Pour le gouvernement serbe, l’Exposition Spécialisée EXPO 2027 est une « opportunité historique », une « fenêtre sur l’avenir » et le moteur d’une « décennie de progrès ». Avec un investissement annoncé de 17,8 milliards d’euros, la promesse est celle d’une métamorphose : un nouveau Stade National, des infrastructures modernes, des milliers d’emplois, et une Serbie propulsée sur la scène mondiale en tant que pôle d’innovation et de culture. Mais derrière cette façade éblouissante, une réalité bien plus sombre se dessine, une réalité où l’état de droit est suspendu, où des milliards s’évaporent dans l’opacité, et où la nature est gravement menacée. Un projet de grandeur nationale qui se transforme en un test critique pour la démocratie serbe.
La « Lex Specialis » : Quand l’exception devient la règle
À la racine de toutes les controverses se trouve l’abus d’un mécanisme juridique : une loi spéciale, ou « lex specialis », conçue sur mesure pour l’EXPO 2027. La controverse ne porte pas a priori sur l’instrument de la « lex specialis », mais sur son application a posteriori qui place l’ensemble du projet au-dessus et en dehors du système juridique et judiciaire du pays. Les conséquences sont stupéfiantes : la loi sur les marchés publics est suspendue, les règles d’urbanisme et de sécurité sont contournées, et les contrôles indépendants en matière de construction et d’environnement sont annulés.


Cette mise à l’écart de la loi soulève une question fondamentale, que les critiques ne cessent de poser : pourquoi un projet d’une telle « importance nationale » a-t-il besoin d’être protégé des propres lois de la nation ?
Pour beaucoup, la réponse réside dans les scandales que ce cadre d’exception a légalisés.
Un rêve, mais à quel prix ? Des controverses en cascade
Les conséquences d’un tel cadre juridique se manifestent à travers une série de scandales qui jettent une lumière crue sur les véritables enjeux du projet.
1. Le scandale foncier : Une affaire à 100X
L’exemple le plus flagrant de la perversité du système concerne les terrains désignés pour l’EXPO. Une partie importante de ces terres appartenait à la société agricole publique PKB (Poljoprivredni kombinat Beograd). En 2018, lors d’une privatisation très controversée, ces terrains ont été vendus à la société Al Dahra, basée aux Émirats arabes unis, pour environ 4 700 euros l’hectare. Aujourd’hui, pour les besoins de l’EXPO, l’État serbe rachète ces mêmes parcelles par le biais d’une procédure d’expropriation. Le prix fixé par l’administration fiscale s’élève à près de 500 000 euros l’hectare. Une augmentation de plus de 100 fois, qui transforme une simple transaction en un pillage organisé des fonds publics au profit d’intérêts privés.
2. Le trou noir financier : 17,8 milliards d’euros sans surveillance
Le chiffre de 17,8 milliards d’euros prévu pour le projet a été annoncé en grande pompe, mais sa substance reste un mystère. En suspendant la loi sur les marchés publics, la « lex specialis » permet au gouvernement d’attribuer des contrats de plusieurs millions (voire de milliards) d’euros sans appel d’offres public. Personne, en dehors d’un cercle restreint au sein du gouvernement, ne sait exactement comment cet argent sera dépensé, qui seront les entrepreneurs et sous-traitants, ni sur quelle base ils seront choisis. Le projet se transforme en une gigantesque boîte noire financière, alimentant les craintes d’une corruption d’État à grande échelle.


3. La bombe à retardement écologique : L’avertissement ignoré
Si l’alarme ne sonne pas déjà au niveau d’alerte maximale en raison du système de blanchiment d’argent, le risque de mise en péril par le projet de l’un des biens les plus précieux de Belgrade — son eau potable — devrait certainement le faire. Le chantier est situé dans une zone d’importance hydrologique majeure, au cœur des zones de protection sanitaire des sources d’eau souterraines de la capitale, qui fournissent environ 30 % de l’eau potable de la ville. En février 2025, l’Académie serbe des sciences et des arts (SANU) a mis en garde contre un risque de « dommages irréversibles » pour l’environnement et a qualifié les amendements à la loi spéciale d’« inacceptables ». Le gouvernement a néanmoins ignoré cet avertissement, allant de l’avant avec un projet qui menace directement le bien-être fondamental des citoyens de Belgrade.


Le défi d’EXPOsed : Les voix de la résistance s’organisent
Face aux bulldozers de l’État qui s’activent sur le terrain, la résistance s’est organisée, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières de la Serbie.

Le front intérieur : La culture dit « Non »
La charge la plus symbolique est venue de la communauté culturelle de Serbie. Des centaines d’artistes, de commissaires d’exposition et de professionnels de la culture ont signé une lettre ouverte appelant à un boycott international de l’EXPO 2027. Ils dénoncent ce « village Potemkine » conçu pour blanchir l’image d’un régime autoritaire, tout en soulignant l’hypocrisie d’un État qui dépense des milliards pour un spectacle temporaire de relations publiques alors que le budget national de la culture est l’un des plus bas d’Europe (0,67 % des dépenses totales du gouvernement en 2025).
Le front international : La diaspora tire la sonnette d’alarme
La lutte a également franchi les frontières grâce à l’initiative de la diaspora serbe. Une coalition d’activistes et de chercheurs serbes basés en Europe et aux États-Unis a lancé la plateforme en ligne EXPOsed, offrant un contre-récit factuel et bien documenté à la présentation tapageuse du gouvernement. Cet ensemble de preuves et de ressources est accessible via leur site web : https://serbiaexpo2027exposed.com/ .
Leur mission, comme l’explique l’un des membres du réseau, est de fournir des informations alternatives et véridiques à un public international qui est souvent mal informé.
« La communauté internationale n’est ni informée ni consciente de la manière dont les choses se passent en Serbie. Cela s’applique à une certaine partie des communautés politiques et à la majorité de la société civile. Le site serbiaexpo2027exposed propose les informations les plus importantes qui sont publiquement disponibles en Serbie, provenant à la fois de diverses études académiques et de médias indépendants et de recherche, mais elles sont à peine présentes dans les sources d’information internationales. »
Leur travail vise à fournir aux gouvernements étrangers, aux investisseurs potentiels et aux institutions culturelles les informations nécessaires pour prendre une décision fondée sur des preuves, plutôt que de s’en remettre uniquement à la propagande officielle de l’État.
« Lorsque les institutions de l’État n’accomplissent pas leur travail au bénéfice de l’État lui-même et de ses citoyens, le rôle de chaque citoyen individuel dans le fonctionnement même de la société devient plus grand… Dans ce processus, la diaspora ne doit pas être laissée de côté, car elle est privilégiée par rapport aux personnes restées au pays, et elle peut utiliser ces privilèges pour responsabiliser les pays (d’origine) afin de ne pas donner de légitimité au régime serbe actuel, et c’est ce que nous voulons réaliser avec notre page « agir » (sur le site web). De plus, la diaspora peut exercer une pression supplémentaire à travers ses contacts personnels et professionnels en coopération avec les médias et le secteur civil. Enfin, la diaspora a l’opportunité de soutenir les médias locaux dans le pays qui ne sont pas sous l’emprise d’un régime autoritaire et qui continuent à faire leur travail de manière responsable, éthique et professionnelle. À cette occasion, nous aimerions inviter nos camarades de la diaspora à soutenir le travail de CINS, Mašina et d’autres médias qui font des reportages sur le projet EXPO. »
Un test pour la Serbie et pour l’Europe
Au lieu d’être une simple exposition, l’EXPO 2027 de Belgrade est devenue l’épicentre d’une bataille pour l’avenir de la Serbie. C’est une bataille pour l’état de droit, pour la transparence démocratique et pour la protection de l’environnement. La question s’étend à l’échelle internationale : les acteurs extérieurs cautionneront-ils ce projet d’escroquerie à grande échelle malgré les preuves d’abus, ou entendront-ils les appels de la Serbie et de sa diaspora qui prônent le boycott ?



