Détourner l’Ibar, nouvelle arme de Vučić contre le Kosovo

Face aux tensions croissantes autour de la communauté serbe du Kosovo, Aleksandar Vučić menace de modifier le cours de l’Ibar, une rivière stratégique pour les infrastructures kosovares. Une menace jugée techniquement absurde par les experts, qui pourrait surtout servir à détourner l’attention.

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Détourner l’Ibar, nouvelle arme de Vučić contre le Kosovo
Le lac de Gazivode, alimenté par l'Ibar.@ Arben Llapashtica | Wikimedia Commons

Lors d’une visite des travaux sur le vieux pont ferroviaire de Belgrade, le 9 août, le président serbe Aleksandar Vučić a déclaré que l’État envisageait de modifier le cours de l’Ibar sur son territoire, en réaction à la politique de Pristina envers la communauté serbe. « Nous avons déjà fait appel à des experts de la question, puisqu’ils maltraitent autant notre population – nous avons différentes raisons de changer le cours, et on verra bien ce que les Albanais feront », a-t-il lancé.

Longue d’environ 270 kilomètres, l’Ibar prend sa source au Monténégro, traverse la Serbie puis pénètre au Kosovo, où elle alimente le lac artificiel de Gazivode (Ujmani), créé par un barrage. Les deux tiers de ce lac se trouvent sur le territoire kosovar. Il constitue un pôle énergétique et infrastructurel clé pour la région : l’eau de ce système alimente sept municipalités, sert à l’irrigation et au refroidissement de la centrale thermique d’Obilić, qui produit une grande partie de l’électricité du Kosovo.

Les tensions montent autour de la communauté serbe

L’annonce de cette mesure de rétorsion par Belgrade intervient alors que le gouvernement d’Albin Kurti à Pristina a fait détruire, depuis la fin du mois de juillet, onze maisons appartenant à des Serbes et situées le long du lac. Les autorités expliquent qu’elles ont été construites sans permis, ce que les propriétaires contestent, affirmant n’avoir reçu aucun avertissement. L’Union européenne a appelé à l’arrêt des opérations de démolition, estimant que « les procédures n’ont pas été respectées », sans effet à ce jour.

Dans la foulée, la KFOR, la force de sécurité de l’OTAN, a annoncé son retrait du pont de Mitrovica, qui sépare la partie de la ville majoritairement serbe de celle peuplée principalement d’Albanais. Un geste hautement symbolique et inquiétant pour les Serbes. La KFOR cessera également de protéger le monastère serbe médiéval de Dečani.

La tension est encore montée d’un cran avec le passage à tabac de Nenad Rašković par la police kosovare, le 11 août. Selon son témoignage, trois policiers sont venus perquisitionner son domicile dans le village de Dren, près de Zubin Potok, dans le nord du Kosovo, à la recherche d’armes. N’en ayant pas trouvé, ils l’auraient menotté, emmené dans les bois et sévèrement battu. Il a finalement été hospitalisé avec plusieurs côtes fracturées.

Accusé par une partie de l’opinion de ne pas agir pour protéger la communauté serbe, le président Vučić, par ailleurs en campagne électorale alors que la date d’éventuelles élections anticipées n’a toujours pas été fixée, a sorti le projet de détournement de l’Ibar de son chapeau.

Pour les ingénieurs, l’idée relève de l’« absurdité » : techniquement faisable, mais extrêmement difficile et surtout sans intérêt pour les populations. Cité par l’hebdomadaire Vreme, le professeur de génie civil Jovan Despotović souligne qu’un tel projet reviendrait à ignorer les conventions internationales, d’autant que l’Ibar est un sous-affluent du Danube. Sans compter ses conséquences sur les populations albanaise comme serbe.

Pour la ministre de l’Environnement par intérim du Kosovo, Fitore Pacolli, « les ressources ne peuvent être utilisées comme instrument de menace, pression et déstabilisation ». L’Union européenne et les États-Unis ont également réagi, soulignant que cette initiative « ne contribuerait pas à la normalisation des relations entre la Serbie et le Kosovo », sans qu’aucune mesure concrète ne soit prise, ni envers Belgrade ni envers Pristina.

« Tout porte à croire qu’il s’agit d’un détournement de l’attention de l’opinion et non pas du cours de l’Ibar », estimait le politologue Ognjen Gogić sur la chaîne N1, le 14 août.

Ainsi, le président Vučić semble surtout chercher à montrer à son opinion qu’il dispose encore de cartes à jouer au Kosovo, alors que le rapport de force politique paraît depuis longtemps favorable au Premier ministre kosovar Albin Kurti.

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