Ukraine-Moldavie : l’UE piégée par le veto hongrois

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Réunis à Bruxelles, les ministres européens n’ont pas pu lancer les premières négociations d’adhésion avec l’Ukraine et la Moldavie. Budapest bloque toute avancée du côté ukrainien, au risque d’entraîner Chișinau dans l’impasse. Les Vingt-Sept refusent toutefois de dissocier les deux processus, redoutant d’offrir une victoire politique à Viktor Orbán.

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Par Dušan Gajić

Affiche le Jour de l’Europe à l’aéroport de Chișinau
© Giorgio Comai | Flickr

Au lieu de décider à Bruxelles de l’ouverture des premiers clusters dans les négociations, les ministres européens n’ont pu que constater que les discussions pour les deux pays restent paralysées, en raison de l’obstacle posé à l’adhésion de l’Ukraine par la Hongrie.

Pourtant, les États membres ont résisté à la tentation de séparer les processus et de lancer les négociations uniquement avec la Moldavie, malgré des signaux allant dans ce sens au cours de de l’été.

La Moldavie et l’Ukraine ont obtenu le statut de pays candidat pratiquement simultanément en 2022, quelques mois après le début de l’invasion russe de l’Ukraine. Mais, contrairement à la Moldavie, l’Ukraine se heurte depuis le début à des blocages imposés par Budapest. Le plus récent est le veto sur l’ouverture du premier cluster de négociations, justifié par la Hongrie par une prétendue discrimination à l’encontre de la minorité hongroise en Ukraine, mais aussi par d’autres motifs liés à l’agriculture, à la guerre en cours et à d’autres sujets. Une consultation citoyenne, non contraignante, a même été organisée, et 95 % des participants se sont déclarés favorables au blocage.

Selon Bruxelles, les deux pays d’Europe de l’Est remplissent pourtant les critères techniques pour l’ouverture du cluster 1, dit « Fondations », qui couvre des domaines-clés, comme l’État de droit, le fonctionnement de la démocratie, les droits humains, le système judiciaire et la lutte contre la corruption.

L’ouverture de ce cluster constituerait le premier pas dans les négociations d’adhésion, mais elle requiert l’unanimité. Si les autorités hongroises affirment ne pas s’opposer à l’ouverture du cluster pour la Moldavie, aucun signe ne laisse penser que leur position vis-à-vis de l’Ukraine puisse évoluer.

Certains estiment qu’il serait injuste que la Moldavie devienne une « victime collatérale » du veto hongrois et qu’elle mérite un soutien supplémentaire à l’approche d’élections législatives cruciales prévues le 28 septembre. D’autant plus que le pays fait face, selon ses autorités, à des attaques hybrides de propagande venues de Moscou, visant à affaiblir les forces pro-européennes ainsi que la présidente, Maia Sandu.

Plus tôt cette année, la commissaire européenne à l’Élargissement, Marta Kos, avait déclaré ne pas exclure une séparation des processus d’adhésion de l’Ukraine et de la Moldavie, soulignant qu’il s’agissait de processus individuels basés sur le mérite. L’idée de séparation avait également été alimentée par l’insatisfaction de Bruxelles face aux actions du président ukrainien Volodymyr Zelensky concernant l’indépendance des organes de lutte contre la corruption.

Aucun État membre ne s’oppose à l’ouverture de clusters de négociation avec la Moldavie

« Aucun État membre ne s’oppose à l’ouverture de clusters de négociation avec la Moldavie. J’espère que nous trouverons une solution non seulement pour le premier cluster, mais pour tous les clusters de négociation d’ici la fin de l’année », déclarait Marta Kos avant l’été. Cette solution n’a toutefois pas encore été trouvée, et les appels à la séparation se sont tus.

Un nombre important de pays membres estiment qu’une séparation de la Moldavie et de l’Ukraine enverrait un très mauvais signal à Kiev, alors que se déroulent des discussions incertaines sur les garanties de sécurité en cas de paix. L’adhésion à l’UE apparaît comme la seule option potentiellement accessible pour Kiev, à un moment où les portes de l’OTAN restent fermées et où le soutien futur des États-Unis demeure très incertain.

Autre raison-clé : une séparation serait perçue comme un cadeau politique à Budapest. Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán y verrait une victoire supplémentaire, renforçant sa conviction qu’il peut influencer les relations entre l’UE et l’Ukraine. Ces deux raisons expliquent pourquoi de nombreux pays membres — des États baltes à la France et l’Allemagne — ne soutiennent pas un processus séparé pour l’Ukraine et la Moldavie.

Enfin, la Moldavie elle-même ne soutient pas, pour l’instant, la séparation des processus. Plusieurs responsables européens, y compris moldaves, soulignent que c’est précisément la résistance de l’Ukraine à l’agression russe qui a remis l’élargissement de l’UE au centre de l’agenda européen.

Pression sur Budapest

Cristina Gerasimova, vice‑Première ministre moldave chargée des intégrations européennes, a plaidé début septembre pour une approche commune : « Nous espérons une solution conjointe pour la Moldavie et l’Ukraine. Il est important pour notre sécurité et notre parcours d’adhésion que notre région soit stable et sécurisée, et pour cela nous avons besoin d’une Ukraine stable et sûre », a-t-elle déclaré lors d’une réunion informelle des ministres européens.

En pratique, cela se traduit par un blocage pour les deux pays. Dans ce contexte, le Danemark, qui assure la présidence de l’UE, plaide pour une double approche : renforcer la pression sur la Hongrie pour qu’elle lève son veto et, en parallèle, préparer les négociations pour les lancer rapidement dès l’ouverture des clusters.

« Nous continuons de faire pression sur la Hongrie. En même temps, nous examinons toutes les mesures opérationnelles et techniques que nous pouvons appliquer dès maintenant, sans ouverture formelle des clusters. Ainsi, lorsqu’ils seront ouverts, nous pourrons les fermer rapidement et rapprocher l’Ukraine et la Moldavie de l’UE », a déclaré Marie Bjerre, ministre danoise chargée de l’Europe.

Dans la pratique récente, il existe des exemples de séparation de processus pour des pays candidats initialement traités en bloc. Il y a exactement un an, l’UE a décidé de séparer le processus d’adhésion de l’Albanie et de la Macédoine du Nord, confrontée depuis des années au veto bulgare sur le lancement des négociations. Après cette séparation, la Macédoine du Nord reste bloquée, tandis que l’Albanie a ouvert en onze mois cinq des six clusters de négociation, soit 28 des 33 chapitres au total, constituant le processus d’adhésion le plus rapide jamais enregistré dans les Balkans occidentaux.

Il est encore incertain si et quand les voies de l’Ukraine et de la Moldavie seront séparées, mais une chose est claire : l’élargissement ne se concrétise que lorsque les réformes internes s’alignent avec des impératifs géopolitiques et stratégiques.