Furkan Karabay, journaliste turc : « L’objectif est de faire taire toute voix dissidente »

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Furkan Karabay, journaliste indépendant turc, a passé 201 jours en prison en 2025. Depuis le tristement célèbre établissement de Silivri, il a continué d’écrire. Il revient sur son incarcération et sur le contexte politico-judiciaire de plus en plus répressif en Turquie.

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Propos recueillis par Mathilde Warda

© Photo personnelle

Furkan Karabay est un journaliste indépendant, il travaille notamment pour le média en ligne Medyascope. Pendant sa carrière, il a fait l’objet de nombreuses poursuites judiciaires. En mai 2025, il est arrêté et placé en détention provisoire à la prison de Silivri, à l’ouest d’Istanbul, connue pour enfermer de nombreux prisonniers politiques. En décembre, après plusieurs mois de détention, un tribunal d’Istanbul l’a condamné à quatre ans et trois mois de prison, pour « insulte au président » et « ciblage de personnes impliquées dans la lutte contre le terrorisme », mais il a été libéré dans la foulée et a fait appel.

Depuis cette interview, Furkan Karabay a été placé en garde à vue une nouvelle fois, jeudi 22 janvier. Il est accusé de « diffusion publique d’informations trompeuses » en raison de son travail sur l’acte d’accusation dans l’affaire de la municipalité métropolitaine d’Istanbul. Il est désormais assigné à résidence.

Le Courrier des Balkans (CdB) : Vous avez été libéré de prison début décembre, après avoir passé plusieurs mois à Silivri. Quelles ont été vos conditions de détention ?

Furkan Karabay (F.K.) : Silivri est une immense prison où sont détenus des milliers de prisonniers judiciaires et politiques. Il existe différents quartiers de prison selon le type d’infraction. La prison n°9 accueille les détenus politiques, tandis que les prisons de 1 à 8, accueillent différents détenus de droit commun. De mai à juin, j’ai été détenu dans le quartier n°5 de Silivri. La prison dans laquelle je me trouvais accueillait des détenus condamnés ou poursuivis pour des crimes de droit commun. Nous étions 70 dans une cellule prévue pour 42 personnes, les détenus dormaient à même le sol et avaient des problèmes de santé. On leur donnait de l’eau traitée à partir d’eaux usées. Cependant, cette eau n’était pas suffisamment traitée et n’était pas complètement débarrassée de ses impuretés. À cause de cette eau, les détenus avaient des plaies sur la peau et des centaines d’entre eux tombaient malades. La direction de la prison ne leur fournissait pas les soins nécessaires.

CdB : Comment avez-vous été traité sur place ?

F.K. : Puisque c’était ma troisième incarcération, j’avais de l’expérience dans ce domaine. Je connaissais le système pénitentiaire et la vie en prison. Je savais comment parler à l’administration pénitentiaire, quels étaient les droits des détenus et avec qui je devais parler de quoi. J’ai bien sûr connu des moments difficiles, mais je n’ai pas eu de gros problèmes personnellement.

CdB : Durant votre incarcération, vous avez continué à travailler, et à partager le quotidien de la prison sur les réseaux sociaux notamment, pourquoi était-ce important de le faire ?

F.K. : Je suis un journaliste qui travaille pour et au nom du peuple. Avant mon arrestation, les articles que je rédigeais étaient également pour l’intérêt général. Mon objectif est de contribuer à la prospérité de mon peuple dans les domaines de la justice, du droit, de l’économie et de l’éducation. Par conséquent, le travail que je fais doit être utile à la population, et j’y veille constamment dans l’exercice de mon métier. J’ai écrit des articles depuis la prison pour faire connaître au grand public ce que vivaient les personnes incarcérées. La plupart d’entre elles n’avaient personne, et je voulais être leur soutien. Je voulais être leur voix, leur souffle. Je voulais leur être utile, faire connaître ce qu’elles vivaient, leurs peines comme leurs joies. En écrivant sur eux, j’ai trouvé en moi la force de raconter. Sans eux, ces histoires n’auraient jamais vu le jour.

Le moindre commentaire, article dérangeant le pouvoir ou photo publiée dans la presse peuvent valoir à un journaliste d’être arrêté.

CdB : Comment analysez-vous les évolutions politiques et judiciaires depuis le mois de mars et l’arrestation du maire d’Istanbul Ekrem İmamoğlu ?

F.K. : Depuis le 19 mars, un régime judiciaire terroriste est en train de se mettre en place en Turquie. Des journalistes, des politiciens, des avocats et des militants qui font bien leur travail, qui travaillent pour le peuple et qui luttent au nom du peuple sont arrêtés sur la base de fausses accusations et de décisions anticonstitutionnelles. Nous sommes soumis à une persécution judiciaire totalement politisée. L’objectif est de faire taire toute voix dissidente à l’égard du pouvoir. Puisque le pouvoir politique actuel pense que sa fin est proche, il devient de plus en plus agressif. Mais la Turquie et le peuple turc ont toujours su se rebeller face à ce type de pressions.

CdB : Est-ce qu’il vous semble encore plus difficile de travailler comme journaliste en Turquie depuis le 19 mars et toutes les arrestations qui ont suivi ?

F.K. : Le journalisme a toujours été un métier risqué en Turquie. Cependant, ces deux dernières années, les persécutions judiciaires menées par le pouvoir se sont intensifiées. Le moindre commentaire, article dérangeant le pouvoir ou photo publiée dans la presse peuvent valoir à un journaliste d’être arrêté. Mais cela va au delà des journalistes, toutes les professions sont concernées.

CdB : Dès votre sortie de prison, vous avez travaillé sur l’acte d’accusation concernant l’affaire de la municipalité métropolitaine d’Istanbul (IBB). Le procès commencera le 9 mars, et cet acte d’accusation fait plus de 3 700 pages. Quels sont les points qui ont retenu votre attention ?

F.K : En résumé, l’acte d’accusation de l’İBB a été préparé huit mois après l’arrestation d’İmamoğlu. Signé par sept procureurs du parquet général d’Istanbul, cet acte d’accusation a été intitulé « Enquête sur l’organisation criminelle à but lucratif d’Imamoğlu ». L’acte d’accusation allègue qu’Imamoğlu a tiré un avantage personnel de sa fonction de maire de l’IBB et de candidat à la présidence. L’acte d’accusation de 3 739 pages concerne 407 personnes, dont 105 sont en détention. Imamoğlu est qualifié de « fondateur et chef de l’organisation » et est poursuivi pour 143 infractions. Il risque une peine d’emprisonnement allant de 849 ans à 2 430 ans et 6 mois. Pour la plupart des 143 « actes criminels », les éléments de preuve mentionnés reposent sur des déclarations, les recherches sur des sources ouvertes et les données des relevés de l’Historical Traffic Search [qui contient les données techniques des opérateurs de télécommunications, ndlr] ont été présentées comme preuves. Dans les actes, les déclarations présentées comme preuves à l’appui de l’accusation se sont révélées contradictoires. L’acte d’accusation ne repose pas sur des preuves concrètes, mais sur des déclarations de témoins pour demander une condamnation.