Les Balkans occidentaux et l’UE | Qu’attendre de la nouvelle Communauté politique européenne ? (2/5)

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Les 44 pays de la CPE, cette nouvelle instance créée par Emmanuel Macron au printemps, se sont réunis pour la première fois à Prague. En pleine guerre en Ukraine, l’objectif est de réaffirmer, une énième fois, la perspective européenne des Balkans occidentaux alors que l’euroscepticisme ne cesse d’y grimper. Encore un coup d’épée dans l’eau ?

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Par Milica Čubrilo-Filipović

La photo officielle du Sommet de Bruxelles le 24 juin 2022
© Twitter / Charles Michel

Ce jeudi 6 octobre, la Communauté politique européenne (CPE) devient réalité. 44 dirigeants du continent (17 pays invités en plus des 27 membres de l’UE) se retrouvent au château de Prague, à l’invitation de la République tchèque, qui assure actuellement la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne.

Sept mois après le début de la guerre en Ukraine, l’objectif affiché est de resserrer les liens avec les pays des Balkans occidentaux, en inaugurant ce nouveau format lancé par le président français au printemps dernier alors que le processus d’intégration à l’UE fait du surplace. À l’ordre du jour, le renforcement de la sécurité et de la stabilité, mais aussi l’énergie et le climat.

Lors de son « Serment de Strasbourg » prononcé le 9 mai 2022 devant le Parlement européen, Emmanuel Macron avait assuré que pour les Balkans occidentaux, « le chemin est déjà tracé », sous-entendu vers l’adhésion. Or, c’est le trouble qui prévaut dans les six pays. Voire même un sentiment de colère et d’humiliation après le dernier conseil européen, qui a vu l’octroi du statut de candidat à la Moldavie et à l’Ukraine, tandis que rien n’était proposé aux Balkans occidentaux. Lors d’une conférence de presse commune, les dirigeants serbe, albanais et macédonien avaient tapé du poing sur la table, demandant des garanties à Bruxelles.

Une perspective européenne bouchée

À l’été 2014, le Processus de Berlin avait été initié par la chancelière allemande Angela Merkel pour redonner une perspective aux pays de la région alors que Jean-Claude Juncker, tout juste désigné à la tête de la Commission européenne, avait bloqué toute perspective d’élargissement le temps de son mandat. Huit ans plus tard, la CPE d’Emmanuel Macron ressemble à une nouvelle alternative pour faire encore patienter les six pays lassés d’être interminablement confinés dans l’antichambre de l’UE et sur lesquels lorgnent la Chine, la Russie et la Turquie.

L’inquiétude et l’agacement sont d’autant plus compréhensibles que l’horizon européen a été ouvert aux Balkans occidentaux voilà bientôt vingt ans, lors du Conseil européen de Thessalonique du 21 juin 2003. Depuis, seule la Croatie a été intégrée, aux forceps, en 2013 et pour les autres pays, le processus peine à avancer.

La Macédoine du Nord est candidate à l’intégration depuis 2005 et vient tout juste d’être autorisée à ouvrir ses négociations d’adhésion, en même temps que l’Albanie officiellement candidate depuis 2014, après avoir été bloquée par la Grèce puis la Bulgarie. Quant au Monténégro et à la Serbie, les deux pays font du surplace depuis 2012, date d’ouverture de leurs négociations d’adhésion, incapables de progresser dans le respect de l’acquis communautaire. Sans parler de la Bosnie-Herzégovine et du Kosovo, pays divisés et sous protectorats internationaux, ils n’ont toujours pas le statut de candidat et pas même de libéralisation des visas pour Pristina.

Pour les pays des Balkans, la CPE n’est pas un projet clair.

« Pour les opinions des Balkans, la CPE n’est pas un projet clair », regrette Agon Maliqi, analyste politique kosovar basé à Tirana. « Les dirigeants d’Albanie l’ont salué, tout comme le Monténégro, y voyant une plateforme permettant de discuter d’une série de sujets, tandis qu’au Kosovo, on n’en a pratiquement pas fait mention, sauf pour en souligner la participation malgré la non-reconnaissance de son indépendance par cinq États membres de l’UE. »

« En Bosnie-Herzégovine, l’inertie et les divisions sont telles que c’est le scepticisme qui prévaut », considère un diplomate européen en poste à Sarajevo. « Il y a peu de chance que le pays profite de la CPE pour progresser même sur des sujets comme le roaming. » Du côté de la Macédoine du Nord, le Premier ministre Dimitar Kovacevski a salué l’initiative, mais en insistant sur le fait qu’elle « ne doit pas se substituer à une pleine adhésion à l’UE ».

En Serbie, le président Aleksandar Vučić a encore une fois parfaitement manié la langue de bois. Ce sera « peut-être le jour le plus important et le plus intéressant de ces dix dernières années au niveau européen, car on saura quelle sera l’architecture de l’Europe, et ce qui attend la Serbie », a-t-il lancé. Belgrade refuse toujours de s’aligner sur les sanctions européennes contre la Russie et maintient des relations diplomatiques avec Moscou tandis que la compagnie nationale serbe opère toujours des vols direct vers Moscou.

La Serbie pourrait bientôt subir les conséquences de ce choix : le 13 octobre prochain, le rapport préliminaire du Parlement européen sur la stratégie de l’élargissement sera discuté par les eurodéputés. L’ouverture de nouveaux chapitres sera très certainement conditionnée par un alignement complet avec la politique étrangère et sécuritaire de l’UE. Autrement dit, par l’adoption, a minima, de sanctions vis-à-vis de la Russie.

La CPE est une créature étrange et je ne suis pas sûr que le sommet de Prague pourra annoncer de direction claire.

« J’ai plus peur que jamais. Une période encore plus difficile que celle des années 90 nous attend », a d’ailleurs prévenu l’homme fort de Belgrade à la veille de ce premier sommet de la CPE. Jouer sur la peur a toujours été son meilleur atout. Mais qui veut-il convaincre ?

En effet, l’euroscepticisme est désormais majoritaire en Serbie si l’on en croit le sondage effectué au printemps dernier par l’Institut pour les affaires européennes (IEP). À peine 45% des personnes interrogées disent soutenir l’intégration, 10 points de moins qu’en 2016. Quant aux sanctions contre Moscou, la plupart des Serbes y sont opposés. « L’Occident prépare un traquenard à Prague ! L’UE et les États Unis nous demandent de déclarer la guerre à la Russie », titrait d’ailleurs mercredi le tabloïd Informer, connu pour être l’aboyeur du régime.

« La CPE est une créature étrange et je ne suis pas sûr que le sommet de Prague pourra annoncer de direction claire », estime de son côté le politologue Florian Bieber, directeur du Centre d’études sur l’Europe du Sud-Est à l’Université de Graz. La création de cette nouvelle institution, dont les membres sont à peu près les mêmes que le Conseil de l’Europe, apparaît en effet surprenante et risque de faire doublon.

« Cela étant dit, il y a un mérite à créer un espace qui permet une discussion avec les six pays membres des Balkans occidentaux et pas seulement des relations bilatérales », reconnaît le politologue. « D’autant plus que l’UE bute sur la problématique de l’élargissement dans son dialogue avec les Balkans occidentaux. Le risque, c’est que cela dévie l’énergie et l’attention de l’intégration européenne, et ne devienne un parking éloigné pour les candidats à l’UE. »