Ex-Yougoslavie : une exposition pour comprendre le labyrinthe des années 90

L’exposition « Le labyrinthe des années 90 », première étape d’une initiative à long terme visant à créer un centre régional pour la réconciliation, l’éducation et la coopération, est de retour à Belgrade après un succès retentissant en Bosnie-Herzégovine et au Monténégro. Un retour sur le passé qui tend un miroir sur les guerres du présent. Rencontre avec Dubravka Stojanović, l’une des commissaires de l’exposition, historienne et professeure à la Faculté de philosophie de l’Université de Belgrade.

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Une issue au labyrinthe dans lequel les pays d’ex-Yougoslavie ont été plongés au début des années 1990 est-elle possible ? C’est la question que soulève l’exposition « Le labyrinthe des années 90 » de retour à Belgrade. Fruit de plusieurs années de recherche et de coopération d’experts, d’activistes et d’organisations de la région, elle a été conçue par une équipe composée de Dubravka Stojanović, Igor Štiks et Dejan Ubović, réalisée avec l’aide du Centre culturel GRAD.

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Le Courrier des Balkans (CdB) : Comment est venue l’idée de ce labyrinthe des années 90 ? A quoi a ressemblé le processus de création de cette exposition ?

Dubravka Stojanović : C’est une idée de Dejan Ubovic, le directeur du Centre culturel GRAD, encore au moment de la pandémie. Il m’a appelée un jour au printemps 2021 et m’a dit, très convaincu : « il faut absolument ouvrir un musée sur les années 90 ». Puis on a formé une petite équipe avec Igor Stiks, écrivain, activiste et professeur, et Snezana Vojevic, professeur à l’université de sciences politiques, et moi, en tant qu’historienne, et nous avons commencé à y réfléchir ensemble.

Nous avons travaillé sur le concept pendant deux ans, puis nous avons contacté des collègues commissaires et historiens de l’art pour leur présenter notre idée. Ils nous ont dit « c’est une catastrophe ». Ils ne comprenaient pas le message que nous voulions faire passer et à quel public nous nous adressions. Nous étions désemparés. Evidemment, ce sont tous de très bons amis et nous sommes infiniment reconnaissants pour leurs retours. Quelques jours après, Igor Stiks nous a appelées et a dit : ça y est, j’ai le concept, nous allons en faire un labyrinthe, c’est ça notre message principal. Nous sommes entrées dans un labyrinthe pendant les années 90 et nous n’en sommes pas sorti, mais la question principale est si nous arrivons, et mêmes voulons, en sortir ? Ou est-ce que tous les peuples d’ex-Yougoslavie nous sommes toujours perdus dans ce labyrinthe ?

Ce que nous voulions transmettre aux visiteurs, c’est cette anxiété, cette claustrophobie, la peur, le noir. Dès le début, nous ne voulions pas faire quelque chose de chronologique, mais plutôt dégager les phénomènes et les paradoxes qui ont marqué cette décennie. C’est comme ça que nous sommes arrivés à 10 thèmes, entre autres les symboles et la violence qui commence par le langage, le rôle des médias dans la création d’une sorte hystérie collective où il était possible tout d’un coup de tuer son voisin ou son ancien camarade de classe… puis il y a la nuit, ce paradoxe entre les meilleurs raves, mais aussi le crime, la prostitution et les bombes… ensuite vient la transition, la vie sous les sanctions et avec l’inflation. Nous montrons les crimes de guerre et les massacres, mais aussi la résistance et ceux qui se sont opposés à cette haine, que ce soit des individus, que nous avons appelés nos héros, ou des journalistes… nous finissons sur l’humour et l’amour, avec ces photos et vidéos touchantes d’un mariage dans un Sarajevo assiégé, ou encore d’enfants se baignant dans la Danube l’été, le pont de Novi Sad détruit derrière eux…

Il y a une affluence incroyable au musée. Lors de l’ouverture, nous nous sommes dits que si 20 personnes venaient par jour, ce serait super. En ce moment, nous sommes plutôt à une centaine de personnes. Nous avons la chance d’avoir obtenu ce magnifique espace en face de l’Assemblée nationale, que nous allons pouvoir faire vivre. Nous venons d’organiser les premières conférences, les premières soirées littéraires, nous y diffuserons des films… pour pouvoir continuer de discuter de ce que les années 90 représentent pour nous.

CdB : Comment les visiteurs ont-ils réagi, y a-t-il eu des réactions différentes en fonction des endroits ? Certaines réactions vous ont-elle particulièrement marqué ?

D.S. : L’exposition s’est tenue à Belgrade en 2023, puis en 2024, nous avons passé tout l’été au Musée historique de Bosnie-Herzégovine à Sarajevo. Et cette année encore, de mai à octobre, nous avons été invités à la Galerie moderne de Podgorica. L’année prochaine, nous nous préparons pour la Croatie et la Slovénie. Ce que nous avons trouvé intéressant, c’est que tout le monde a dit, à Sarajevo comme à Podgorica, « donnez-nous à voir comment les autres ont vécu cette époque ». Je pense que comprendre comment les autres ont vécu la guerre est déjà un premier pas important vers la compréhension, la connaissance et la réconciliation.

D’autre part, tout le monde a aussi prononcé cette phrase : « vous êtes arrivés pile au bon moment ». Trois ans se sont déjà écoulés, et nous entendons toujours la même phrase. C’est toujours le bon moment, car à l’évidence nous n’avons pas quitté le labyrinthe des années 90.

A Sarajevo, nous avions installé à la sortie un mur d’impressions, pour que chacun puisse déposer un mot, et c’était très touchant. Dès les premiers jours, quelqu’un a écrit, « j’attendais cela depuis 30 ans ». Il y avait aussi certains messages très émouvants sur le besoin de communauté, de la nécessité d’une compréhension mutuelle. De nombreux enfants sont venus avec l’école, ils dessinaient des cœurs, écrivaient des mots de remerciement…

Le fait de vouloir comprendre comment les autres ont vécu la guerre est déjà un premier pas important vers la compréhension et la réconciliation.

CdB : Justement, est-ce qu’il y a eu aussi des visiteurs plus jeunes à cette exposition ? Trouvent-ils le sujet intéressant, et comment y réagissent-ils ?

D.S. : Notre crainte était que seules les personnes ayant vécu dans les années 90 viendraient voir cette exposition, dans un certain élan de nostalgie. Cependant, il est rapidement apparu, à Sarajevo comme à Podgorica, que les jeunes prenaient le dessus, alors même qu’ils ne savaient pas grand-chose de cette époque. Nous avons donc mené une étude sur ce que les jeunes pensent des années 90. Cela a confirmé nos hypothèses selon lesquelles les jeunes, qui sont nés après cette décennie, n’en savent rien, mais qu’ils se sentent marqués par cette période. C’est entre cette ignorance et ce sentiment de malaise que nous cherchions notre place avec cette exposition.

CdB : A quoi a ressemblé le processus de travail sur cette exposition pour vous, en tant qu’historienne ? Avez-vous appliqué certaines méthodologies sur lesquelles vous avez travaillé tout au long de votre longue carrière ?

D.S. : Depuis 1999, nous travaillons ensemble avec des historiens de toute la région, de la Slovénie à la Turquie en passant par Chypre, sur un merveilleux projet qui vise à comparer les façons dont le passé commun est représenté dans nos pays. Ce projet a été lancé à Thessalonique au Centre pour la démocratie et la réconciliation. Depuis une vingtaine d’années, nous travaillons sur le développement de la méthodologie de la multiperspectivité. En montrant certaines des questions les plus douloureuses de l’histoire commune du point de vue de tous ceux qui y ont participé, on enseigne aux enfants comment les interprétations de l’histoire peuvent être si différentes qu’il est possible de ne pas reconnaître qu’il s’agit du même événement. Nous pensons qu’il est crucial d’ouvrir le débat sur l’histoire, de ne pas en faire un dogme, et de ne pas la traiter comme une religion en laquelle il faut croire.

Nous avons évidemment appliqué cette multiperspectivité dans cette exposition, qui montre ces événements du point de vue de tous les peuples qui y ont participé. Cependant, c’était une toute nouvelle forme pour moi, je n’avais jamais organisé d’exposition conceptuelle avant, où chaque objet doit porter de nombreuses histoires et significations.

CdB : A Belgrade, nous avons le musée de la Yougoslavie mais aussi un musée du génocide. De quelle manière votre exposition se positionne par rapport à leur travail ou au contraire, le complète ?

Nous avons l’impression que tout le monde évite complètement cette décennie et les questions difficiles qui l’entourent. Le Musée de la Yougoslavie se consacre à ce pays au temps de son existence. La désintégration du pays sort ainsi de leur cadre chronologique. Il y a eu plusieurs expositions intéressantes sur la Yougoslavie, mais toujours pas d’exposition permanente, il semblerait qu’ils soient toujours à la recherche de ce concept qui nous a tant tourmentés. Le musée du génocide concerne les crimes commis lors de la Deuxième Guerre mondiale et a été fondé à cause de ce qui se passait aux Serbes en Croatie indépendante. C’est pour ça que nous avons pensé qu’une installation permanente à Belgrade sur le thème des années 90 était indispensable.

CdB : Vous parlez souvent dans vos recherches du fait que dans les discours publics, les serbes ont une tendance à se présenter comme les victimes. Avec les événements de ces derniers mois, sommes-nous enfin en train d’ouvrir une autre perspective sur le passé, où nous pouvons enfin sortir de cette victimisation et comprendre que nous partageons la responsabilité de ce qui s’est passé dans les années 90 ?

Ce qui domine dans les discours publics, c’est que nous sommes les seules victimes, et que nous ne sommes coupables de rien. C’est ce qui domine de tous côtés. Cette exposition est un appel à ce que chacun reconnaisse sa part de responsabilité. Cette exposition transmet un message fort selon lequel nous sommes tous à la fois victimes et responsables, ce qui ne signifie pas que nous le sommes de la même manière, et bien entendu dans les légendes de l’exposition, il est très clairement indiqué qui est responsable de quoi et qui a commis quel type de crime, sans rien relativiser, minimiser, ni comparer. Mais il est important d’encourager chacun à réfléchir à sa part de responsabilité et à cesser de penser qu’il est la seule victime.

CdB : Cette exposition a été principalement financée par des fonds étrangers. Qu’est-ce que cela dit de la manière dont l’État serbe appréhende ce genre de travail de recherche et de mémoire ?

Nous ne nous sommes pas adressés à l’État en partant du postulat qu’il n’avait aucun réel intérêt à s’occuper de cette décennie. Après tout, ceux qui sont actuellement au pouvoir en Serbie étaient également au pouvoir dans les années 90, de telle sorte qu’ils n’ont certainement aucun intérêt à être critiqués.

Ce n’était pas facile non plus avec les donateurs étrangers. Selon eux, ce sujet était complètement dépassé, oublié, plus personne ne s’y intéressait. Lorsque la guerre a éclaté en Ukraine et que nous cherchions toujours des financements, certains nous ont dit que ce n’était pas le moment, alors même que d’autres déclaraient, sans honte, « qu’il s’agissait de la première guerre en Europe après la Deuxième Guerre mondiale ». Ce qui signifiait que les nôtres avaient été complètement oubliées. Nous avons tenté de leur expliquer que ces guerres étaient les mêmes. Si vous ne comprenez pas les guerres yougoslaves, vous ne comprendrez ni l’Ukraine, ni Gaza. Vous ne comprendrez pas ce qui se passe dans le monde d’aujourd’hui.

Si vous ne comprenez pas les guerres yougoslaves, vous ne comprendrez ni l’Ukraine, ni Gaza. Vous ne comprendrez pas ce qui se passe dans le monde d’aujourd’hui.

CdB : Lorsqu’on traverse certaines salles, on pourrait, en remplaçant certaines dates ou certaines noms, se dire que tout ceci se passe aujourd’hui… pensez-vous qu’on ne fait pas assez le rapprochement entre les guerres yougoslaves, leurs causes et leurs conséquences, et celles d’aujourd’hui ?

Dans les années 90, nous parlions d’une manière décomplexée d’un monde qui semblait se réconcilier : la Guerre froide est terminée, le mur de Berlin est tombé, l’Europe s’unifie, la paix règne partout,… pendant que nous menons au même moment dans les Balkans une guerre absurde pour les frontières et la séparation ethnique. Cependant, alors que le 21e siècle prend un mauvais tournant, nous pouvons maintenant dire de manière cynique que finalement, le conflit yougoslave n’était pas le dernier conflit du 20ème siècle. Nous avons été les premiers à entamer ces guerres qui ne se terminent jamais, dans lesquels les civils sont les principales victimes, dans lesquels il n’y a plus aucune règle. Dans ce sens, nous pourrions maintenant appeler les guerres yougoslaves les premières guerres du 21e siècle.

Igor Stiks et moi aimerions créer une dernière salle intitulée « Retour vers le futur » et qui, en quelque sorte, transposerait les thèmes de l’exposition et les crimes de guerre dans les temps moderne, afin que les visiteurs, surtout étrangers, puissent se rendre compte à quel point l’histoire se répète.

CdB : Vous êtes également professeur à la faculté de sciences politique et vous côtoyez beaucoup d’étudiants. Quelle a été votre réaction quand les manifestations étudiantes ont commencé ?

Ça a été un réel choc pour nous, les professeurs, et une honte en quelque sorte. Je travaille à la faculté de philosophie, et pendant un an ou deux, j’ai organisé toutes les semaines des tribunes intitulées « rester silencieux n’est pas philosophique ». Même si les amphithéâtres étaient pleins, les participants étaient surtout des citoyens, il n’y avait pas d’étudiants. Et nous les avons souvent critiqués, en se disant qu’ils ne s’intéressent à rien, qu’ils sont individualistes, qu’ils n’ont aucune notion d’intérêt public, qu’ils ne veulent pas se battre pour une société meilleure, qu’ils sont de petits nationalistes et ainsi de suite…

Et soudain éclate au grand jour une génération politiquement très mature et ouverte sur le monde, qui comprend très bien les problèmes du de la région, que nous avons côtoyé quotidiennement pendant des années, mais que nous ne connaissions finalement pas. Une génération qui a fait pour le Sandjak et Novi Pazar plus que nous tous avons fait en cent ans. A mon sens, la déclaration la plus importante était celle d’un étudiant de Novi Pazar, qui a dit : « Voilà, c’est la première fois que je sens que la Serbie est mon pays » Si les étudiants n’avaient réussi rien que ça, c’est déjà énorme.

CdB : En parlant de Novi Pazar et de cet élan de solidarité qui traverse la société, je repense également à l’engagement des vétérans de guerre aux côtés des étudiants, et plus précisément au discours d’un vétéran de guerre devant la RTS (radio-télévision publique), au moment du blocus en avril. Sommes-nous peut-être finalement en train de sortir de ce labyrinthe ?

C’est un retournement de situation incroyable et les vétérans de guerre, à travers ce discours et à travers leur comportement, semblent montrer à ces jeunes, parfois ouvertement, parfois simplement par des gestes, qu’ils étaient du mauvais côté, et qu’ils n’ont tout simplement pas compris le piège dans lequel ils étaient tombés. Et maintenant ils veulent protéger physiquement cette nouvelle génération qui, selon eux, se bat pour les vraies valeurs.

CdB : Revenons à la question des symboles. Nous voyons lors les manifestations étudiantes divers symboles que l’on pourrait qualifier de nationalistes. Comment voyez-vous cela ?

En ce moment, il y a un débat très important entre nous, les historiens et d’autres professions proches qui se penchent sur ce que cela signifie quand les étudiants portent une icône religieuse, quand ils agitent le drapeau serbe, quand ils célèbrent la fête nationale ou se préparent maintenant pour la Saint-Vidovdan, quand ils chantent l’hymne, presque à chaque grand rassemblement… Cela signifie-t-il qu’ils sont nationalistes ? Actuellement, je suis plus enclin à interpréter le contraire, à savoir que les étudiants ont simplement détourné tous les symboles traditionnels et anciens. C’est comme s’ils disaient « non, ces symboles ne vous appartiennent pas, ils nous appartiennent à nous tous ». Et c’était une décision très sage, car bien sûr lorsque vous vous engagez dans un tel processus de protestations massives, la question se pose de savoir si vous allez créer vos propres symboles, choisir votre chants, votre drapeau… ce qui a bien sûr un grand pouvoir de rassembler, ou au contraire, séparer davantage. Ils viennent au contraire envoyer le message qu’ils ne veulent pas polariser le pays davantage qu’il ne l’est déjà. Au contraire, ils cherchent l’unité, ce qui, je pense, est un message très important. Certains de mes collègues font des recherches sur cette question, mais nous n’avons pas encore de résultats, ce ne sont pour l’instant que des interprétations.

CdB : Pensez-vous que les étudiants sont conscients de la mesure dans laquelle ils s’inscrivent dans l’héritage yougoslave, notamment dans leur manière de s’organiser en plénums et la manière dont les principes de démocratie directe, les zbors notamment, se sont répandus à travers la société ?

Les étudiants de la faculté de philosophie citent explicitement l’expérience yougoslave de l’autogestion, et en parlent beaucoup lors de leurs assemblées. Les opinions divergeaient lorsque s’est posée la question des zbors citoyens, au mois de mars.

Certains d’entre nous ont pensé qu’il était temps de chercher à former un gouvernement provisoire, de demander des élections, de commencer à articuler politiquement le mouvement, mais les étudiants ont refusé, leur argument étant qu’ils renforçaient les citoyens et voulaient que chacun dans sa communauté locale s’empare de ses problèmes et se batte à son échelle. Nous n’étions pas d’accord, en disant que nous n’avons pas le temps pour tout ça. Mais pour eux, il s’agit d’un grand processus de changement de la société en profondeur et ils ont très consciemment parlé de l’expérience yougoslave.

Cet article a été rédigé dans le cadre de MOST – Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, un partenariat journalistique financé par le programme Europe Créative qui soutient les médias indépendants spécialisés dans le reportage international.

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