019.

Le président du Monténégro Jakov Milatović, le Premier ministre Milojko Spajic, l’ancien président Milo Đukanović, la ministre de la Culture Tamara Vujović et le vice-président du Parlement Nikola Camaj ont présenté leurs condoléances à l’Église catholique et à ses fidèles.

Un pape cher au cœur des Slovènes

Le pape François, plus que tout autre de ses prédécesseurs, a tissé un lien profond avec les Slovènes, marqué par des rencontres personnelles et un respect sincère pour la culture slovène. Bien qu’il n’ait jamais visité la Slovénie en tant que pape, il a forgé un pont spirituel avec ce pays.
En 1970, alors qu’il était encore jeune jésuite, il a découvert la Slovénie à l’invitation du futur cardinal et archevêque de Ljubljana Franc Rode. Il a séjourné à Ljubljana, exploré Bled et Postojna.

En 1971, il a profondément touché la famille Golar de Virmaše, près de Škofja Loka, en leur apportant des nouvelles de leur fils Andrej, émigré en Argentine et devenu son ami. Partageant un repas autour d’une potica, ce fameux gâteau slovène qu’il appréciait, et visitant le sanctuaire de Brezje, il a laissé un beau souvenir, relaté dans son autobiographie : dans la version slovène de celle-ci, le journaliste Marjan Pogačnik a consacré un chapitre aux liens avec les Slovènes.

Dans son Argentine natale, Jorge Mario Bergoglio avait côtoyé la communauté slovène, et sa nièce Maria Inés Narvaja a épousé Vladimir Voršič, descendant d’immigrés slovènes. En tant qu’archevêque de Buenos Aires, il a collaboré avec des prêtres slovènes tels que Vinko Bokalič, Jurij Rode et Pedro Opeka, ce dernier étant resté un ami proche, qu’il a retrouvé en 2013.
Élu pape, il a adressé aux Slovènes un émouvant « Priez pour moi en slovène ! », témoignage de son attachement à leur langue.

L’encyclique Laudato Si’ (2015) a particulièrement résonné auprès des Slovènes, sensibles aux questions de justice environnementale. Ses réformes, prônant la synodalité et l’inclusion, ont également marqué l’Église slovène, notamment par la nomination de Stanislav Zore comme archevêque de Ljubljana et de Peter Štumpf comme évêque de Koper.

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