Entre Bosnie-Herzégovine, Croatie et Monténégro, la coopération transfrontalière en matière de gestion de l’eau ne relève pas d’un choix, mais d’une nécessité imposée par la géographie physique du territoire. Cette collaboration — concrétisée par d’imposants projets d’infrastructure datant de l’époque yougoslave — a été interrompue par les conflits des années 1990. Toutefois, le nouveau millénaire a vu se multiplier les initiatives visant à consolider la gestion commune de ressources hydriques chevauchant — ou traversant en sous-sol — des frontières qui, de limites internes entre républiques, sont devenues des frontières internationales.
Certaines de ces initiatives s’inscrivent directement dans le prolongement du passé, à l’instar du très critiqué mégaprojet Gornji Horizonti (« Horizons supérieurs »). En réalité, les grands aménagements prévus dans le cours supérieur de la rivière Trebišnjica — dont les travaux ont débuté en 2023 — sont actuellement au point mort, ce qui satisfait les opposants au projet, qui dénoncent son manque de transparence et, surtout, ses lourdes conséquences environnementales.
En revanche, les initiatives soutenues par l’UE au cours des deux dernières décennies ont adopté une approche radicalement différente. Par le biais de l’Instrument d’aide de préadhésion (IAP) et du programme Interreg — un pilier de la politique de cohésion de l’UE axé sur la coopération interrégionale — Bruxelles a financé des dizaines de projets visant à conjuguer développement socio-économique local et préservation de la biodiversité.
Parmi les 25 projets Interreg menés dans la zone durant la période 2021-2027, l’un d’eux se concentre sur le bassin de la Trebišnjica. Il s’agit du projet « Waterlink » — officiellement intitulé « Pratiques de gestion intelligentes et innovantes pour la préservation de la qualité et de l’approvisionnement en eau à l’échelle régionale » —, doté d’un budget de près de 1,64 million d’euros (cofinancé à hauteur de 85 % par l’Union). Lancé en août 2024, il réunit trois partenaires : la municipalité de Trebinje (Bosnie-Herzégovine), celle de Konavle (Croatie) et Vodovod i Kanalizacija, l’entreprise chargée de la gestion des réseaux d’eau et d’assainissement à Herceg Novi (Monténégro).
L’objectif est de moderniser les systèmes de surveillance et les infrastructures de distribution afin d’améliorer l’approvisionnement en eau potable, en visant tout particulièrement la réduction des pertes techniques. La région est confrontée à un important stress hydrique dû à la nature karstique du sol, qui absorbe les précipitations, tandis que la variabilité saisonnière des volumes d’eau disponibles est encore accentuée par les effets du changement climatique.
En réalité, le projet Waterlink suit le tracé défini il y a soixante ans par le plan Donji Horizonti. « L’eau part de Trebinje, traverse Konavle et arrive à Herceg Novi », explique Nataša Tučić, cheffe de projet pour le partenaire chef de file, la municipalité de Trebinje. « Nous ne formions qu’un seul pays, et toutes les infrastructures reflètent ce passé commun », souligne-t-elle, ajoutant qu’« aujourd’hui, grâce à des projets comme celui-ci, nous renouons avec la coopération et l’apprentissage mutuel. »
Infrastructures vétustes
« Les infrastructures sont vétustes — certaines ont plus d’un siècle — et, avec des systèmes de comptage obsolètes, il est difficile de localiser précisément les fuites », insiste Nataša Tučić. Résultat : des canalisations qui ressemblent à une passoire. « À Konavle, les pertes s’élèvent à 30 % ; à Trebinje, elles avoisinent les 55 % ; et à Herceg Novi, elles atteignent le chiffre alarmant de 80 % », précise-t-elle. Or, la simple mesure de ces chiffres est loin d’être aisée ; c’est là qu’interviennent les technologies soutenues par l’UE. Au cœur du projet Waterlink se trouve une base de données SIG (Système d’information géographique), constituée grâce à une série de capteurs numériques qui cartographient l’ensemble des infrastructures régionales — conduites, vannes, réservoirs, branchements, stations de pompage, etc. — et collectent en temps réel toutes les données techniques indispensables au suivi des composants hydrauliques et de la consommation. La télérelève des données permet de détecter les anomalies, les fuites et les gaspillages, renforçant ainsi l’efficacité des interventions menées par les partenaires sur leurs réseaux locaux respectifs.
La qualité de l’eau fait également l’objet d’un suivi grâce au soutien d’Interreg. Le partenaire croate a mis en place un laboratoire d’analyse à la station d’épuration de Molunat — près de la frontière monténégrine — pour un coût supérieur à 183 000 euros. « Un autre objectif important », expliquent Perica Pušić et Jelena Banović, coordinateurs du projet pour la municipalité de Konavle, « est l’interconnexion des réseaux d’eau est et ouest — alimentés respectivement par les sources karstiques de Konavoska Ljuta et Duboka Ljuta — via une conduite de deux kilomètres. » Actuellement, précisent-ils, « nous finalisons la documentation relative à ce raccordement, qui renforcera la sécurité de l’approvisionnement en eau à Konavle. »
En hiver, l’eau provenant de Bileća suffit, tandis qu’en été, lorsque la demande augmente, nous puisons 120 à 160 m³/seconde supplémentaires dans l’Opačica.
Herceg Novi, nichée à l’entrée de la Bouche de Kotor, s’approvisionne historiquement en eau auprès de l’Opačica. Bien que ce court cours d’eau karstique constitue la principale source d’eau douce de la région, il ne peut à lui seul satisfaire les besoins de la population. La majeure partie de l’approvisionnement local provient du lac de Bileća, l’eau étant acheminée via Plat depuis le système Donji Horizonti.
Toutefois, cet approvisionnement — réduit de moitié pendant la guerre — est intermittent ; il est périodiquement interrompu pour des travaux de maintenance sur les conduites croates, contraignant Herceg Novi à rationner l’eau pendant quelques semaines chaque année, généralement en juin ou en septembre. Dans ces moments-là, l’Opačica joue un rôle vital. « En hiver, l’eau provenant de Bileća — environ 330 à 360 m³/seconde — suffit, tandis qu’en été, lorsque la demande augmente, nous puisons 120 à 160 m³/seconde supplémentaires dans l’Opačica », explique Luka Radović, employé du service des eaux de Herceg Novi (Vodovod), en nous montrant le centre de surveillance installé à la station de pompage, près de la source karstique de la rivière, dans le quartier est de Zelenika.
La salle de contrôle abrite des équipements de pointe d’une valeur d’environ 600 000 euros, acquis grâce au projet Waterlink. C’est de là qu’est assurée la télésurveillance de divers éléments du réseau : un écran actualise toutes les quinze minutes l’état des 18 réservoirs d’eau de la ville. « Pour l’instant, nous ne voyons que les nôtres, mais nous aurons bientôt aussi les données des autres partenaires », assure Luka Radović. Un autre écran affiche des relevés SIG permettant de suivre la consommation sur 240 kilomètres de canalisations, grâce à 80 débitmètres répartis dans toute la municipalité.
L’élément clé est le système basé sur le cloud, qui détecte les fuites et les signale par des codes couleur — vert, jaune ou rouge — selon leur gravité. « Au début de l’été, lorsque la pression dans les conduites est plus faible, le taux de fuite avoisine les 62-63 %, pour descendre à 50 % en août », note M. Radović, précisant qu’« avant le projet Interreg, nous dépassions les 75 % en été, alors que les taux hivernaux sont encore plus élevés ».
Une fois détectées, les fuites doivent être réparées. Toutefois, le service municipal manque de personnel. « Nous repérons plus de problèmes que nous ne pouvons en résoudre », admet Luka Radović, déplorant cette pénurie d’effectifs et soulignant que « pour chaque fuite colmatée, d’autres semblent toujours apparaître ». Autant voir le bon côté des choses : en 2025, on a compté environ 950 interventions de réparation — soit moins de la moitié du nombre enregistré en 2023 —, signe que le projet porte ses fruits.
Alors que les grands projets de l’ère socialiste étaient guidés — du moins en partie — par une logique de redistribution, Bruxelles gère ces initiatives de manière bureaucratique.
Toutefois, les voix critiques ne manquent pas. Si les mégaprojets d’infrastructure de l’époque yougoslave ont indéniablement causé des dommages environnementaux, l’approche de l’UE soulève de nouvelles interrogations. « Alors que les grands projets de l’ère socialiste étaient guidés — du moins en partie — par une logique de redistribution, Bruxelles gère ces initiatives de manière bureaucratique, en promettant des solutions techniques stériles qui ont pourtant des répercussions bien réelles sur les communautés locales et les écosystèmes », soutient Dženeta Hodžić, chercheuse à l’Institut de recherche socio-écologique (ISOE) de Francfort.
S’appuyant sur le concept de « diplomatie des infrastructures », elle critique ce qu’elle perçoit comme une « dépolitisation, par l’exécutif européen, des revendications collectives en faveur d’une participation démocratique aux processus d’aménagement du territoire ». Dženeta Hodžić prône au contraire un modèle de coopération transfrontalière « informel et ascendant — plus juste et plus inclusif » — impliquant activement tant les habitants que des experts issus de divers secteurs. Elle propose également une approche « holistique » de la planification stratégique et infrastructurelle. « Nous avons besoin d’une gestion intégrée des systèmes hydrologiques karstiques », afin de « comprendre pleinement le fonctionnement des bassins versants en mettant l’accent sur les synergies entre les dimensions environnementale, économique et sociale ».
Cet article a été rédigé dans le cadre de MOST – Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, un partenariat journalistique financé par le programme Europe Créative qui soutient les médias indépendants spécialisés dans le reportage international.



