Parties de chasse et parties de pêche dans la Yougoslavie socialiste

La chasse était la grande passion de Tito, et la Yougoslavie socialiste ne tarda pas à s’ouvrir aux chasseurs et aux pêcheurs étrangers, attirés par sa faune sauvage, notamment dans les régions alpines de Slovénie. Retour sur un pan d’histoire peu connu.

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Chasseurs italiens à Cerknica nel 1959.
Chasseurs italiens à Cerknica nel 1959.© Private collection of Silvana Orel Kos

Dès le début des années 1960, qunad la Yougoslavie a légalisé un large éventail de pratiques transfrontalières, voyager et travailler à l’étranger est devenu nettement plus facile pour ses citoyens. Cependant, des documents historiques montrent que l’arrivée d’Occidentaux en Yougoslavie est un phénomène encore plus ancien, puisque des touristes occidentaux étaient déjà enregistrés dans les stations balnéaires yougoslaves au début des années 1950.

Le tourisme international de chasse et de pêche s’est lui aussi très vite développé, notamment dans la région alpine-adriatique, aujourd’hui partagée entre la Slovénie, l’Italie et l’Autriche. Alors que la frontière entre la Yougoslavie et l’Autriche est restée inchangée depuis 1920, celle entre la Yougoslavie et l’Italie a été redessinée en 1947 et 1954. Cette frontière de la Yougoslavie avec l’Italie et l’Autriche marquait non seulement les limites d’États souverains, mais aussi une ligne de démarcation entre l’Est et l’Ouest de l’après-guerre, entre le monde socialiste et le monde capitaliste.

La chronologie tumultueuse de la région alpine-adriatique au XXe siècle, marquée par deux guerres mondiales dévastatrices, de multiples changements de régime et de profondes transformations démographiques, a façonné des représentations sociopolitiques où prédominaient les relations conflictuelles. Ces représentations étaient également imprégnées par le concept du rideau de fer, une expression popularisée par Winston Churchill en 1946, désignant la stricte division Est-Ouest s’étendant de Szczecin, sur la mer Baltique, à Trieste, sur l’Adriatique.

Les récits dominants de la Guerre froide, caractérisés par un nationalisme exacerbé et des affrontements idéologiques, ont façonné l’opinion publique et la mémoire collective, tout en occultant des pratiques dynamiques de coopération transfrontalière. Cependant, une analyse replacée dans un cadre spatio-temporel plus large et adoptant des perspectives moins politisées révèle une image historique des zones frontalières beaucoup plus souple et interconnectée. L’histoire du tourisme cynégétique et de la pêche internationale dans la région alpine-adriatique en fournit un exemple éloquent.

À l’époque moderne, la chasse et la pêche sont largement devenues en Europe l’apanage des classes supérieures. Au tournant des XIXe et XXe siècles, ces deux activités virent l’essor de clubs de loisirs réunissant des membres des élites politiques, économiques, religieuses et intellectuelles. Le droit de chasser ou de pêcher était associé au prestige, et les réseaux entre chasseurs et pêcheurs s’apparentaient à des cercles aristocratiques transnationaux, dépassant souvent les frontières des États. La chasse et la pêche offraient fréquemment des occasions d’échanges informels dans divers domaines décisionnels, servant de cadres favorables à toute sorte d’accords politiques et économiques.

Josip Broz, fine gâchette

En Yougoslavie socialiste, une partie de la communauté des chasseurs et pêcheurs était composée de membres de l’élite intellectuelle, bien que le droit de chasser et de pêcher fût formellement accordé à tout citoyen ayant réussi les examens requis et obtenu un permis de port d’armes. Josip Broz Tito étant lui-même un chasseur et pêcheur passionné, son intérêt personnel entraîna un soutien politique important à ces activités. De ce fait, la chasse et la pêche furent organisées sous la tutelle de l’État, avec une planification à long terme et des objectifs stratégiques de grande envergure. La chasse et la pêche n’étaient plus perçues comme de simples activités récréatives, mais acquéraient une importance économique et politique majeure. Les archives protocolaires de l’État montrent que des événements de chasse et de pêche étaient souvent organisés pour d’importants invités étrangers issus des milieux politiques et économiques.

Tito chasseur, Karađorđevo, 11 décembre 1960
Tito chasseur, Karađorđevo, 11 décembre 1960

La troisième loi fédérale sur la chasse de 1955, contrairement à celles de 1946 et 1949, autorisait la chasse aux citoyens non yougoslaves. Cette modification législative coïncida avec l’amélioration des relations entre la Yougoslavie et ses voisins capitalistes, l’Autriche et l’Italie, suite à la rupture entre Tito et Staline en 1948 et à la réorientation politique de la Yougoslavie, qui s’éloigna du bloc de l’Est pour se tourner vers le Sud et l’Ouest. Les premiers accords bilatéraux avec l’Italie (1949 et 1955) et l’Autriche (1954) permirent diverses formes de mobilité transfrontalière, bénéficiant particulièrement aux populations des régions frontalières.

La majorité des chasseurs et des pêcheurs venaient d’Italie et d’Autriche, suivis par les amateurs allemands et français. Les archives relatives à la pêche témoignent d’une activité transfrontalière importante avant même 1955, date à laquelle des pêcheurs des régions frontalières italiennes d’Udine, de Gorizia et de Trieste commencèrent à pêcher dans la Soča et d’autres cours d’eau yougoslaves. Les sources d’archives sur la chasse révèlent une pratique similaire apparue un peu plus tard, au milieu des années 1960, ce qui se comprend compte tenu de la plus grande complexité organisationnelle de cette activité. En 1963, la première édition de La Chasse en Yougoslavie paraît en serbo-croate, italien, allemand et français. Cet ouvrage, écrit et édité par Bogdan Pešić, l’un des principaux journalistes politiques de Belgrade, contextualise davantage l’importance sociopolitique de la chasse dans la Yougoslavie d’après-guerre.

Bogdan Pešić, La chasse en Yougoslavie (Belgrade, 1963)
Bogdan Pešić, La chasse en Yougoslavie (Belgrade, 1963)

Des témoignages personnels apportent un éclairage supplémentaire sur ces évolutions, révélant que les réseaux sociaux, dans les deux sphères, se sont formés principalement autour d’amitiés, de liens familiaux et de communautés minoritaires, s’étendant au-delà de la zone frontalière. De nombreux chasseurs des régions frontalières ont commencé à fréquenter la Yougoslavie. Si le régime yougoslave de chasse et de pêche, immédiatement après la guerre, était axé sur une planification à long terme, des mesures systématiques similaires ne furent mises en œuvre en Italie qu’au milieu des années 1960. Alors que les destructions massives de la Seconde Guerre mondiale, le manque de coordination entre la sylviculture, l’agriculture, la chasse et la pêche avaient entraîné une baisse drastique des espèces sauvages en Italie, les premiers chasseurs italiens ont diffusé des informations sur les richesses de la faune en Yougoslavie.

Toutefois, certains réseaux liés à la chasse et à la pêche trouvaient leurs racines dans des liens personnels d’avant-guerre. Nombre de touristes chasseurs italiens de l’après-guerre étaient auparavant des fonctionnaires italiens (policiers, militaires, notaires, enseignants, etc.) ou des entrepreneurs qui s’étaient installés dans la région frontalière durant l’entre-deux-guerres, quand elle faisait partie de l’Italie. Pendant leur séjour, ils avaient rencontré (et même noué des liens d’amitié) avec la population locale (majoritairement slovène), y compris des chasseurs. Après la guerre, lorsque la région est devenue yougoslave, ils ont dû partir. Le dégel politique entre l’Italie et la Yougoslavie une décennie plus tard a également permis de raviver certaines relations personnelles établies durant l’entre-deux-guerres, bien que les récits dominants décrivant les relations entre personnes de nationalités différentes les présentent généralement comme antagonistes.

Les chasseurs et les réseaux

Pour comprendre comment se sont formés les réseaux internationaux de chasse et de pêche, il est possible de remonter encore plus loin dans le temps. À partir de la fin du XIXe siècle, les campagnes slovènes ont connu une forte émigration d’hommes et de femmes vers les zones urbaines d’Italie, d’Autriche, d’Allemagne, de France et d’outre-mer. Nombre de chasseurs italiens et autrichiens qui décidèrent de chasser en Yougoslavie après la guerre étaient en réalité des parents éloignés de ces travailleurs migrants. Cette continuité suggère que la mobilité cynégétique transfrontalière durant la Guerre froide ne peut être appréhendée uniquement comme un produit de la détente politique de l’époque, mais doit également être replacée dans le contexte de liens migratoires et familiaux de longue durée.

Par ailleurs, les flux migratoires dans la région frontalière, marqués par d’importantes fluctuations démographiques lors des crises politiques et économiques du XXe siècle, ont agi non seulement comme des processus de séparation, mais aussi comme des forces d’intégration. Les liens personnels entre les émigrants et ceux restés sur place se sont souvent prolongés sur plusieurs générations, nourrissant des réseaux transnationaux informels qui ont ensuite facilité les rencontres transfrontalières. Ces liens familiaux se manifestaient également dans le tourisme cynégétique et halieutique, où les activités récréatives offraient un cadre politiquement acceptable pour maintenir les liens de parenté, le sentiment d’appartenance culturelle, les amitiés internationales et la communication transfrontalière, malgré les divisions idéologiques de la Guerre froide.

Un pourcentage important de citoyens italiens et autrichiens pratiquant la chasse ou la pêche en Yougoslavie appartenaient à la minorité slovène présente dans ces pays. La chasse et la pêche leur permettaient de renouer avec leur pays d’origine, de se faire de nouveaux amis en Slovénie et de communiquer en slovène. Les chasseurs slovènes, appartenant à une minorité ethnique, ont joué un rôle important dans la mise en relation des chasseurs de toute la région alpine-adriatique. Ils peuvent également être considérés comme des acteurs de la coopération entre les organisations nationales de chasse d’Italie, d’Autriche et de Slovénie, un processus entamé dans les années 1950 et toujours en cours.

En particulier, la Communauté de travail des associations de chasse de la région alpine du Sud-Est (Arbeitsgemeinschaft der Jagdverbände des Südostalpenraumes), créée en 1952, a réuni des chasseurs du sud de l’Autriche et de Slovénie. Les chasseurs italiens ont rejoint la Communauté en 1956, après la résolution de la grave crise politique liée à la question de Trieste. Cette évolution historique montre que les chasseurs ont été parmi les premiers à concevoir la région alpine-adriatique comme un espace naturel, culturel et social cohérent et interdépendant, remettant ainsi en question le découpage territorial rigide caractéristique de la Guerre froide.

L’essor du tourisme de chasse et de pêche en Yougoslavie est également lié à l’accélération générale de la mobilité humaine après la Seconde Guerre mondiale. Dans l’après-guerre, le tourisme a connu une expansion rapide à l’échelle mondiale. Dès la fin des années 1950, les stations thermales, les stations balnéaires et les refuges de montagne yougoslaves ont accueilli un nombre croissant de visiteurs internationaux. En 1963, la Yougoslavie a participé à la Conférence des Nations Unies sur le tourisme international à Rome, marquant le début d’un assouplissement de sa politique de visas touristiques. Bien que les infrastructures touristiques aient été encore peu développées à l’époque, les visiteurs étaient attirés par la nature préservée du pays. Le tourisme, dont celui de chasse et de pêche, était activement promu par les autorités yougoslaves afin de garantir des recettes en devises étrangères et de présenter la Yougoslavie comme un État socialiste ouvert et hospitalier.

Cet article a été traduit dans le cadre de MOST – Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, un partenariat journalistique financé par le programme Europe Créative qui soutient les médias indépendants spécialisés dans le reportage international.

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