C’est en Citroën DS bordeaux que Zoran Živković arrive à son bistrot préféré de l’emblématique marché de Kalenić, dans le quartier de Vračar, à Belgrade, où il a choisi de nous rencontrer. C’est là qu’il retrouve ses amis à chaque fois que ce « Nišlija » (habitant de Niš) de 65 ans est de passage à Belgrade. Maire de Niš après avoir remporté les élections en 1997 et lutté durant des mois pour que le régime de Milošević reconnaisse sa défaite, ministre de l’intérieur du gouvernement fédéral en 2001, devenu Premier ministre après l’assassinat de Zoran Djindjić en mars 2003, il a certes renoncé à produire du vin, mais Zoran Živković a malgré tout bien gardé son sens de l’humour et de l’hédonisme, tout comme ses convictions démocratiques et européennes.
Le Courrier des Balkans (CdB) : Comment Slobodan Milošević, président de Serbie de 1989 à 1997, puis de la Fédération yougoslave, qui a précipité l’ancienne Yougoslavie dans une décennie meurtrière, a-t-il été finalement contraint à quitter la scène ?
Zoran Živković (Z.Ž.) : On avait commencé à se préparer dès le début de l’année 2000 aux élections qui devaient avoir lieu l’année suivante. Les conditions n’avaient rien de démocratique, mais il aurait été illusoire d’attendre que des autocrates permettent des élections libres pour accepter d’y participer. Au printemps, on a eu des résultats de sondages sérieux effectués pour la direction du Parti démocrate dont je faisais partie. Le candidat qu’on avait identifié comme le plus à même de gagner était Vojislav Koštunica, car il donnait l’impression d’être le plus honnête.
On savait qu’il y aurait de la triche, et qu’il fallait des contrôleurs partout, et surtout au moins un million de citoyens motivés pour défendre leurs voix.
On savait qu’il y aurait de la triche, et qu’il fallait des contrôleurs partout, et surtout au moins un million de citoyens motivés pour défendre leurs voix. On pensait avoir un an devant nous. Slobodan Milošević nous a surpris en annonçant en plein milieu de l’été des élections, pour le 24 septembre. Nous sommes tous rentrés dare-dare de vacances et on a fait campagne 24h/24h dans tout le pays, en lien avec le mouvement Otpor. Toutes les capitales occidentales ont essayé de nous convaincre de boycotter ce scrutin. Mais lors du précédent en 1996, qui était encore pire, on avait gagné dans 35 villes et communes. On était décidés.
CdB : Sur quel soutien comptiez-vous de la part des forces de l’ordre à la veille du 5 octobre ?
Z.Ž. : On avait des contacts dans une grandie partie des forces de sécurité. J’étais moi-même membre de la commission chargée des questions de sécurité. À l’issue du scrutin, le 24 septembre, notre coalition, l’Opposition démocratique de Serbie (DOS), a annoncé qu’elle avait remporté plus de la moitié des suffrages. Milošević, de son côté, proclamait qu’aucun candidat n’avait obtenu la majorité et qu’un second tour était nécessaire. Les protestations pacifiques nous ont menées au 5 octobre. On avait décidé de prendre le Parlement à 14h. Le commandement du 63è régiment de parachutistes, basé à Niš, nous a fait savoir que leurs hélicoptères étaient « tombés en panne », tout comme les blindés d’Aleksinac car quelqu’un avait versé de l’huile de tournesol dans les moteurs et ils ne pourraient pas marcher « avant des semaines »…
Nous avions donc toutes les assurances que la plus grande partie de l’armée et de la police passaient de notre côté. Zoran Đinđić [qui deviendrait président en 2001 avant d’être assassiné deux ans plus tard] avait rencontré Milorad Ulemek Legija dans la nuit du 4 octobre et avait convenu avec lui que les Bérets rouge n’interviendraient pas tant que les manifestants n’attaquent pas la police. Il restait la grande inconnue d’une partie de l’aviation et surtout celle de l’Unité des opérations spéciales (JSO) de la police, les fameux Bérets rouges [« interface » entre les milieux criminels et le régime de Milošević tout au long des années 1990, ndlr].

CdB : comment s’est déroulée la journée du 5 octobre ?
Z.Ž. : Les citoyens ont commencé à arriver en colonnes de tout le pays en fin de matinée. De la seule ville de Niš, près de 15 000 citoyens ont embarqué dans des cars qu’on avait loués, autant à Čačak, avec la fameuse pelleteuse. Le régime a tenté de bloquer les accès à la capitale en postant des camions en travers des routes, mais ils ont fini par se retirer. Le Parlement a bien été pris à 14h, mais malheureusement il a été incendié et pillé. J’étais en face, dans la mairie de Belgrade. On nous informait des mouvements de troupes et de police. Un bataillon de l’armée a commencé à se diriger vers le centre depuis le pied du mont Avala vers 14h, mais il a rebroussé chemin. Vers 15h, l’aviation a jeté des gaz lacrymogènes, qui étaient en réalité des armes chimiques. La JSO a déboulé avec une vingtaine de Hummers en haut du boulevard, mais ils n’ont pas tiré, malgré les ordres de leur commandement. Ils ont tenu la promesse faite à Zoran Djindjić de ne pas intervenir, et rangé leurs armes une fois à l’intérieur du Parlement.
Ce n’est que lorsque le président de Serbie Milan Milutinović a accepté de convoquer des élections législatives pour le mois de décembre qu’on a respiré.
C’est là qu’on a compris que la partie était gagné. Il était environ 17h. Il ne restait plus qu’à mettre la main sur Vojislav Koštunica… Il n’est apparu que peu après 20h pour s’adresse à la foule. Cette nuit-là, il est allé demander à Slobodan Milošević d’accepter le résultat des élections et de se retirer, ce que les Russes lui ont demandé de faire aussi. Le lendemain, l’ancien président a déclaré à la télévision Ju Info qu’il allait « se reposer un peu et passer plus de temps en famille ». Trois jours plus tard, Vojislav Koštunica prêtait serment. Mais ce n’est que lorsque le président de Serbie Milan Milutinović a accepté de convoquer des élections législatives pour le mois de décembre qu’on a pu respirer.
CdB : De quel soutien financier bénéficiait l’opposition ?
Z.Ž. : Nous recevions depuis des années des dons d’une centaine de PME, et aussi d’entreprises plus importantes comme celles de Filip Zepter, de Vuk Hamović ou de Miodrag Kostić, qui étaient sincèrement de notre côté. Mais au printemps 2000 on avait calculé qu’il nous manquait un million de deutsche marks pour mener la campagne présidentielle. 0n est allés voir Miroslav Miškovic, président de Delta holding. Il nous a répondu : « si je suis obligé de donner des millions aux autres, je peux bien vous aider un peu aussi. » Quant aux étrangers, ils ont aidé les médias indépendants à survivre et quelques ONG, à hauteur de deux million de DM, mais pas les partis politiques. L’ambassade des États-Unis à Budapest nous a aidé à nous procurer des téléphones satellites à 20 000 dollars, qu’on auraient pu acheter nous-mêmes si nous n’avions pas été sous sanctions.
CdB : Quelles sont les erreurs qui ont permis à l’ancien radical Aleksandar Vučić de s’installer au pouvoir ?
Z.Ž. : Tout d’abord, la sécurité du Premier ministre Zoran Djindjić, assassiné le 12 mars 2003 par un membre des Bérets rouges, aurait dû être beaucoup plus sérieuse et professionnelle. Malheureusement, Djindjić refusait d’admettre que sa vie était en danger et était attaché aux hommes qui l’avaient protégé lorsqu’il était dans l’opposition. Sa mort a coupé les ailes à l’élan démocratique du pays, car personne n’avait son charisme. Surtout, les radicaux n’auraient pas pu être élus si la loi sur la lustration, adoptée en 2003, la loi sur les enquêtes criminelles et les dispositifs sur l’origine de la richesse avaient été appliqués. Les responsables en sont Vojislav Koštunica, mais aussi Boris Tadić. Ils trainaient les pieds pour ménager les partis politiques qui se sentaient visés et avec lesquels ils formaient des coalitions.
CdB : Aujourd’hui, que peut-on faire contre le système Vučić ?
Z.Ž. : Il faut surtout participer aux élections, même si on sait qu’elles ne sont pas démocratiques. Seule la Liste étudiante devrait y représenter l’opposition, avec un soutien logistique des partis politiques. En six mois, un futur gouvernement pourrait préparer le terrain à des élections démocratiques et appliquer les lois que j’ai mentionnées et qui ne l’ont jamais été. Les partis politiques ne devraient y prendre part qu’à ces conditions.



