Blog • Frontières et feux

Des feux, des frontières et des nerfs à vif : de Zlatibor à Herceg-Novi, un long détour à travers la Bosnie et le Monténégro, entre routes de montagne, incendies, embouteillages frontaliers et fatigue accumulée. Au bout du voyage, les bouches de Kotor et la mer, enfin.

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Blog • Frontières et feux
Frontière bosno-monténégrine© Manuel Cortella

Aujourd’hui, nous quittons Zlatibor pour Herceg-Novi, au Monténégro. Cependant, notre route est incertaine : pas moins de cinq feux ponctuent la route « principale » pour le Monténégro, un tracé qui paraît évident, plein sud, mais qui a l’air d’un tortillard à deux doigts de disparaître dans les montagnes… Cinq feux sur l’écran du GPS, des petits foyers à cette échelle, dont il est difficile de mesurer la taille et la menace réelles. Cependant, l’un des foyers se trouve juste au bord de la route, visiblement, ce qui serait fort pratique pour un barbecue de ćevapčići, sauf que le barbecue, ça rique d’être nous. Nous optons finalement pour une route nous l’espérons plus sécurisée mais aussi bien plus longue. Nous allons quitter la Serbie par l’ouest, passer la frontière bosnienne, entrer dans l’entité serbe de Bosnie, bifurquer au sud et entrer au Monténégro par la côte adriatique ou pas loin. Ce sera la journée des frontières, des feux et des nerfs à vif.

Adieux brefs à notre logeuse, une vieille femme au visage tressé de rides, grande, voutée, à la peau tannée de vicissitudes et terne des ombres de maisons et à son garagiste à la retraite de mari qui bricole toutes sortes de véhicules dans son jardin, des plus ou moins récents et surtout des épaves. La route vers la Bosnie s’élève doucement à travers les prairies et les forêts, dans la continuité de l’habitat serbe de montagne où l’on retrouve de loin en loin les claies, les cabanes et les granges en bois à la toiture de bardeaux qui m’ont tant plu.

Première frontière dans l’échancrure d’une passe : une bonne demi-heure d’attente sans vision de la route au-dessus de nous. Puis la redescente vers Visegrad, tortueuse, lancinante. Vers midi, nous sommes sur la rive gauche de la Drina, en train de contempler le pont d’Ivo Andric et de siroter un domačka kava en mangeant des loukoums à la rose… Jusque-là nous avons le sourire. Le jour est jeune et l’après-midi ouvre ses bras.

Habitat serbe de montagne @ Manuel Cortella

Nous remontons ensuite le cours de la Drina et ce jusque loin au sud de la Bosnie. Nous traversons d’abord Goražde de triste mémoire puis nous enfonçons dans des gorges. La route devient de plus en plus étroite, sinueuse, dangereuse. Doubler est impossible et pour les pauses, les parkings sont rares et étroits, piégés d’ornières. Un camion nous ralentit et derrière nous les Bosniens poussent à la faute, déboîtent sans crier gare et sans visibilité… Je finis par me garer dans l’urgence, pour laisser filer quelques voitures et un peu de stress. Quelques minutes plus tard, nous sommes de nouveau bloqués derrière le camion. Finalement, nous nous arrêtons pour déjeuner. Mais la Drina, qui a considérablement perdu de son débit depuis Visegrad, est aussi un dépotoir… Nous ne sommes plus tellement habitués à manger au milieu des détritus. Aussi nous poursuivons.

Olivier et grenadier au Monténégro @ Manuel Cortella

Nous abandonnons enfin le lit de la Drina qui part prendre sa source dans les montagnes monténégrines et traversons le parc national Sutjeska, toujours plus au sud… Sommes-nous toujours dans le parc lorsque nous stationnons enfin au bord du lac de Klinje ? En tout cas, le parking est constellé de centaines, voire de milliers de mégots de cigarettes locales. Et il y flotte une infâme odeur de fuel dont nous ne trouvons pas l’origine mais qui semble émaner de la cahute où sont servis boissons et en-cas divers.

Fresque sur une maison de Gacko, entité serbe de Bosnie-Herzégovine @ Manuel Cortella

Le déjeuner est expédié et nous voilà repartis. Le GPS annonce à présent un nouvel itinéraire en raison d’un départ de feu sur notre route, tandis que nous approchons peu à peu de l’Adriatique, notre but ultime. Allons-y pour ce changement. A Gacko, un bourg du sud, nous quittons la route de Trebinje, notre itinéraire de départ, et bifurquons vers l’est. Nous tombons, étalé sur le pignon d’un petit immeuble d’habitation, sur un grafiti à la gloire de Mladic parfaitement mis en évidence, un grafiti géant impossible à ignorer de la part de la municipalité… à moins qu’il ne s’agisse d’un travail de commande avec le 1% culturel ?… C’est comme une injure balancée au visage des citoyens de Srebrenica qui se trouve à 273 kilomètres à pied direction nord-nord-est… et à tous les Bosniaques et tous les citoyens bosniens qui essaient d’aller de l’avant, en réalité.

Nous poursuivons vers l’est. Le paysage s’est asséché depuis que nous avons quitté les gorges sinueuses. Noé est au volant. Il fait ses armes. Et bientôt le bouchon, plutôt que le poste frontière, se profile. C’est parti pour une heure et demi de queue en montée… Noé s’entraîne pour le marathon des démarrages en côte tandis que les Monténégrins, les Bosniens, les Serbes et les quelques rares voyageurs plus lontains se dégourdissent les jambes sous le cagnard, au beau milieu de l’après-midi, entre les rangées de voiture… Nous ne saurons jamais si ce changement d’itinéraire aura été efficace – mais j’en doute.

Nous venons d’entrer au Monténégro et il ne reste plus qu’une cinquantaine de kilomètres à parcourir à travers les montagnes. Mais voici que des fumées au loin montent dans le ciel. Nous nous en approchons, il n’y a guère le choix. Le vent doux souffle dans notre direction en provenance de l’Adriatique, il attise le feu et draine à l’oblique une barre de fumée au-dessus de nos têtes. C’est un feu de maquis et l’on ne voit pas de flammes à cette distance, cependant il rampe, ronge lentement la végétation, herbes, buissons et petits arbres, sur le côteau d’en face. Le front de l’incendie est un peu trop éloigné pour nous menacer directement et nous pouvons nous extirper peu à peu du secteur scabreux, mais nous laissons là quelques bouts de nerfs, accumulons au passage fatigue de la route, stress et ras-le-bol de la boîte de conserve Dacia. Les dernières barrières de montagnes, puis une rampe sinueuse qui dévale la pente tout droit vers les bouches de Kotor… la mer enfin, tout en bas, lovée au creux des montagnes, comme un fjord méridional…. le front de mer… une rampe qui remonte des rives, des palmiers, des oliviers, un grenadier, une passerelle par-dessus le lit sec du ruisseau, un figuier, un immeuble jaune posé à flanc de côteau à trente mètres au-dessus du niveau de la mer, une vigne ascensionnelle, un appartement enfin… chez nous.

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