Blog • Pavle, étudiant à Novi Sad : « Nous avons bloqué tant de choses depuis neuf mois » en Serbie

Attiré par le mouvement de contestation qui secoue la Serbie, Manuel Cortella s’est rendu en Serbie cet été, puis est entré en contact avec Pavle, un étudiant de 24 ans à Novi Sad, pour en savoir plus sur ce qui anime la jeunesse serbe. Il nous livre son entretien.

Par Manuel Cortella.

Dejan Krsmanovic / Creative Commons Attribution 2.0

Les manifestations exceptionnelles qui ont suivi la chute de l’auvent de la gare de Novi Sad le 1er novembre 2024, le vent nouveau qui souffle dans le pays depuis lors, nous ont donné envie, ma famille et moi, d’aller faire un tour du côté de la Serbie cet été.

De passage à Novi Sad, nous n’avons pas pu rencontrer d’étudiants, c’était un jour plutôt calme, le 7 août dernier, entre deux éruptions de colère. Mais nous avons constaté l’état de la gare, les structures métalliques dépassant de la façade en lieu et place de l’auvent, les noms des victimes affichés sur la barrière de protection, les peluches abîmées par les intempéries, les bougies éteintes, traces probables des dernières manifestations, a priori le 1er août, quelques jours plus tôt, en commémoration du 1er novembre 2024…

Nous avons également rencontré un couple d’artistes dans leur atelier de la forteresse de Petrovaradin, sur la rive droite du Danube, avec qui nous avons échangé librement sur tous les sujets liés à l’actualité et à l’histoire de la Serbie – sans oublier un échange de messagerie.

De retour en France, frustré de ne pas avoir pu parler avec des étudiants, je leur ai demandé s’ils connaissaient un.e étudiant.e qui serait intéressé.e par un échange avec moi. Pavle a bien voulu répondre à ma curiosité par téléphone.

Voici la trace de notre échange.

Je précise que Pavle a vingt-quatre ans, est étudiant en Master en cinéma à Novi Sad et qu’il participe au mouvement sans en être un des leaders. Pavle est originaire de Novi Sad, dans le nord de la Serbie, et est issu d’une famille de la classe moyenne supérieure. Son rêve est de devenir directeur artistique, ou producteur pour la télévision et de réaliser par exemple des documentaires.

Pour ma part, je suis lié à la Croatie par la famille de ma femme.

Manuel Cortella

Verbatim de l’entretien téléphonique avec Pavle

Manuel (M.) : Tu es actuellement étudiant en cinéma, c’est bien ça ?

Pavle (P.) : Oui, c’est ça. Je fais des études de cinéma à l’Académie des Arts de Novi Sad.

M. : Quel âge as-tu ?

P. : 24 ans.

M. : Que se passe-t-il en ce moment à l’Université de Novi Sad, comment organisez-vous les protestations depuis l’« accident » ?

P. : Les protestations ne se cantonnent pas à l’Université. Nous protestons dans les rues principales de la ville, nous les bloquons, nous essayons d’organiser les protestations dans la ville entière, nous essayons de convaincre les gens. Nous sommes aussi connectés avec des organisations non gouvernementales.

M. : Peux-tu me parler du 1er novembre 2024, quand l’auvent de la gare est tombé ?

P. : C’était une journée normale, une belle journée. J’étais là le matin même, deux heures avant qu’il tombe. La gare était très fréquentée, beaucoup de gens vont travailler à l’extérieur de Novi Sad. Et cela s’est passé si soudainement. L’auvent avait été refait très récemment.

M. : Quelle a été votre réaction ?

P. : Tout d’abord, nous avons été choqués et effrayés. Nous n’avons pas bloqué le pays immédiatement. Quelques jours après l’accident, nous sommes sortis de l’université et nous avons commencé à bloquer les rues pendant quinze minutes. En novembre, nous avons bloqué les rues de Novi Sad de manière de plus en plus importante mais aussi un grand nombre d’autres villes dans le pays et en décembre les protestations s’étaient tellement amplifiées que toute la Serbie était complètement bloquée. Nous avons bloqué tant de choses depuis neuf mois (rires).

M. : Avez-vous immédiatement compris qu’il s’agissait d’un problème de corruption ? Est-ce que ça ne pouvait pas être seulement un accident ? Un simple problème de construction ?

P. : Il y avait un amas de béton, c’était horrible. Il y a eu des enquêtes et il est apparu rapidement qu’il y avait une question de blanchiment d’argent sale. Les gens étaient en colère.

M. : Que s’est-il passé après ? Les personnes responsables ont-elles été jugées ?

P. : Les juges ne font rien. Les politiciens fraternisent avec les juges, les avocats… Les magistrats les défendent. En février et mars 2025, c’était fou, il y avait environ 1,5 million de personnes dans les rues de Serbie.

M. : Tu sais, c’est peut-être la plus grande protestation, avec des étudiants unis à toutes de sortes de personnes, en Europe, depuis mai 1968 en France. Mais le problème c’est que personne n’en parle en France. Concernant les autres pays d’Europe, je ne sais pas…

P. : Le Monde en a parlé, j’ai vu cela.

M. : Oui, mais à la télévision, à la radio et dans la plupart des grands journeaux, ils n’en parlent pas. Pourtant, votre mouvement est l’événement qui m’a donné envie d’aller visiter votre pays. Avant, je n’étais pas vraiment intéressé, attiré, à cause de l’histoire de la famille de ma femme qui se trouve de l’autre côté, en Croatie. Ils ont directement souffert à cause de la guerre.

P. : Oui, je comprends.

M. : Bien, parlons de votre mouvement. Au début, les protestations, les revendications concernaient la corruption, la classe politique serbe considérée comme injuste, déloyale. Est-ce que cela a évolué dans le temps ? Est-ce que vous avez trouvé de nouvelles directions, de nouveaux buts, pour l’évolution, pour le futur de la Serbie ?

P. : Oui, la question est que la Serbie a vécu des traumatismes durant les années 1990, durant la guerre, quand la Yougoslavie s’est effondrée, quand les autres pays sont partis de leur côté. Le récit à cette période était que Milošević et le gouvernement étaient en train de faire quelque chose d’important, pour le futur et la grandeur du pays. Ensuite, la Serbie a perdu la guerre et cela paraissait inacceptable pour eux et pour leurs supporters. Et maintenant, ce n’est toujours pas réglé. Beaucoup de gens refusent encore de reconnaître les crimes de la Serbie, les horribles choses commises pendant la guerre. Et Vučić est partie prenante dans cette histoire. Jeune, Vučić était proche de Milošević. Et il n’a pas changé. Au début, il travaillait pour la propagande [de l’armée serbe de Bosnie]. Durant la guerre, il travaillait pour les médias.

M. : Mais alors, comment a-t-il pu être élu ? Les gens connaissaient-ils son passé ?

P. : Il a dit qu’il avait changé, mais ce n’est pas vrai. Il prétendait être un homme normal, tourné vers l’Europe. Un homme de paix. Beaucoup de mensonges… Et de nombreuses personnes pensent encore qu’il va redonner sa grandeur à la Serbie. Il dit : « La Serbie est bien, la Serbie a raison. » Il ne veut pas envisager les vérités du passé. Les gens, à l’heure qu’il est, ne connaissent pas les violences de l’armée serbe durant les années 1990. Les principaux médias sont toujours verrouillés aujourd’hui.

M. : Mais comment es-tu au courant, alors ?

P. : Je l’ai appris à l’école, les enseignants nous l’ont appris. Et les organisations non-gouvernementales.

M. : Les enseignants n’ont pas eu de problèmes quand ils vous ont expliqué tout cela ?

P. : Et bien, ils faisaient très attention, essayant toujours de dire les choses justes.

M. : Peut-être as-tu appris par ton éducation, par tes parents, également ?

P. : Oui. Mes parents étaient vraiment désolés pour tout ce qui s’est passé. La fin de la Yougoslavie aurait pu se faire pacifiquement, calmement.

M. : Et maintenant, qu’attendez-vous de Vučić ? Pensez-vous que cela sera suffisant de le chasser de son poste ?

P. : Vučić devrait aller en prison pour ses crimes. Tant de crimes. Il est responsable de nombreux problèmes et scandales de construction, autoroutes, blanchiment d’argent sale, etc.

M. : Pour l’auvent de Novi Sad, le crime et le scandale de corruption semblent évidents. Mais vous aurez besoin de preuves pour le juger pour « tous ses crimes »…

P. : Oui…

M. : Pensez-vous que cela sera suffisant si vous mettez Vučić en prison pour changer le système, pour aller de l’avant ?

P. : Oui. Les autres seront effrayés, ce sera un gros avertissement. Et les Serbes cesseront de quitter le pays. Il y a aujourd’hui une importante diaspora. Les gens partent aujourd’hui parce qu’ils en ont assez de ce pays où ils n’ont pas d’avenir en dehors de ce système.