« J’invite toute la population à descendre dans la rue ». C’est ainsi que Recep Tayyip Erdoğan s’est adressé à Hande Fırat, journaliste de CNN Turquie, lors du célèbre appel vidéo diffusé dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016. Alors que le président turc prononçait ces mots, Sabahattin se trouvait dans son appartement à Fatih, sur la péninsule historique d’Istanbul.
Sabahattin est un homme de 46 ans, au visage partiellement défiguré. Il est d’origine arabe ; ses ancêtres ont quitté le Levant il y a plusieurs siècles pour s’installer à Siirt, dans le sud-est de la Turquie. Il a grandi à Istanbul au sein d’une famille nombreuse. Il s’est marié en 2011 et a deux enfants. Autrefois, il gagnait sa vie en gérant un petit atelier textile.
« Lorsque le président est apparu à la télévision et a exhorté la population à résister aux putschistes, je n’ai pas hésité une seconde : j’ai salué ma femme et mes enfants, j’ai accompli mes ablutions, je me suis prosterné en prière et je suis sorti de chez moi. Avec d’autres citoyens, je me suis retrouvé près de la mairie d’Istanbul, à Saraçhane. Il y avait beaucoup de confusion, la tension était à son comble. C’est avec grand regret que j’ai vu des militaires de l’armée tenter de nous intimider, alors même que nous étions désarmés. Au fil du temps, la situation a dégénéré. Un détachement de soldats a ouvert le feu sur la foule. J’ai été touché à la tête par une balle et je suis tombé sur le bitume. »
« Depuis ce jour-là, ma vie a complètement changé. Je suis resté plusieurs semaines dans le coma et plusieurs mois entre la vie et la mort. Au fil des ans, j’ai subi 26 opérations, j’ai des plaques de platine dans le crâne et mes méninges sont endommagées. Ce matin même, je me suis rendu dans un hôpital spécialisé pour un énième contrôle. »
« Être un « Gazi » est pour moi une grande fierté. Ce titre me vaut le respect du gouvernement, de l’opposition, des militaires, des policiers et des gens ordinaires. »
Lors de la tentative de coup d’État de 2016, 251 personnes ont perdu la vie et 2 740 autres ont été blessées. Les premières sont reconnues comme des « şehit » (martyrs), tandis que les secondes ont obtenu le statut de « gazi » (vétérans). Le terme « gazi », d’origine arabe, désigne en turc moderne une personne qui a été blessée en défendant la patrie.
« Être un « Gazi » est pour moi une grande fierté. Ce titre me vaut le respect du gouvernement, de l’opposition, des militaires, des policiers et des gens ordinaires. Mais c’est aussi une grande responsabilité. J’ai le devoir de ne rien faire qui puisse ternir cette distinction. Ma réputation doit rester irréprochable. »
L’État turc verse une pension mensuelle aux anciens combattants et leur garantit en outre une assistance médicale gratuite et un soutien psychologique. Il accorde aux familles des martyrs d’importants avantages pour leurs enfants, notamment des bourses d’études, l’exonération des frais d’inscription à l’université et des facilités d’accès à la fonction publique.
« On me demande souvent si je regrette d’être descendu dans la rue cette nuit-là. Pour moi, la réponse est simple et je tiens à le réaffirmer une fois de plus : j’agirais exactement de la même manière. Je suis musulman, je crois en l’islam et Allah nous a ordonné de protéger l’État et la nation contre toute agression extérieure. On nous le rappelle également pendant le service militaire : pour la patrie, nous devons être prêts au sacrifice, tout comme l’ont fait ceux qui ont combattu à Gallipoli ou pendant la guerre d’indépendance.
Sabahattin est président de la Fondation des anciens combattants et des familles des martyrs, créée sous l’égide de la présidence. Pour mener à bien ses activités institutionnelles, il dispose d’une voiture officielle avec chauffeur. Il est sur son trente-et-un : blazer et pantalon à rayures, montre en or, mocassins en cuir verni.
La fondation s’attache à soutenir les anciens combattants et les familles des martyrs à travers diverses initiatives : elle organise des événements culturels, des rencontres et des conférences dans les écoles et les universités, en plus de sensibiliser l’opinion publique sur ce qui s’est passé le 15 juillet, date que le gouvernement a officiellement instituée comme jour férié sous le nom de « Fête de la Démocratie et de l’Unité nationale ».
Fethullah Gülen, considéré comme le cerveau du coup d’État manqué, est décédé en exil aux États-Unis le 20 octobre 2024. Sabahattin ne cache pas l’influence que ce chef religieux a longtemps exercée en Turquie.
« Je pense que le président Erdoğan se présentera aux prochaines élections et qu’il l’emportera haut la main. »
« On ne peut nier que de nombreux responsables politiques, hommes d’affaires ou simples citoyens aient, par le passé, eu des contacts avec le réseau de pouvoir de l’organisation terroriste FETÖ ou l’aient soutenu. Les gülenistes s’étaient tellement infiltrés dans les rouages de l’État qu’il était impossible de ne pas avoir affaire à eux. Mais ce chapitre est clos. Le mouvement Hizmet n’a plus d’adeptes en Turquie. »
« Dix ans après la tentative de coup d’État, Sabahattin dresse le bilan. Il se montre optimiste quant à l’avenir du pays et reste fidèle à la ligne politique de la coalition au pouvoir. »
« La situation économique actuelle n’est pas facile ; la pandémie et le tremblement de terre ont porté de lourds coups au pays. Mais la Turquie dispose des ressources nécessaires pour surmonter cette crise ; c’est justement dans les moments difficiles que le peuple turc met de côté ses différences et ses divisions. De plus, notre armée est l’une des plus puissantes au monde, grâce au développement de notre industrie de l’armement. »
« Je pense que le président Erdoğan se présentera aux prochaines élections et qu’il l’emportera haut la main. D’ailleurs, personne ne peut faire confiance à cette opposition. Bien sûr, un jour, lui aussi passera de ce monde, mais il aura laissé en héritage un État fort. L’État est la seule chose qui compte. »
Cet article a été rédigé dans le cadre de MOST – Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, un partenariat journalistique financé par le programme Europe Créative qui soutient les médias indépendants spécialisés dans le reportage international.



