Par Miloje Savić

L’effondrement du projet immobilier de 500 millions de dollars porté par Jared Kushner au cœur de Belgrade aurait dû marquer un tournant. Il est devenu, au contraire, un miroir reflétant la volonté du gouvernement serbe de falsifier des documents, d’intimider les institutions et d’instrumentaliser le patrimoine culturel à des fins politiques. Il révèle aussi une Union européenne toujours réticente à affronter les conséquences de sa propre indulgence.
Le retrait d’Affinity Partners du projet, annoncé quelques heures seulement après que le procureur serbe chargé de la criminalité organisée a déposé des actes d’accusation concernant le retrait illégal du statut de protection patrimoniale du complexe de l’État-major, a été présenté comme un geste de respect envers « le peuple de Serbie ». Mais l’essentiel se situe ailleurs : le projet impliquait la démolition d’un monument moderniste protégé « d’une manière satisfaisante » pour la société de Kushner, l’octroi d’un bail gratuit de 99 ans sur un terrain de premier ordre, et l’effacement discret d’un site longtemps considéré comme un mémorial de guerre de facto.
Les rouages de cet effacement sont désormais exposés. Les procureurs ont inculpé le ministre de la Culture Nikola Selaković et de hauts responsables pour falsification de documents afin de retirer la protection du complexe. Goran Vasić, directeur par intérim de l’Institut républicain pour la protection des monuments culturels, a reconnu avoir fabriqué une expertise. Des employés ont fait état de pressions pour supprimer le site du registre national ; des responsables ont tenté d’accéder sans autorisation aux serveurs. Il ne s’agissait pas d’urbanisme, mais d’une capture institutionnelle en plein jour.
Le président Aleksandar Vučić n’a pas répondu par des mesures de responsabilité, mais par des menaces. Il a promis de « déposer personnellement des plaintes pénales » contre les opposants au projet, accusés de « sabotage économique ». Or le seul sabotage avéré provenait de sa propre administration. Le schéma est bien connu : lorsque la corruption apparaît, le régime attaque les lanceurs d’alerte.
Une crise qui n’est plus contenue
Les réactions internationales ont clairement montré que ce scandale n’est plus une affaire strictement nationale.
Georg Haeusler, de la Commission européenne, répondant aux appels de Palac Gore — une initiative de la diaspora serbe basée à Bruxelles — a adressé un avertissement d’une rare fermeté : les modifications législatives doivent respecter la sécurité juridique, et les enquêtes sur la révocation du statut patrimonial doivent se dérouler « de manière indépendante et sans pression politique ». C’était la première fois qu’un responsable européen reconnaissait par écrit la gravité de la situation.

Les Nations unies sont allées plus loin. Alexandra Xanthaki, rapporteuse spéciale de l’ONU sur les droits culturels, a salué l’arrêt du projet et exhorté la Serbie à protéger le complexe de l’État-major. Son intervention souligne ce que les autorités de Belgrade refusent d’admettre : il s’agit d’une question de droits culturels, et non d’un simple différend administratif autour d’un permis de construire.
De l’autre côté de l’Atlantique, le Congrès américain a pris note. Le National Defense Authorization Act pour 2026 inclut des dispositions visant la corruption et le recul démocratique dans les Balkans occidentaux. La Serbie y est explicitement mentionnée, le texte se référant aux conclusions de l’OSCE selon lesquelles des responsables ont accusé des manifestants pacifiques et la société civile de « tenter de déstabiliser le gouvernement ». En vertu de cette loi, des sanctions contre des individus impliqués dans la corruption ou l’érosion démocratique pourraient être imposées dans les 90 jours suivant son entrée en vigueur. Le scandale de l’État-major correspond parfaitement à ce schéma : hauts responsables gouvernementaux, accords opaques, documents falsifiés et pressions politiques sur les institutions. Il pourrait marquer la chute d’une politique corrompue menée par un chef de clan mafieux occupant actuellement la fonction de président de la République de Serbie. Les paris sont ouverts : qui, en dehors du président Aleksandar Vučić et du ministre Selaković, figurera sur la liste préférentielle de sanctions du gouvernement américain ?
Le problème de crédibilité de l’Europe
Pourtant, Bruxelles demeure hésitante. En novembre, la Commission européenne a accueilli la présidente du Parlement serbe, Ana Brnabić, lors du premier Forum de l’élargissement de l’UE — une tribune qu’elle a utilisée pour présenter la Serbie comme une victime d’étudiants turbulents et de manifestants « influencés par l’étranger ». La société civile, les architectes et les experts du patrimoine étaient absents de la scène.
Ce déséquilibre n’est pas fortuit. Depuis plus de dix ans, l’UE tolère le recul démocratique de la Serbie en échange d’une stabilité géopolitique. Le résultat est un gouvernement qui démantèle les institutions sur le plan intérieur tout en soignant son image à Bruxelles.
Le complexe de l’État-major est devenu le symbole parfait de cette contradiction. Europa Nostra et la Banque européenne d’investissement l’ont inscrit sur la liste des sept sites patrimoniaux les plus menacés d’Europe. Les organisations professionnelles affirment que la structure est entièrement restaurable. Pourtant, le Parlement serbe — lors d’une séance largement dénoncée comme anticonstitutionnelle — a adopté une « interprétation authentique » d’une lex specialis susceptible de retirer la protection à jusqu’à quinze autres monuments. Cette décision a été imposée malgré des enquêtes pénales en cours.
Une société qui refuse d’oublier
En Serbie même, la résistance s’intensifie. Les étudiants, qui ont organisé les plus grandes manifestations de l’histoire récente du pays, ont inscrit la défense du complexe de l’État-major dans une lutte plus large pour la responsabilité politique. Leur mode d’organisation horizontal et discipliné a attiré l’attention internationale, notamment celle de l’Université de Californie à Berkeley, qui a récemment accueilli un panel réunissant des étudiants militants venus de toute la Serbie.
La diaspora a amplifié ce mouvement. Les démarches coordonnées de Palac Gore auprès des institutions européennes ont contraint la Commission à réagir. À Paris, l’organisation Paris 1152 a organisé un débat public sur le patrimoine, l’identité et la crise politique, mettant en dialogue des étudiants serbes avec des publics européens. Ces initiatives comptent : elles contrecarrent le récit gouvernemental et empêchent que la crise démocratique serbe ne soit reléguée au rang de querelle locale.

Et maintenant ?
Ce qui se jouera dans les semaines à venir déterminera si ce scandale constitue un véritable tournant ou un épisode de plus dans la longue liste des abus impunis en Serbie.
La mission du Parlement européen, prévue du 22 au 24 janvier 2026, est présentée à Bruxelles comme un signe de vigilance renouvelée et de suivi de la résolution parlementaire du 22 octobre 2025. Mais une visite de trois jours, probablement étroitement chorégraphiée, fortement médiatisée et dominée par les grands groupes politiques, a peu de chances de révéler l’ampleur des pressions institutionnelles, des falsifications de documents et des ingérences politiques qui caractérisent l’affaire de l’État-major — et, plus largement, le recul démocratique. Plusieurs membres de la délégation appartiennent à des familles politiques ayant historiquement entretenu des liens étroits avec le parti au pouvoir en Serbie, suscitant la crainte, au sein de la société civile, que la mission ne débouche sur des observations polies plutôt que sur des conclusions substantielles. Pour beaucoup en Serbie, il ne s’agit pas de contrôle, mais de mise en scène.
Pendant que Bruxelles prépare une brève mission d’observation, les citoyens serbes mènent la leur. Le 28 décembre 2025, des étudiants engagés depuis des mois dans des blocages pacifiques ont lancé une action nationale intitulée « Déclarer la victoire » : une campagne coordonnée de collecte de signatures réclamant des élections anticipées. Selon les organisateurs, des signatures sont recueillies sur 491 stands répartis dans 113 localités à travers le pays, des grandes villes aux petites communes. Il ne s’agit pas d’un geste symbolique, mais d’une pétition formelle et juridiquement fondée visant à faire pression sur des institutions qui ont tergiversé, retardé et refusé de rendre des comptes.
Le calendrier n’est pas fortuit. Un an après l’effondrement de l’auvent de Novi Sad, qui a causé la mort de 16 personnes, personne n’a été tenu pour responsable. Le 24 décembre, la chambre non-contentieuse de la Haute Cour de Novi Sad a suspendu les poursuites pénales contre six responsables — Jelena Tanasković, Goran Vesić, Anita Dimoski, Milan Spremić, Marina Gavrilović et Dejan Todorović — dans l’affaire dite de la « Nadstrešnica ». Le parquet supérieur a immédiatement annoncé un recours devant la cour d’appel, mais pour de nombreux citoyens, le message était déjà clair : la responsabilité institutionnelle reste hors d’atteinte, et le gouvernement protège les coupables — lui-même.
La pétition étudiante dépasse donc le cadre procédural. Elle constitue un défi direct à un système qui a échoué à rendre justice, que ce soit pour les victimes de Novi Sad, pour les défenseurs du complexe de l’État-major ou pour l’ensemble de la population exigeant transparence et responsabilité. Cette mobilisation contraste fortement avec la chorégraphie diplomatique policée de la prochaine mission du Parlement européen : l’une s’enracine dans l’expérience vécue et l’urgence civique, l’autre dans la routine institutionnelle.
Le sort du complexe de l’État-major se joue désormais à l’intersection de ces deux dynamiques : une société qui refuse d’oublier, et une communauté internationale qui hésite encore à regarder la réalité en face. Le choix de l’Europe — affronter les faits ou se contenter d’un instantané de trois jours — déterminera non seulement l’avenir de ce monument emblématique de Belgrade, mais aussi la crédibilité de l’engagement européen envers la Serbie, à un moment où les citoyens accomplissent le travail que les institutions ont évité.












