Macédoine du Nord : les diplômés albanais à la peine pour décrocher un emploi

En Macédoine du Nord, les emplois dans l’administration publique restent largement fermés aux diplômés issus de la minorité albanaise, en raison d’un système de coefficient obsolète qui pénalise les étudiants des deux universités qui forment la majorité d’entre eux.

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Macédoine du Nord : les diplômés albanais à la peine pour décrocher un emploi
Université de Tetovo© pj.gov.mk

Au début de l’année 2025, Emine Haxhiu Memishi a postulé à un poste de collaboratrice junior au ministère de l’Économie et du Travail. Elle avait tout ce qu’il fallait : un diplôme en économie de l’Université de commerce d’Istanbul, une moyenne de 9,88, une année de préparation professionnelle et la volonté de revenir travailler dans son pays d’origine à une époque où nombre de jeunes de sa génération choisissent de le quitter.

Mais il y avait une autre note qu’Emine n’avait pas prise en compte, une note qui ne figurait ni sur son diplôme, ni dans sa moyenne, ni dans les recommandations de ses professeurs. C’était le coefficient de 0,5 que la Macédoine du Nord attribue à toutes les universités étrangères qui ne figurent pas dans les trois grands classements internationaux. Ce coefficient a éliminé Emine de la compétition dès la première étape du concours. « Je me suis sentie déçue et lésée », confie la jeune femme de 31 ans. « Il est difficile d’accepter qu’une candidate avec une moyenne de 9,88, un diplôme en économie et une expérience professionnelle en Turquie et à Londres soit éliminée dès la première étape. »

Jusqu’à récemment, l’accès à l’emploi dans l’administration publique était en partie protégé par un mécanisme appelé « Équilibreur » (« Balancues »), créé afin de garantir une représentation équitable des communautés non majoritaires, parmi lesquelles les Albanais constituent le groupe le plus important.

Il est difficile d’accepter qu’une candidate avec une moyenne de 9,88, un diplôme en économie et une expérience professionnelle en Turquie et à Londres soit éliminée dès la première étape.

Or, en octobre 2024, la Cour constitutionnelle a abrogé ce « Balancues », à la suite d’un recours selon lequel il permettait des abus lors des recrutements dans le secteur public. Pour combler ce vide, le gouvernement a adopté en avril une nouvelle loi sur la représentation juste et adéquate, mais le texte est bloqué au Parlement, où une partie des députés albanais estime qu’il n’offre pas de garanties suffisantes. Du coup, il ne reste plus aucun mécanisme pour atténuer les effets de ce que les critiques qualifient de système obsolète et discriminatoire, qui évalue les universités et, avec elles, leurs diplômés, souvent au détriment des Albanais.

« Le classement des universités peut servir d’indicateur pour les analyses institutionnelles, mais il ne devrait pas constituer un facteur déterminant dans le recrutement des individus », estime Berat Dehari, doyen de la Faculté d’économie de l’Université européenne de Skopje. « Le recrutement devrait reposer sur le mérite, les compétences et les aptitudes professionnelles ».

En l’absence d’une nouvelle loi sur la représentation équitable, le recrutement dans l’administration publique est régi par la loi de 2014 sur les fonctionnaires administratifs et par un règlement d’application, qui prévoient une procédure de recrutement en trois étapes. Lors de la première étape, les candidats se voient attribuer des points en fonction de leur niveau d’études, de leur expérience professionnelle et d’autres connaissances, la part la plus importante — jusqu’à 30 points sur un total de 40 — étant accordée à la formation. Mais la moyenne du candidat n’est pas prise en compte telle quelle : elle est pondérée par le coefficient attribué à l’université dont il est diplômé.

Pour les universités étrangères, le coefficient dépend de leur position dans trois classements internationaux — Shanghai Ranking, Times Higher Education et QS World University Rankings — tandis que, pour les universités du pays, il dépend de leur classement par le ministère de l’Éducation. Toute université qui ne figure pas dans la liste, comme l’Université de commerce d’Istanbul, se voit attribuer le coefficient le plus faible possible, soit 0,5.

Ainsi, la moyenne de 9,88 d’Emine a été ramenée à seulement 4,94 points. Dans le même concours, un candidat avec une moyenne de 7 à l’Université d’État Saints-Cyrille-et-Méthode de Skopje aurait obtenu 14 points, grâce au coefficient maximal de 2 attribué à cette université. L’étudiant ayant la moyenne la plus faible aurait ainsi facilement devancé celui qui avait obtenu la moyenne la plus élevée.

En 2025, sur les 2707 étudiants diplômés de l’Université Saints-Cyrille-et-Méthode, moins de 8% étaient albanais.

En 2025, sur les 2707 étudiants diplômés de l’Université Saints-Cyrille-et-Méthode, moins de 8% étaient albanais. La majorité des étudiants albanais fréquentent les deux universités publiques de langue albanaise : l’Université de Tetovo et l’Université Mère Teresa de Skopje, de taille plus modeste. Selon l’Office national des statistiques, 1083 étudiants ont obtenu leur diplôme à l’Université de Tetovo en 2025, dont 855 Albanais, tandis qu’à l’Université Mère Teresa, sur 198 diplômés, 174 étaient albanais. Ainsi, l’écrasante majorité des diplômés albanais provient des deux universités publiques qui se voient attribuer les coefficients les plus faibles.

L’Université de Tetovo et l’Université Mère-Teresa à l’encan

Avec quelque 7800 étudiants pour l’année universitaire 2023-2024, l’Université de Tetovo est la deuxième plus grande du pays. Elle n’occupe pourtant que la huitième place sur 19 établissements dans le classement du ministère de l’Éducation, ce qui lui vaut un coefficient de 1,43. L’Université Mère Teresa, fondée en 2016, ne figure pas du tout dans le classement, que le ministère n’a pas actualisé. Ses étudiants se voient donc appliquer le coefficient le plus faible possible : 0,5.

Selon la loi, le ministère doit actualiser le classement tous les trois ans. Interrogé sur les raisons pour lesquelles cela n’a pas été fait, le ministère n’a pas répondu. « Il arrive souvent que des candidats titulaires de diplômes délivrés par certaines universités, dans le pays ou à l’étranger, malgré des moyennes élevées, restent privés de la possibilité d’accéder à la deuxième étape », explique Muhamed Krasniqi, directeur adjoint de l’Agence de l’administration.

Pendant des années, le « Balancues » faisait en sorte que la représentation des communautés au sein de l’administration reflète leur poids dans la population, atténuant ainsi en partie l’effet du coefficient universitaire. La nouvelle loi sur la représentation juste et adéquate entend créer un nouveau cadre, mais contrairement au « Balancues », elle ne prévoit ni quotas définis, ni sanctions à l’encontre des institutions qui ne garantissent pas une représentation équitable. À la place, elle prévoit des mesures politiques qui devront être définies par des actes réglementaires dans les six mois suivant l’adoption de la loi.

C’est précisément cette carence qui a été vivement critiquée par l’opposition. L’Union démocratique pour l’intégration (BDI) et l’Alliance pour les Albanais (ASh) affirment que, sans sanctions, l’application de la loi restera de l’ordre de la pratique volontaire. De son côté, VLEN, membre albanais du gouvernement du VMRO-DPMNE du Premier ministre Hristijan Mickoski, assure que la loi est bonne et qu’elle garantira des chances et un traitement égal à tous les citoyens.

Cette inégalité de traitement des candidats constitue une discrimination manifeste, en dévalorisant les universités qui ont franchi toutes les étapes de l’accréditation.

Or, les universités et leurs étudiants restent tributaires d’un système de classement que personne ne met à jour. L’Université de Tetovo a indiqué avoir écrit à plusieurs reprises au ministère de l’Éducation et jusqu’à la Cour suprême, mais n’avoir reçu aucune réponse. « Cette inégalité de traitement des candidats constitue une discrimination manifeste, en dévalorisant les universités qui ont franchi toutes les étapes de l’accréditation », indique l’université dans une réponse écrite. « Nos étudiants trouvent un emploi sans aucun problème partout dans le monde, alors qu’ils sont discriminés dans leur propre pays ».

La situation de l’Université Mère Teresa est peut-être encore plus grave. « L’État a créé l’Université Mère Teresa, l’a accréditée et l’a reconnue comme université publique, mais puisqu’il n’a pas actualisé le classement, ses diplômés sont traités avec le coefficient le plus faible », explique Blendi Hodai, directeur du Forum pour les changements dans l’éducation. « Les étudiants ne peuvent pas être pénalisés parce que le ministère n’a pas établi de nouveau classement. Si une université a été créée par l’État et fonctionne comme partie intégrante du système public, il est inacceptable que ses diplômés soient considérés comme ayant moins de valeur dans les concours organisés par ce même État », ajoute-t-il.

Blendi Hodai souligne que le grand écart entre les coefficients n’a aucun lien avec la qualité réelle des universités. « L’Université Saints-Cyrille-et-Méthode a un coefficient équivalent à celui de deux ou trois autres universités réunies. Cela aurait du sens si elle figurait parmi les meilleures au monde », dit-il. « Mais aujourd’hui, alors qu’elle ne figure ni dans le top 500 mondial, ni dans le top 1000, ni dans le top 2000, cet écart ne peut pas être justifié. En pratique, le système favorise une université et dévalorise les autres, au détriment des étudiants, parce qu’ils sont évalués non pas en fonction de leurs connaissances, mais d’un coefficient obsolète ».

Suhejb Mehmedi, représentant des étudiants de l’Université Mère Teresa, partage le même avis. « Il n’est pas juste que le diplôme d’une université publique et accréditée soit évalué avec le coefficient le plus faible. L’évaluation devrait être fondée sur la qualité des études, et non sur des critères qui placent les étudiants dans une situation d’inégalité », affirme-t-il.

L’Université Mère Teresa n’a pas voulu faire de commentaire. Les universités privées figurent elles aussi principalement dans la moitié inférieure du classement du ministère. L’Université FON de Skopje, par exemple, a un coefficient de 1,09, tandis que l’Université MIT, également située dans la capitale, ferme la liste avec 0,99. Le doyen Berat Dehari, de l’Université européenne privée de Skopje, affirme que ce système discrimine les diplômés des universités privées en limitant leurs possibilités d’emploi dans l’administration publique. « Cela porte atteinte à la sécurité juridique et au principe d’égalité de traitement », affirme-t-il.

Aucune des universités privées contactées n’a accepté de s’exprimer publiquement sur l’impact de ce système sur leurs diplômés. La Commission pour la prévention et la protection contre les discriminations, quant à elle, a indiqué n’avoir reçu aucune plainte concernant le coefficient universitaire ou le lieu d’études. Selon elle, cette méthodologie peut être considérée comme discriminatoire dans certaines procédures, mais la question est de savoir si ce critère poursuit un objectif légitime, comme l’amélioration de la qualité de l’administration publique.

L’Agence de l’administration a indiqué qu’elle ne conservait pas de données sur les universités dont sont diplômés les employés de l’administration publique, mais son directeur adjoint, Muhamed Krasniqi, reconnaît ouvertement le problème. « Je pense que ce système ne garantit ni une évaluation équitable ni des chances égales pour tous les candidats, car il n’est pas réaliste qu’un tel classement détermine l’évaluation pratique des connaissances d’un candidat », affirme-t-il, appelant à une intervention directe dans la loi sur les fonctionnaires.

Le ministère de l’Administration publique a défendu le système, affirmant que tous les candidats étaient traités de la même manière. « Le classement des universités dans des classements internationaux pertinents a été prévu comme un indicateur supplémentaire de la qualité académique et des compétences des candidats », indique le ministère dans sa réponse. « Les critères sont appliqués de manière identique à tous, indépendamment de leur appartenance ethnique, de la langue dans laquelle ils ont étudié ou du pays dans lequel ils ont obtenu leur formation ». Le ministère a toutefois fini par reconnaître qu’il examinait la possibilité de modifier le système, sans fournir aucun délai, indiquant que différents modèles étaient à l’étude afin de garantir un système plus équitable, transparent et fondé sur le mérite.

Aucun autre pays de la région n’utilise une méthode comparable pour le recrutement dans le secteur public. En Albanie, les candidats sont évalués en fonction de leur expérience professionnelle, des formations suivies, de leurs qualifications et de leurs résultats, sans tenir compte du classement de l’université. Au Kosovo, l’évaluation repose sur la formation, l’expérience professionnelle et les compétences requises pour le poste. En Serbie, les connaissances et les aptitudes des candidats sont évaluées par des commissions de sélection, là encore sans aucun coefficient fondé sur les classements mondiaux. Dans la pratique, dans ces trois pays, la politique joue toutefois son propre rôle, les partis au pouvoir pourvoyant souvent les emplois du secteur public avec leurs militants, leurs soutiens et leurs proches.

Je ne demande pas de traitement de faveur, mais un traitement juste et égal. Si un diplôme a été reconnu par les institutions compétentes, il ne devrait pas être dévalorisé en raison du coefficient attribué à l’université.

En juillet 2025, le Parlement européen a appelé la Macédoine du Nord, pays candidat à l’Union européenne, à moderniser son administration publique sur une base méritocratique, à lutter contre sa politisation et à garantir la responsabilité des institutions. Le rapport 2025 sur l’État de droit a également relevé des lacunes concrètes dans les procédures de nomination, certains candidats retenus ne disposant pas de l’expérience professionnelle nécessaire ou ne remplissant pas les critères requis.

Emine Haxhiu Memishi n’a toujours pas décidé si elle postulerait de nouveau dans l’administration publique. Son diplôme a été reconnu par le ministère de l’Éducation, sa moyenne est de 9,88 et son université est partenaire de l’Union européenne, mais rien de tout cela n’a suffi. « Je ne demande pas de traitement de faveur », affirme-t-elle. « Je demande seulement un traitement juste et égal. Si un diplôme a été reconnu et accepté par les institutions compétentes, alors il ne devrait pas être dévalorisé uniquement en raison du coefficient attribué à l’université. »

(Cet article a été réalisé dans le cadre de MOST, Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, un partenariat journalistique financé par le programme Creative Europe, qui soutient les médias indépendants spécialisés dans la couverture de l’actualité internationale.)

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