Par Lucie Laroche
À l’occasion de la Journée internationale des migrations, proposons un rapide aperçu de l’évolution des profils des personnes originaires de Turquie ayant migré vers l’Europe. S’intéresser à ce sujet permet de montrer que le profil des migrants turcs n’a jamais été uniforme ni stable dans le temps. Il change profondément d’une décennie à l’autre, en fonction des contextes politiques, économiques et sociaux, autant en Turquie qu’en Europe. Retracer ces transformations permet de rompre avec une idée très répandue : celle d’une immigration turque perçue comme un bloc homogène, immuable, qui resterait identique depuis les années 1960. En réalité, chaque génération migratoire raconte un moment géopolitique différent : de la main-d’œuvre industrielle du boom européen aux exils politiques des années 1980 et 1990, puis à la mobilité étudiante des années 2000 ou encore à la fuite contemporaine des jeunes diplômés. Cet aperçu, non exhaustif, vise à donner des repères pour comprendre ces mutations successives.
Les années 1960–1970 : une migration principalement ouvrière, structurée par les besoins européens
Si l’Allemagne fédérale joue un rôle central dans l’histoire de la migration turque, notamment avec l’accord bilatéral signé en 1961, elle n’est pas le seul pays à recruter de la main-d’œuvre turque durant cette période. L’Autriche (1964), les Pays-Bas (1964), la Belgique (1964) et la France (1965) établissent également des mécanismes de recrutement ou d’accueil de travailleurs venus de Turquie, principalement pour répondre au boom industriel d’après-guerre [1].
En Allemagne, qui demeure la principale destination, les premiers contingents arrivent dans le cadre du programme des Gastarbeiter , littéralement “travailleurs invités”, un système de recrutement très organisé qui prévoit des contrats courts, une sélection préalable en Turquie et une affectation directe dans les usines allemandes [2]. Le rythme “soutenu”, évoqué dans différents ouvrages sur le sujet, renvoie au fait que le nombre d’entrées turques augmente chaque année jusqu’au gel du recrutement décidé en 1973 pour toutes les migrations de travail extérieures à la CEE. Selon les données publiées par le ministère allemand des Affaires étrangères, environ 876 000 personnes venues de Turquie ont participé au programme des “travailleurs invités” dont la grande majorité entre 1961 et 1973, période d’application active de l’accord conclu avec Ankara [3].
Ces travailleurs partagent plusieurs caractéristiques récurrentes, documentées dans la littérature : – une forte présence masculine (entre 70 % et 80 % des arrivants selon l’OCDE) [4],
– un niveau de scolarisation limité, souvent primaire,
– et une origine majoritairement rurale.
Il ne s’agit toutefois pas de la seule forme de mobilité turque vers l’Europe à cette époque : quelques étudiants, commerçants et artisans s’installent déjà dans certaines grandes villes : Paris, Bruxelles, Rotterdam ; bien que ces flux demeurent marginaux comparés à l’immigration ouvrière organisée. Lorsque les États européens ferment progressivement les recrutements au début des années 1970, la migration se transforme. Les travailleurs présents sur place commencent à être rejoints par leurs épouses et leurs enfants, grâce au regroupement familial. Cette dynamique marque le passage d’une migration temporaire à une présence plus durable.
Les années 1980-1990 : migrations politiques en contexte répressif
Alors que les possibilités de migration économique se réduisent progressivement en Europe à la fin des années 1970, un autre moteur des déplacements depuis la Turquie prend de l’importance : la situation politique intérieure. Le coup d’État militaire du 12 septembre 1980 [5] instaure un régime autoritaire répressif envers les personnes perçues comme opposantes : militants de gauche, syndicalistes, étudiants, journalistes, intellectuels ou encore artistes engagés [6]. Selon la Commission d’enquête parlementaire turque (TBMM, 2012), plus de 600 000 personnes sont placées en garde à vue dans les années qui suivent, dont des dizaines de milliers poursuivies devant des tribunaux militaires [7]. Dans ce climat de pression politique, de nombreuses personnes potentiellement ciblées préfèrent quitter le pays. Entre 1980 et 1988, les demandes d’asile déposées par des ressortissants turcs augmentent nettement, notamment en Allemagne, mais aussi aux Pays-Bas, en France, en Suède et au Danemark [8]. Les personnes qui demandent une protection à cette période présentent des profils différents de ceux de la migration de travail précédente : elles sont plus urbaines, plus éduquées, souvent engagées politiquement ou actives dans les milieux syndicaux ou étudiants. Selon l’ouvrage d’Ahmet İÇDUYGU et Damla B. AKSEL, “Turkish Migration Policies : A Critical Historical Retrospective” [9], près de 40 % d’entre elles sont diplômées du supérieur. Une fois installées en Europe, certaines contribuent à structurer des espaces d’organisation politique et sociale. Plusieurs associations voient le jour, telles que Yurtseverler Federasyonu, Türk İşçi Dernekleri, ou encore des structures de défense des droits politiques kurdes, qui deviennent des points d’appui importants pour les nouveaux arrivants [10].
Au tournant des années 1990, un autre facteur contribue aux départs depuis la Turquie : l’intensification du conflit entre l’État turc et le PKK [11] dans le Sud-Est du pays. Ce conflit entraîne des conséquences importantes dans la région, documentées par plusieurs organisations internationales. Selon la Human Rights Foundation of Turkey (HRFT), plus de 3000 villages et hameaux sont évacués ou détruits au coursde la décennie [12], ce qui provoque d’importants déplacements internes et, pour une partie des personnes concernées, un départ vers l’étranger. L’Europe devient alors une destination pour des familles entières cherchant une protection. En effet, les demandes d’asile déposées par des citoyens turcs d’origine kurde connaissent une hausse marquée entre 1993 et 1995, particulièrement en Allemagne, en Suisse et dans les pays scandinaves [13]. Dans cette période, une partie des personnes installées en Europe contribue à développer des réseaux associatifs, culturels ou médiatiques kurdes. Des journaux, des centres culturels et plus tard des chaînes de télévision communautaires, parmi lesquelles Med TV, lancée en 1995 à Londres, participent à rendre visible cette présence et à structurer un espace de représentation politique transnationale. Ces dynamiques restent cependant diverses : certains groupes se concentrent sur la culture et la langue, d’autres sur les droits humains, d’autres encore sur des formes de mobilisation politique [14].
Les années 2000 - 2010 : Des opportunités européennes aux départs contraints
Le début des années 2000 correspond à une période de relative stabilité politique en Turquie, suivie d’une croissance économique soutenue. Les réformes engagées dans le cadre du processus de pré-adhésion, puis l’ouverture officielle des négociations avec l’Union européenne en 2004, transforment en profondeur les aspirations d’une partie de la jeunesse. Dans ce contexte, de nouveaux profils de mobilité apparaissent : étudiants inscrits dans les programmes Erasmus, jeunes diplômés des grandes métropoles, ou encore professionnels engagés dans des allers-retours réguliers entre Turquie et Europe. Selon Eurostat, la participation des étudiants turcs aux programmes européens de mobilité triple entre 2000 et 2010. La plupart de ces jeunes viennent d’Istanbul, d’Izmir ou d’Ankara, maîtrisent au moins une langue européenne et aspirent à des parcours professionnels transnationaux [15].
La dynamique d’ouverture du début des années 2000 s’effrite progressivement. Les manifestations de Gezi en 2013 [16] révèlent une polarisation politique croissante, mais c’est surtout la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 et les arrestations massives qui suivent qui modifient profondément les mobilités depuis la Turquie. Selon les données du ministère turc de l’Éducation, plus de 125 000 enseignants, magistrats, policiers, chercheurs et fonctionnaires sont suspendus ou destitués dans les mois qui suivent l’événement [17]. Les rapports de Scholars at Risk [18] et de Reporters Sans Frontières 2023 décrivent une dégradation rapide de la liberté académique et du pluralisme médiatique, qui pousse un nombre croissant de professionnels qualifiés à chercher refuge ou à poursuivre leurs carrières à l’étranger. Les pays européens enregistrent alors une hausse remarquable des demandes de protection. En Allemagne, les demandes d’asile de ressortissants turcs connaissent une hausse marquée après 2016. Des synthèses fondées sur les données du BAMF indiquent qu’avant cette date, le pays enregistrait en moyenne autour de 1800 demandes par an, avant de passer à 5 742 en 2016 puis 8483 en 2017 [19]. Des dispositifs d’accueil pour universitaires menacés se renforcent également. Des programmes comme la Philipp Schwartz Initiative, Off-University, Academics in Solidarity ou encore Scholars at Risk permettent à de nombreux chercheurs, journalistes ou artistes turcs de poursuivre leurs travaux depuis l’étranger.
Les années 2020 - 2025 : inflation, désenchantement et fuite des cerveaux
Depuis 2018, la Turquie traverse une période de fragilités économiques qui influence les trajectoires de mobilité de certains segments de la population. En 2022, l’inflation atteint des niveaux exceptionnellement élevés : selon le TÜİK (Institut turc des statistiques), les prix à la consommation augmentent de 85,5 % en octobre 2022. Dans le même temps, les jeunes diplômés peinent à s’insérer : le taux de chômage des 15–24 ans s’élève à 19,4 % en 2022, selon les données de l’OIT [20]. À ces enjeux économiques, s’ajoute une polarisation politique marquée et un environnement institutionnel perçu comme moins ouvert par une partie de la population. Dans ce contexte, on observe une augmentation des départs vers l’étranger. L’OCDE indique en effet que l’émigration de citoyens turcs vers les pays de l’OCDE progresse depuis plusieurs années, et plus particulièrement après 2018 [21]. Au regard de ces évolutions, de plus en plus de jeunes issus des grandes villes, souvent diplômés de l’enseignement supérieur, envisagent ou choisissent une mobilité internationale [22]. On retrouve parmi eux des ingénieurs, des médecins, des artistes, des chercheurs, des informaticiens ou encore des étudiants en poursuite de master ou de doctorat. L’OCDE souligne également que la Turquie connaît une hausse significative des mobilités qualifiées, ce qui s’apparente de plus en plus à une forme de fuite des cerveaux [23]. Plusieurs travaux de recherche, notamment ceux de Ahmet İçduygu et d’Oscar Keyser, montrent que nombre de personnes interrogées évoquent un mélange de motivations : recherche de meilleures perspectives professionnelles, volonté d’étudier à l’étranger, désir d’évoluer dans un cadre institutionnel plus prévisible ou simplement aspiration à une expérience internationale [24].
Ce regard rétrospectif montre qu’il n’existe pas « un » migrant turc en Europe, mais des générations successives dont les motivations, les expériences et les contextes diffèrent profondément. Reconnaître cette diversité, c’est comprendre que chaque mouvement migratoire correspond à un contexte particulier, et qu’il n’existe pas de profil unique ou immobile. Les trajectoires évoluent avec l’histoire, les crises, les opportunités et les générations. C’est justement cette lecture nuancée, attentive aux changements comme aux continuités, que la Journée internationale des migrations nous invite à adopter. Enfin, soulignons que de nombreuses ressources littéraires, historiques et académiques permettent d’explorer ces questions en profondeur ; ce texte n’en propose qu’un bref aperçu, destiné à offrir quelques repères et à nourrir la réflexion.









