Par Mathilde Warda
« Vous n’avez pas la parole », répète le juge. Ekrem İmamoğlu est debout et insiste pour s’exprimer, le juge refuse, donne la parole à des avocats, avant de suspendre l’audience pendant plus d’une heure et demie, quinze minutes seulement après le début de celle-ci, à cause des réactions du public. L’ordre de passage des accusés fait polémique dans ce procès sous haute tension, le maire d’Istanbul étant l’un des derniers. Juste avant la suspension d’audience, un avocat s’est plaint que la liste de passage demandée en amont ne leur ait pas été transmise, alors qu’elle aurait été publiée dans le journal Yeni Şafak, proche du pouvoir.
Près d’un an après son arrestation, le procès d’Ekrem İmamoğlu s’est ouvert ce lundi 9 mars au tribunal à côté de la prison de Marmara, plus connue sous le nom de Silivri. Le maire d’Istanbul, arrêté le 19 mars 2025, est accusé d’être à la tête d’une organisation criminelle « tentaculaire ». Il cumule 142 chefs d’accusation, étant notamment accusé de corruption. Près de 400 autres personnes sont accusées dans ce procès, dont une centaine en détention, comprenant des maires, des employés ou collaborateurs de la mairie.
L’acte d’accusation de près de 3800 pages est très critiqué, notamment car il s’appuie sur quinze témoins dont l’identité n’a pas été révélée et l’utilisation d’expressions comme « j’ai entendu », « on m’a dit » dans les témoignages et avec des accusés qui auraient accepté de témoigner en l’échange de réduction de peine.
Votre problème est avec moi. Renvoyez ces gens chez eux. Battez-vous avec moi.
À la fin de la première journée, l’édile redemande la parole. « Votre honneur, si vous ne donnez par la parole à la personne qui la demande, à celle décrite dans l’acte d’accusation comme le ‘chef de l’organisation’, alors vous n’êtes pas là pour un procès, vous êtes là pour autre chose », lance-t-il. « Votre problème est avec moi. Renvoyez ces gens chez eux. Battez-vous avec moi. Je vous ai battu quatre fois. Je vous battrai non pas cinq mais sept fois », ajoute-t-il, en référence aux quatre élections qu’il a gagnées. Il finit de parler dos au juge, face au public, avec des gendarmes postés tout autour de lui.
Quelques minutes plus tard, le chef du Parti républicain du peuple (CHP), apparaît très en colère devant le nouveau tribunal actuellement en construction. « Nous nous sommes retrouvés face à un jury incapable de mener ce procès, un jury même pas capable de faire semblant de rendre justice, et encore moins de l’obtenir. C’est avec une profonde tristesse que nous avons suivi cette situation. »
Quelques minutes après sa déclaration, un procureur annonce l’ouverture d’une enquête pour « outrage au tribunal »... Le lendemain, une enquête a été ouverte au sujet des prises de photos et de vidéos au sein de la salle d’audience.
À quelques centaines de mètres du tribunal, l’équipe du maire d’Istanbul a mis en place un « centre de soutien ». S’y trouve notamment une grande tente, où les familles des accusés peuvent se retrouver. Sur le chemin, des fanions du CHP flottent au vent, ainsi qu’une banière rouge avec le visage d’Ekrem İmamoğlu et treize autres collaborateurs détenus. À l’entrée, une réplique de la cellule du maire a été récréé en grandeur nature, avec un lit, une petite télévision, une photo de sa famille et un portrait d’Atatürk, le fondateur de la République turque.
« Si l’on accuse Ekrem İmamoğlu d’appartenir à une organisation criminelle, qu’est-ce qu’une organisation criminelle ? Se préparer aux élections, travailler, avancer pas à pas. Est-ce que c’est ça, appartenir à une organisation criminelle ? Est-ce que cette logique est valable ? Non. Comment puis-je croire en quelque chose qui dépasse l’entendement ? », demande Ayla, membre du CHP, venue de Trabzon, dans le nord-est de la Turquie.
Si l’on accuse Ekrem İmamoğlu d’appartenir à une organisation criminelle, qu’est-ce qu’une organisation criminelle ? Se préparer aux élections, est-ce que c’est ça, appartenir à une organisation criminelle ?
Jeudi, pour la dernière audience de la semaine, de nouvelles tensions apparaissent. Avant le début de la séance, Dilek İmamoğlu, s’insurge contre l’huissier pour des questions de placement du public : « Essayez de passer une nuit en prison pour un crime que vous n’avez pas commis, et voyez si vous arrivez à dormir ».
Les accusés arrivent ensuite dans la salle d’audience depuis le sous-terrain par un escalier entouré de gendarmes, ils sont applaudis à leur montée, se retournent, certains cherchent dans le public leurs proches, debout, dans une tribune tout au fond de la salle. « Maya a dit ‘papa’ » crie-t-on à l’un des accusés détenus dont la fille est née l’année dernière. À l’arrivée du maire, les applaudissements redoublent. « Ekrem İmamoğlu président », chante le public en cœur. À ses côtés, Mehmet Pehlivan, l’un de ses avocats, également en détention.
Juste avant de quitter la salle pour la pause, Ekrem İmamoğlu échange quelques mots avec la presse. À la reprise, le juge demande aux journalistes de changer de place, vers un coin de salle d’audience. Un endroit plus éloigné des accusés, plus petit et sans table. Les journalistes refusent et tentent de négocier avec le juge et les gendarmes. Le juge décide alors de suspendre l’audience pour la journée, à 15 heures, au lieu de terminer normalement vers 17 heures. Le procès reprendra son cours lundi. Les journalistes qui étaient restés dans la tribune, sortent de la salle sous les applaudissements du public. Özgür Çelik, le chef du CHP à Istanbul, remercie « les honorables journalistes qui ont résisté fermement aux pressions ».










