Kosovo : Vetëvendosje, les raisons d’un triomphe

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Vetêvendosje a remporté un triomphe aux élections législatives le 28 décembre que nul n’aurait osé prévoir. Notre correspondant Belgzim Kamberi explique les raisons d’un succès et les défis qui attendent désormais le Premier ministre Albin Kurti.

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Par Belgzim Kamberi

© Facebook/ VetevendosjemeKryeministrin

Personne n’avait osé imaginer un tel triomphe de Vetëvendosje, pas même ses militants. Les derniers sondages indiquaient un score probable de l’ordre de 42 à 43 % des voix, en très léger recul par rapport aux élections de février, quand le parti avait obtenu 42,3 %. Avec un résultat qui flirte avec la majorité absolue (49,3 %), c’est donc d’une véritable inversion de tendance qu’il s’agit. Comment a-t-elle pu se produire ?

La première raison tient bien sûr au vote massif de la diaspora. Albin Kurti avait opportunément compté sur ce facteur en convoquant les élections le 28 décembre, quand les Kosovars de l’étranger reviennent au pays pour les fêtes de fin d’année. Il est difficile de savoir combien d’électeurs cela représente : on connait le nombre d’électeurs qui votent par correspondance ou dans les représentations diplomatiques du Kosovo, mais il est difficile de décompter ceux qui sont revenus voter au pays. On estime par contre que 60 % au moins de ces électeurs plébiscitent Vetëvendosje. Des observateurs estiment que cela peut représenter jusqu’à 20% du total des électeurs.

Les électeurs ont semble-t-il aussi fait porter aux partis d’opposition les responsabilités du blocage des institutions durant neuf mois. Ces partis n’ont pas réussi à convaincre sur leur stratégie ni à prouver qu’ils pouvaient constituer une alternative. Alors qu’il y a quelques mois, l’opinion publique pouvait en vouloir à Albin Kurti, l’idée s’est imposée que ces partis d’opposition voulaient l’empêcher de gouverner, exactement comme il l’a été en mars 2020, quand son premier gouvernement a été démis en pleine période de pandémie.

Aujourd’hui, Albin Kurti entretien son propre mythe et un véritable culte de la personnalité. Les gens n’ont voté ni pour ses idées ni pour son programme, mais pour sa personne. La comparaison entre les résultats des dernières municipales et ceux des élections de dimanche le prouve : dans certaines communes, comme Ferizaj, le maire sortant (PDK) obtenait 60 % en octobre, et cette fois-ci... Vetëvendosje recueille 60 % ! Il faut cependant souligner que la société du Kosovo demeure pluraliste, contrairement à certains pays voisins, avec une moitié des électeurs qui soutiennent Vetëvendosje et une autre moitié qui s’y oppose.

Albin Kurti a connu son moment populiste. Les promesses de changement de février 2021 n’ont pas vraiment été tenues, mais les électeurs ne veulent pas revenir à la situation d’avant. Les partis d’opposition ont beau avoir renouvelé leurs dirigeants et leurs programmes, ils restent associés à un « ancien monde » que Vetëvendosje serait venu balayer.

Il existe un paradoxe : la société du Kosovo reste très pro-Otan et pro-Union européenne, mais les mauvaises relations d’Albin Kurti avec les États-Unis et l’UE n’ont pas joué contre lui. L’opposition a bien tenté d’avancer cette carte, mais sans succès. En fait, tout se passe comme si les Kosovars ne pouvaient pas croire que ces relations soient mauvaises, malgré les diatribes de la Maison Blanche, malgré les sanctions imposées par l’UE. Au contraire, la levée partielle des sanctions européennes, début décembre, a joué à fond en faveur d’Albin Kurti et de Vetëvendosje.

De même, l’inflation, la mauvaise situation économique, les promesses sociales non tenues n’ont pas pesé. Des enquêtes montrent que des gens dont la facture d’électricité a triplé en deux ans s’apprêtaient à voter de nouveau pour Vetëvendosje. Albin Kurti, pour la conscience collective de la majorité des électeurs albanais du Kosovo, est le nom qui symbolise l’État de droit et du renforcement de l’État.

Les défis qui attendent Albin Kurti

L’élection du nouveau chef de l’État, en mars, reste une échéance incertaine, puisqu’il faut que deux-tiers des députés, soit 80 sur 120, prennent part au vote pour que celui-ci soit valide. À défaut, il faudra de nouveau dissoudre le Parlement. Et qu’est-ce qui pourrait convaincre le Parti démocratique du Kosovo (PDK), la Ligue démocratique du Kosovo (LDK) ou la Liste serbe (Liste Srpska) de permettre l’élection d’un.e candidat.e soutenu.e par Vetëvendosje ?

Les termes de l’équation sont bien connus. Avec 57 sièges, Vetëvendosje n’a pas assez de voix, même avec le renfort du député serbe Nenad Rašić et des dix élus des minorités pour atteindre le seuil, mais l’opposition ne le peut pas non plus, même en se coalisant. La victoire dépend du soutien de Vetëvendosje, des élus des minorités et au moins de celui de la LDK ou du PDK.

A priori, l’actuelle présidente, Vjosa Osmani est candidate à sa succession. En 2021, elle avait eu le soutien de la LDK. Un tel scénario peut-il se renouveler ? À supposer qu’Albin Kurti maintienne son alliance avec Vjosa Osmani et ne veuille pas imposer un autre candidat, il a un seul argument à faire valoir aux partis d’opposition, la menace d’une dissolution et de nouvelles élections sont les résultats pourraient être encore pires pour ces partis...

L’autre défi concerne la situation dans le nord du Kosovo. Depuis les dernières municipales, la Lista Srpska est revenue à la tête de toutes les communes du nord, mais quelle sera sa stratégie ? Son aval est nécessaire pour beaucoup de décisions, comme la nomination attendue d’un nouveau chef de la police dans le nord. La Lista Srpska a longtemps favorisé l’intégration des Serbes dans les institutions du Kosovo avant de jouer la carte du boycott, sur ordre de Belgrade. Que fera-t-elle à l’avenir ? Et quelle sera la stratégie de Belgrade, alors qu’Aleksandar Vučić n’est plus, en ce moment, en position de force ?

Déjà, Albin Kurti se félicite de l’élection du député serbe d’opposition Nenad Rašić. C’est un partenaire de Vetëvendosje qui siégera sans aucun doute au gouvernement, mais Albin Kurti voudra-t-il à nouveau l’imposer comme vice-président du Parlement, au risque de provoquer un blocage de la Lista Srpska ? La Constitution prévoit un vice-président serbe et la Liste Sprska estime qu’il doit être nécessairement issu du groupe parlementaire majoritaire parmi les Serbes... C’est certainement la Cour constitutionnelle qui aura le dernier mot, encore une fois.