Blog • Le rouge et le noir – Cronstadt 1921

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À propos de Paul Avrich, La tragédie de Cronstadt : 1921, Paris, Les Belles lettres, 2024, 322 pages.

Marins de Crondstat, 1921
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Originaire d’Odessa, historien réputé, Paul Avrich (1931-2006) a publié plusieurs ouvrages sur l’anarchisme en Russie et aux États-Unis. Publié en 1970, La tragédie de Cronstadt : 1921 se démarque d’autres études par son souci d’éviter les pièges d’un narratif en noir et blanc. D’emblée l’auteur précise très clairement sa positionn : « dans le cas de Cronstadt, l’historien peut se permettre d’affirmer que sa sympathie va aux rebelles tout en concédant que la répression bolchevique fut justifiée. Le reconnaître, c’est en vérité embrasser la tragédie de Cronstadt dans sa plénitude. » Telle est l’ambition de cette étude qui reste une référence indispensable pour apprécier la place à donner dans l’histoire aux événements de Cronstadt [1].

Basé sur les sources et documents disponibles dans les années 1970 [2], Paul Avrich déroule le film de l’insurrection de Cronstadt que l’auteur contextualise en restituant l’essentiel de l’histoire de l’URSS qui n’était pas encore le Léviathan qu’il deviendra par la suite. Au cours de l’hiver 1920- 1921, alors que le pays traverse une période particulièrement critique de son histoire, éclate « la plus grave révolte de l’histoire soviétique. » Recontextualisée, « la révolte [de Cronstadt] ne fut qu’un aspect d’une crise plus large » que l’auteur détaille minutieusement (Chapitre 1).

Après une guerre mondiale, une révolution et une guerre civile, l’URSS est économiquement effondrée. Bien que l’heure soit à la reconstruction, le pays est en proie à de multiples soulèvements d’une ampleur inquiétante, et ce tout particulièrement entre novembre 1920 et mars 1921. La colère gronde dans les campagnes : le « communisme de guerre », mesure d’exception qui semble avoir alors perdu toute justification, suscite une levée de boucliers. Les rebelles ne veulent qu’une chose : « le renversement du gouvernement communiste- bolchevique qui a mené le pays à la misère, au malheur et à la mort. »

La situation dans les villes n’est guère plus positive : l’économie industrielle est laminée, nombre d’usines travaillent à temps partiel, des secteurs entiers de l’industrie lourde sont à l’arrêt. À cela s’ajoutent une baisse significative de la productivité, une inflation galopante, une pénurie alimentaire et l’absence de chauffage. Nombreux sont celles et ceux qui abandonnent la ville pour se réfugier à la campagne. Un seul exemple : la population de Petrograd [3], passe de 2 500 000 à 750 000 personnes (recensement de 1920) ; la base sociale du pouvoir bolchévique diminue d’autant (Chapitre 2).

Au plan politique, les discussions sont vives à l’hiver 1920 : « l’Opposition ouvrière se montrait particulièrement choquée du glissement apparent du régime soviétique vers un État bureaucratique, dominé par une minorité de privilégiés étrangers au prolétariat. » Même Lénine prend acte de la crise : « le Parti est malade. Le Parti tremble de fièvre », déclare-t-il en janvier 1921. Mais la situation est bien pire : aux clivages entre villes et campagnes s’ajoute la fracture entre le régime bolchévique et la classe ouvrière.

En URSS depuis 1919, le militant anarchiste Alexandre Berkman livre un témoignage sans concession : « l’injustice prévaut partout, écrit-il en 1921, une prétendue nécessité n’est plus que le manteau dont s’enveloppent la trahison, la fourberie et l’oppression ; exerçant le pouvoir au nom des ouvriers et des paysans, les bolcheviks s’attachent à détruire l’esprit d’initiative et la confiance en soi dont dépend la poursuite de la révolution et sa survie même » (Alexandre Berkman, Le Mythe bolchevik,1921, cité par l’auteur).

« Tout le pouvoir aux soviets », soit aux conseils. Le mot d’ordre léniniste, repris et retourné contre les bolcheviks, annonce les événements de Cronstadt. En résumé, le pays profond gronde, « le processus de dislocation économique et sociale » atteint un seuil critique ; le régime, fortement décrédibilisé et contesté, s’accroche à la politique obsolète du « communisme de guerre ». Lénine réagit enfin en février 1921, mais c’est trop tard : en février des troubles éclatent à Moscou, le vent de révolte et une vague de grèves dures gagnent ensuite Petrograd où la loi martiale est décrétée fin février. Aux revendications économiques succèdent les doléances de caractère politique, parmi les revendications : élections libres pour les soviets et les syndicats, restauration des libertés, fin de la terreur et libération des socialistes et des autres détenus politiques de gauche des geôles communistes.

À peine jugulée à Petrograd, la rébellion gagne en mars Cronstadt où règne depuis 1917 « un fort esprit d’antagonisme face au gouvernement central et à ses représentants officiels » - un état d’esprit profondément enraciné dans les traditions anarchistes et populistes des classes inférieures précise Paul Avrich. Réputé pour leur « éternel esprit de révolte » indomptable en référence à leur engagement révolutionnaire en 1905 et 1917, les matelots ont pour seule boussole un programme « maximaliste » : spontanéité et décentralisation.

Selon leurs orientations, les historiens se déchirent sur la question de savoir qui influençait les rebelles de Cronstadt et comment caractériser leur programme. Retenons avec Paul Avrich, premièrement, que « la rébellion ne fut ni montée, ni même inspirée par un groupe ou parti unique. Ses participants étaient des radicaux d’obédiences diverses – SR, mencheviks, anarchistes, communistes de la base – sans système idéologique complet ni plan d’action soigneusement préparé à l’avance. » Deuxièmement, que l’on peut rattacher leur positionnement anarcho-populiste de celui des maximalistes : « rameau ultraradical du parti socialiste-révolutionnaire, inséré, dans l’éventail révolutionnaire, entre les SR de gauche et les anarchistes et empruntant aux deux. Sur la presque totalité des points importants, le programme de Cronstadt, tel que le présentent les Izvestiia rebelles, coïncide avec celui des maximalistes. »

Suite au retour d’une délégation de marins mandatée à Petrograd pour évaluer ce qui s’y passait, l’assemblée des marins réunis sur le Petropavlovsk, cuirassé ancré à Cronstadt, adopte la résolution éponyme (citée in extenso p. 92-94). Véritable manifeste du mouvement de Cronstadt, ce texte est soumis à l’assemblée de plus de 15 000 matelots, soldats et ouvriers réunis sur la place de l’Ancre le 1 er mars. La résolution est adoptée à une écrasante majorité : le mouvement de révolte se métamorphose en une mutinerie ouverte. Le 2 mars marque le point de rupture : l’assemblée réunie à nouveau met sur pied un « Comité révolutionnaire provisoire », véritable état-major de l’insurrection. À minuit, la ville entière est aux mains des insurgés. L’esprit de 1917 retrouvé, « une commune révolutionnaire remarquable vit le jour » dont Paul Avrich fait le récit (Chapitre 5).

Soulignons avec l’auteur que, sur les quinze points de la résolution du Petropavlovsk, un seul concerne les marins – l’abolition des organismes politiques de la flotte ; l’essentiel de la résolution reprend à son compte les revendications de la paysannerie et de la classe ouvrière. Si certaines doléances sont pour les autorités acceptables, d’autres ne le sont pas, il s’agit bien évidemment des revendications politiques s’attaquant aux fondements mêmes de la dictature bolchevique. La situation est pour le moins paradoxale : le pouvoir bolchevique est piégé par un manifeste qui revendique les droits et libertés que Lénine en personne avait promis en 1917. Pour les autorités, l’insurrection de Cronstadt relève d’un complot antisoviétique. Cronstadt est coupable de mutinerie tonnent Lénine et Trotsky. Les autorités font le choix de ne pas négocie et rejettent la proposition de médiation des anarchistes Emma Goldman et Alexandre Berkman [4]. Il s’agit d’agir vite, avant la fonte des glaces et avant que la rébellion ne s’étende au reste du pays.

La crainte de Lénine est que la ville puisse jouer le rôle de détonateur d’une révolte générale sur le continent, et que, dans l’éventualité que Cronstadt l’emporte, l’URSS se fragmente et ouvre un espace politique à un régime centralisé antisoviétique : « Lénine n’avait donc pas le choix conclut Avrich : à n’importe quel prix, il fallait écraser la rébellion et restaurer, à Cronstadt, l’ordre bolchevique. » Après seize jours, la révolte se termine dans le sang (Chapitre 6). L’auteur tire un bilan implacable mais juste : « Cronstadt était tombée. Les insurgés s’étaient battus avec détermination et courage. Mais leurs chances de succès étaient réduites dès l’origine. Comme ses chefs eux-mêmes le reconnurent, le soulèvement vint trop tôt et fut mal préparé. »

Reste à savoir dans quelle mesure l’insurrection aurait été orchestrée par l’étranger, notamment des milieux contre-révolutionnaires. Paul Avrich analyse en détail le « Mémorandum sur la question de l’organisation d’un soulèvement à Cronstadt » daté début 1921 qu’il a découvert (au Chapitre 3). Ce document classifié ultra-secret émane du Central national (russe et anti- bolchevik) basé à Paris et mentionne les plans détaillés d’un soulèvement avant qu’il ne se produise à Cronstadt. L’auteur souligne que « le mémorandum repose tout entier sur la supposition que la révolte n’éclatera pas avant le printemps, la fonte des glaces mettant alors Cronstadt à l’abri d’une invasion terrestre » - ce qui ne fut donc pas le cas. Dans les faits, le Centre national fut pris de court et n’eut pas le temps de mettre son plan en pratique.

Ceci dit, s’il est avéré que « circulaient à l’intérieur du Centre national des plans de soutien à un soulèvement attendu à Cronstadt », il est tout aussi évident que « les matelots n’avaient besoin d’aucun encouragement extérieur pour brandir le drapeau de l’insurrection. » Enfin, si, « malgré le mémorandum secret, les émigrés n’organisèrent ni même n’inspirèrent la rébellion, ils ne restèrent pas inactifs une fois qu’elle eut éclaté », mais leur aide ne parvint jamais à destination. Sur cette question cruciale objet de multiples controverses, Paul Avrich conclut : « les exilés russes (à l’exception des mencheviks) accueillirent l’insurrection avec joie et tentèrent d’aider les insurgés par tous les moyens. Dans cette mesure, les accusations soviétiques sont justifiées. Mais il n’est pas vrai que les émigrés aient manigancé la rébellion. Au contraire, malgré toutes les intrigues de Paris et de Helsingfors, le soulèvement de Cronstadt fut, d’un bout à l’autre, un mouvement spontané et autonome. »

Si des liens ont effectivement existé entre le Comité révolutionnaire et le Centre national, ce n’est ni avant, ni pendant, mais après la révolte. Paul Avrich affirme haut et clair que du début à la fin, les marins de Cronstadt refusèrent toute aide, y compris des socialistes révolutionnaires en exil, et restèrent maître de la situation. Ni Lénine, ni Boukharine ne furent dupes. Tous deux ont saisi l’essence de l’insurrection : « la mutinerie des matelots participait moins des manigances blanches que des révoltes paysannes spontanées et des désordres ouvriers qui agitaient alors le pays. Tous ensemble, ces mouvements représentaient une protestation des masses contre la dictature bolchevique et son programme dépassé du communisme de guerre. »

L’analyse très documentée de Paul Avrich permet de saisir la lecture très pertinente de l’insurrection de Cronstadt que fait Lénine. Pour ce dernier, Cronstadt « fut l’éclair qui illumina la réalité mieux que tout autre. » Lénine réalise en effet que les réformes - la Nouvelle politique économique (NEP) est promulguée par décret le 21 mars 1921, juste après la répression de la révolte de Cronstadt – « ne pouvaient plus souffrir le moindre retard, sous peine de voir le régime bolchevique balayé par une vague de colère populaire. » Pour le dire autrement, Lénine comprend que la crise économique du communisme de guerre s’est transformée en un crise politique 5 et que rien de moins que « l’avenir du bolchevisme était enjeu. » Sur ce point notamment, les analyses de Paul Avrich sont plus précises et convaincantes que celles de Jean- Jacques Marie qui lui donne la priorité aux revendications économiques et minimise les exigences politiques des rebelles (cf. Cronstadt, Paris, Fayard, 2005).

Résumons : Lénine met tardivement fin au communisme de guerre, ouvre la voie conduisant à une économie mixte, trouve un modus vivendi avec la paysannerie, et octroie aux syndicats le droit d’élire leurs propres responsables. Afin d’éviter tout malentendu, Paul Avrich prend soin de préciser : « la NEP réussit effectivement à soulager une bonne partie des tensions de la société soviétique. Mais elle ne satisfaisait pas les revendications de Cronstadt et de ses sympathisants. » En effet, aucune des revendications politiques des rebelles – liberté de parole, de presse et d’assemblée - ne fut satisfaite. Lénine encore une fois est on ne peut plus clair : « La leçon de Cronstadt : en politique, resserrer les rangs du Parti, renforcer la discipline, accentuer la lutte contre les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires ; en économie, satisfaire autant que possible la paysannerie moyenne » (Lénine cité par Avrich).

Cronstadt exige les soviets libres ; pour Lénine, l’URSS ne réunit pas encore les conditions pour une révolution socialiste. Engels a raison : « rien ne pouvait être pire qu’une révolution prématurée » – Cronstadt en est la démonstration. Impitoyable est la leçon qu’en tire Avrich : « C’est ainsi que Cronstadt, semblable en cela à toutes les révoltes vaincues par le régime autoritaire qu’elles visaient, eut des conséquences inverses de ce qu’elle souhaitait : au lieu d’une ère nouvelle d’autogouvernement populaire, la dictature communiste renforça encore son empire sur le pays. » L’ironie de l’histoire veut que les vainqueurs de Cronstadt deviennent les victimes du système qu’ils ont soutenu. Reconnus « ennemis du peuple », Trotsky fut assassiné et Zinoviev, fusillé. Excepté Mikhaïl Kalinine (1875-1946), toutes les figures de proue de la victoire bolchevique sur les insurgés de Cronstadt sont d’une manière ou d’une autre éliminées.

Dans son témoignage L’insurrection de Cronstadt et la destinée de la Révolution russe, le Yougoslave Ante Ciliga [5] résume avec emphase : si avec les procès de Moscou (1936-1938) on assassine les chefs de la révolution d’Octobre 1917, en 1921 ce furent « les masses de base de cette révolution qui furent décimées ». Cette appréciation se retrouve dans le texte d’une commission gouvernementale mise sur pied en 1994 par le président de la Russie Boris Eltsine lorsqu’il décide de réhabiliter officiellement les marins de Cronstadt : « À Cronstadt déjà ont été éprouvés les procédés et les méthodes de répression largement appliqués par le pouvoir bolchevik dans la mise en œuvre des répressions de masse au cours des décennies suivantes [6].

« Cronstadt symbolise le dernier sursaut d’un socialisme libertaire et décentralisé. Avec la répression de la mutinerie Cronstadt et la suppression de la démocratie ouvrière, c’est l’idéal révolutionnaire de 1917 qui est trahi. Laissons la conclusion à Paul Avrich : « les martyrs de Cronstadt ont survécu, ils sont entrés vivants dans la mémoire du peuple comme les enfants sans reproche de la révolution. »

Pour aller plus loin :

 Arvon, Henri, La Révolte de Cronstadt, Bruxelles, Complexe, 1980.
 Berkman, Alexandre et Emma Goldman, La rébellion de Kronstadt et autres textes, Paris, La Digitale, 2007.
 Berkman, Alexandre, Le Mythe bolchevik [1921], Paris, Klincksieck, 2017.
 Bogdanow, Janis, Ceux de Kronstadt, Paris, Gallimard, 1962.
 Ciliga, Ante, L’insurrection de Cronstadt et la destinée de la Révolution russe [1938], Paris, Allia, 1983 (2015).
 Izvestia du comité révolutionnaire provisoire des matelots, soldats rouges et ouvriers de la ville de Kronstadt (collection des quatorze numéros du 3 au 16 mars 1921), traduit du russe par Régis Gayraud, Les Pavillons-sous- Bois, Éditions Ressouvenances, 1988.
 Lesourd, Étienne, Cronstadt 1921. Chronique à plusieurs voix de la révolte des marins et de sa répression, Paris, Les Nuits rouges, 2021.
 Marie, Jean-Jacques, Cronstadt, Paris, Fayard, 2005.
 Mett, Ida, La Commune de Kronstadt, crépuscule sanglant des soviets [1938], Paris, Éditions Spartacus, 1977.
 Skirda, Alexandre, Kronstadt 1921 : Soviets libres contre dictature de parti, Paris, Éditions de Paris, 2012.

Notes

[1Cronstadt est le port accueillant la flotte de la Baltique de l’URSS. La ville-citadelle se situe sur l’île de Kotline dans le golfe de Finlande, à 30 kilomètres à l’ouest de Petrograd.

[2Les archives russes s’ouvrent en 1994 suite à la décision prise par le Président de la Russie, Boris Eltsine (1931-2007), de réhabiliter les marins de Cronstadt.

[3Saint-Pétersbourg, ancienne capitale de l’empire russe (1712-1917), prendra successivement le nom de Petrograd (1914-1924) et de Leningrad (1924-1991) avant de retrouver sous nom d’origine en 1991.

[4Lire Alexandre Berkman, Le Mythe bolchevik [1921], Paris, Klincksieck, 2017, p. 248 sq.

[5Yougoslave d’origine croate, historien de formation, Ante Cigila (1898-1992) est l’un de fondateurs du Parti communiste yougoslave. Membre du Politbureau du comité central du Parti communiste yougoslave, il en est le délégué d’abord à Vienne puis en 1926 à Moscou, En 1929, il rejoint l’opposition à Staline. Arrêté en 1930, il est jugé et condamné et sera déporté en Sibérie. Suite à une campagne internationale, il échappe à la mort par une mesure d’expulsion ordonnée par Vichinski en 1935. Il est l’auteur de Lénine et la révolution (1947), Crise d’État dans la Yougoslavie de Tito (1972), Dix ans au pays du mensonge déconcertant (1977) et d’Après la Russie : 1936-1990 (2000).

[6Troud, 15 janvier 1994, p. 7. Cité par Jean-Jacques Marie, Cronstadt, Paris, Fayard, 2005, p. 14.