Le collectif anonyme à l’origine du site Expo2027Exposed documente depuis plusieurs mois les zones d’ombre entourant l’Exposition internationale prévue à Belgrade en 2027.

Le Courrier des Balkans (CdB) : Le site Expo2027Exposed établit un parallèle entre la tragédie de Novi Sad et le projet Expo 2027 autour d’un même « schéma de négligence institutionnelle ». Sur quels éléments repose ce parallèle ?
Expo2027Exposed (E.E.) : Le manque de transparence dans les marchés publics constitue l’une des caractéristiques centrales de la corruption institutionnelle actuelle en Serbie. De grands projets sont régulièrement attribués à des entreprises proches du pouvoir, tandis que les procédures de contrôle et les garanties prévues pour les grands travaux publics sont souvent contournées ou absentes. Dans le cas de l’Expo, cette situation est rendue possible par une loi spéciale, la Lex specialis, adoptée sans véritable débat public alors même que la législation serbe impose la participation des citoyens à l’élaboration des lois. Les conséquences de cette loi n’ont jamais été clairement exposées, notamment concernant les expropriations, les risques de corruption, la qualité des constructions ou encore la protection de l’intérêt public. On retrouve également des mécanismes similaires dans l’attribution des contrats. Comme pour les travaux de la gare ferroviaire de Novi Sad, de nombreux projets liés à l’Expo sont confiés à des entreprises publiques chinoises ou à des consortiums via des négociations directes, sans appel d’offres, dans le cadre d’accords intergouvernementaux entre la Serbie et la Chine.
CdB : Quelles continuités vous semblent les plus préoccupantes ?
E.E. : Lorsque des projets publics reposent sur des lois d’exception et sur des chaînes de sous-traitance peu transparentes, les contrôles deviennent insuffisants. Les impacts environnementaux, les conséquences pour les communautés locales, la sécurité des travailleurs ou encore celle des futurs usagers sont relégués au second plan. Un exemple particulièrement préoccupant concerne le futur stade national lié à l’Expo. Il est construit sur un terrain humide et marécageux situé à proximité d’une source d’eau potable essentielle pour Belgrade. L’étude d’impact environnemental n’a pas été réalisée avant le début des travaux mais en parallèle de ceux-ci, alors que plus de 2300 pieux en béton armé avaient déjà été enfoncés dans le sol. Personne ne sait aujourd’hui quel sera l’impact de ces travaux sur les eaux souterraines ni sur la qualité de l’eau consommée par les habitants de Belgrade.
Cela soulève également des questions sur la sécurité à long terme des infrastructures construites sur ce terrain. Plus récemment, un ouvrier étranger a perdu la vie lors de l’effondrement d’une grue sur le chantier du nouveau pont sur la Save à Belgrade. L’entreprise concernée, PowerChina, est également impliquée dans le projet Expo et a déjà été accusée d’employer des travailleurs sans permis de travail. Une enquête a été ouverte, mais dans un contexte où les institutions subissent une forte influence politique, beaucoup doutent de leur capacité à exercer un contrôle effectif.
CdB : Votre dossier insiste sur le rôle de la Lex specialis. Pourquoi considérez-vous qu’il ne s’agit pas d’un simple outil d’accélération administrative ?
E.E. : D’abord, il faut préciser que notre site ne produit pas lui-même les enquêtes. Nous avons rassemblé en un seul endroit le travail de journalistes, d’experts et de chercheurs afin que le public puisse accéder facilement à ces informations. Ensuite, la Lex specialis ne peut pas être comparée aux procédures exceptionnelles parfois utilisées dans d’autres pays pour préparer de grands événements internationaux. En Serbie, le niveau de corruption institutionnelle est tel que ce type de mécanisme bénéficie avant tout à ceux qui le mettent en place. La multiplication de ces dispositifs d’exception suscite d’ailleurs de vives inquiétudes. La pratique consistant à utiliser des lois spéciales pour contourner ou neutraliser la législation existante alimente les interrogations sur la crédibilité et les véritables intentions de la Lex specialis adoptée pour l’Expo.
Les critiques citent notamment l’affaire controversée du Generalštab, qui a conduit à l’ouverture d’une procédure judiciaire visant un ministre par intérim. Ils évoquent également les amendements dits « lois Mrdić », adoptés par le Parlement sans débat public. Selon leurs détracteurs, ces textes visent à affaiblir l’indépendance de la justice et à neutraliser les procureurs chargés d’enquêtes sur le crime organisé. Ces dispositions ont récemment fait l’objet d’un examen par la Commission de Venise. Nous assistons à ce que nous considérons comme une forme de démocratie de façade. C’est pourquoi la pression internationale et la solidarité sont importantes. Les citoyens serbes contestent ces pratiques depuis longtemps, mais ils ont aussi besoin d’un soutien extérieur.
CdB : L’extension du site Expo suscite de nombreuses inquiétudes environnementales. Quels sont aujourd’hui les principaux risques identifiés ?
E.E. : Le principal problème réside dans la faiblesse de la gouvernance environnementale en Serbie. Les architectes, urbanistes, hydrologues et spécialistes de l’environnement ont signalé de nombreux risques, mais leurs avis sont largement ignorés. Le site retenu est une zone humide qui joue un rôle de corridor écologique pour de nombreuses espèces. Il occupe également certaines des terres agricoles les plus fertiles du pays, à proximité du Danube et de la Save. Surtout, il se situe dans une zone de protection sanitaire alimentée par des nappes souterraines qui fournissent environ 30 % de l’eau potable de Belgrade. Toute pollution ou fuite susceptible d’atteindre le sous-sol pourrait avoir des conséquences importantes.
À cela s’ajoute la nature même du terrain. Les sols marécageux ne sont pas adaptés à des infrastructures lourdes. Les experts estiment que la zone aurait davantage vocation à rester un espace vert public contribuant à limiter les effets des îlots de chaleur urbains. Nous avons également des interrogations concernant le delphinarium prévu dans le cadre du projet : sa consommation d’eau, la gestion des déchets et des eaux usées, ainsi que la capacité réelle du pays à assurer le bien-être des animaux dans de bonnes conditions.
CdB : Vous décrivez aussi l’Expo comme un instrument de légitimation politique pour Aleksandar Vučić. Quel rôle jouent les partenaires internationaux ?
E.E. : Chaque pays participant poursuit ses propres objectifs. Certains soutiennent le projet pour des raisons diplomatiques, d’autres espèrent des retombées économiques ou commerciales.
Ce qui nous frappe, c’est que malgré les nombreuses alertes, peu d’acteurs semblent vouloir examiner de manière indépendante les risques associés au projet. Pourtant, le Parlement européen lui-même a déjà évoqué dans son rapport sur la Serbie de 2025 des préoccupations liées à la corruption et à la sécurité. Plus récemment, plusieurs rapporteurs spéciaux des Nations unies ont également exprimé leurs inquiétudes concernant les atteintes aux droits humains, le manque de transparence et les procédures d’expropriation liées aux grands projets d’infrastructure menés en Serbie, dont l’Expo 2027. Lors de la réunion internationale organisée à Belgrade en mars 2026, la plupart des délégations interrogées ont affiché leur confiance envers les autorités serbes. Aucune n’a annoncé vouloir commander une expertise indépendante. Dans les faits, toute la responsabilité est donc laissée au gouvernement serbe.
Nous ne disons pas qu’une Exposition internationale en Serbie est impossible. Nous affirmons simplement que le processus actuel présente trop de risques et trop de questions sans réponses.
Nous pensons au contraire qu’une surveillance internationale renforcée est aujourd’hui nécessaire. Nous ne disons pas qu’une Exposition internationale en Serbie est impossible. Nous affirmons simplement que le processus actuel présente trop de risques et trop de questions sans réponse : marchés publics opaques, absence de contrôle indépendant, dépassements budgétaires, menaces sur les ressources en eau, construction sur des terrains marécageux ou encore projets impliquant la captivité de mammifères marins. Les pays participants disposent d’une capacité d’influence réelle. En continuant à soutenir le projet sans soulever ces questions, ils deviennent à nos yeux coresponsables du processus.
CdB ; Votre réseau fonctionne de manière anonyme. Que dit cette nécessité de l’état actuel du climat politique en Serbie ?
E.E. : Aujourd’hui en Serbie, de nombreuses personnes engagées contre la corruption sont confrontées à des menaces, du harcèlement ou à diverses formes de pression. Nous ne pouvons pas mettre en danger nos familles simplement pour avoir rendu publiques des informations d’intérêt général. Notre objectif est d’offrir un outil accessible à tous : citoyens, journalistes, responsables politiques ou organisations souhaitant comprendre les enjeux liés à l’Expo 2027.
Nous encourageons également les citoyens des différents pays participants à interpeller leurs gouvernements et les acteurs impliqués. On a vu récemment en Allemagne que certaines questions parlementaires avaient été posées sur le sujet, sans que des réponses véritablement convaincantes soient apportées. Les montants engagés dans ce projet sont considérables. En lançant Expo2027Exposed, nous savions que nous nous exposions nous-mêmes. Les médias proches du pouvoir ont déjà présenté les personnes derrière cette initiative comme des ennemis publics et les ont associées aux mouvements étudiants et civiques mobilisés contre la corruption.
Cet article a été rédigé dans le cadre de MOST – Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, un partenariat journalistique financé par le programme Europe Créative qui soutient les médias indépendants spécialisés dans le reportage international.


