1991, dernier été de la Yougoslavie (10/10) • Les Femmes en noir, résistance pacifiste et antipatriarcale

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Fin juin 1991, la guerre éclate en Yougoslavie. Lepa Mlađenović est alors une figure du milieu lesbien. Avec d’autres militantes féministes, elle participe à la création des Femmes en noir, une organisation anti-guerre qui continue de se battre, 30 ans après, contre le nationalisme et les violences sexistes et sexuelles. Entretien.

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Propos recueillis par Philippe Bertinchamps

Lepa Mlađenović
© CdB / Marija Janković

Lepa Mlađenović est connue comme la « marraine » de tous les combats féministes en Yougoslavie et en Serbie. Diplômée de la Faculté de philosophie de l’Université de Belgrade, ouvertement lesbienne, elle n’a eu de cesse au cours de ses études de s’opposer à un système rigide qui allait à l’encontre de l’autonomie des étudiants et étudiantes. Lepa Mlađenović a participé au Réseau Alternative à la Psychiatrie, dont le but était de désinstitutionnaliser la psychiatrie en tant qu’institution de violence et d’exclusion. Elle a notamment fait du bénévolat au centre de santé mentale de Trieste, San Clemente, immortalisé par Raymond Depardon.

En 1986, Lepa Mlađenović a fondé Femme et société, un groupe féministe non mixte. Elle a également lancé à Belgrade une ligne d’écoute pour les femmes et les enfants victimes de violences masculines. En 1991, avec Staša Zajović et d’autres féministes et militantes anti-guerre, elle a créé l’organisation Femmes en noir. Leur première manifestation a eu lieu dans la capitale serbe le 9 octobre 1991. Elle a ensuite travaillé avec des femmes ayant survécu aux violences sexistes et sexuelles en Bosnie-Herzégovine, en Croatie et en Hongrie. Lepa Mlađenović est l’une des fondatrices du Centre des femmes autonomes.

Le Courrier des Balkans (CdB) : Quels sont vos souvenirs de ce tragique été 1991 ?

Lepa Mlađenović (L. M.) : C’était le 27 juin. Je rentrais chez moi après une conférence publique à la Maison de la jeunesse, à Belgrade, organisée par Arkadija [1] sur les droits LGBT. C’était une belle journée, la conférence avait été un succès et j’étais de bonne humeur. En arrivant chez moi, j’ai appris à la radio qu’un soldat slovène avait été tué par la JNA, l’Armée populaire yougoslave. Le premier mort. C’était la guerre. Quel choc ! Ce jour-là, ma vie a basculé. Il faut dire que jusqu’alors je ne suivais pas trop ce qui se passait. Politiquement, je n’étais pas brillante. J’étais surtout engagée dans les mouvements féministes. Au début des années 1980, ces mouvements ont commencé à essaimer en Yougoslavie, avec entre autres une première vague de jeunes féministes lesbiennes qui se sont mises à œuvrer ensemble à Ljubljana, Zagreb et Belgrade.

De mon côté, j’apportais un soutien individuel aux femmes au sein du groupe Žena i društvo (Femmes et société), à Belgrade. J’avais une petite trentaine d’années, j’étais impliquée dans le Réseau international d’alternatives à la psychiatrie et je parcourais en stop la Yougoslavie et l’Europe occidentale. Cela dit, je le répète, à la différence de mes amies Staša Zajović, Borka Pavićević ou Vesna Pešić, j’étais ce qu’on pourrait appeler une « citoyenne ordinaire », politiquement inculte. Mais cet été 1991, le nationalisme a envahi nos rues, pénétré dans nos foyers et les institutions. Vesna Pešić habitait alors un petit appartement du côté de Slavija. C’est devenu notre QG. En août, nous avons manifesté une première fois devant le Parlement yougoslave. Toute cette folie nous échappait. En tout cas, moi, je ne croyais pas que la guerre fût possible en Yougoslavie.

CdB : Tout de suite, pourtant, vous comprenez quels en seront les effets sur les femmes…

L. M. : Le nationalisme conjugué à la violence s’abat toujours sur les femmes, surtout dans une société patriarcale comme la nôtre. Alors que l’armée tuait en notre nom, nous avons voulu manifester notre solidarité et demander pardon. Lors de notre première manifestation, une centaine de femmes nous ont rejointes spontanément. Leur apporter notre soutien était primordial. Il fallait qu’elles se sentent comprises, en sécurité, que leurs souffrances soient reconnues et validées. Un an auparavant, en 1990, j’avais créé une ligne d’écoute pour les femmes battues. Quand la guerre a éclaté, de plus en plus de femmes nous ont appelées avec le même message : « Je ne sais pas ce qui se passe, mais depuis que mon mari regarde les nouvelles à la télé, il est nerveux, il me frappe, il est allé chercher son fusil de la Seconde Guerre mondiale… ». Les femmes étaient devenues l’ennemi n°1. Plus tard, nous avons constaté que ce que les combattants volontaires aimaient dans la guerre, ce n’était pas la guerre elle-même, mais la possibilité de tuer et de baiser en toute impunité. Un monde sans foi ni loi, ils trouvaient ça excitant.

En avril 1992 débute le conflit en Bosnie-Herzégovine. Un mois plus tard, des manifestations anti-guerre ont lieu à Belgrade, menées par plusieurs figures de l’opposition. En août, la nouvelle nous parvient que des viols systématiques sont commis par l’armée serbe dans la région de Foča. Nous, nous voulions élaborer une analyse féministe de la guerre. Nous nous sommes donc intéressées au processus de fabrication de la haine. Dans cette société où beaucoup se sentaient yougoslaves, l’Autre était devenu l’ennemi. Il s’agissait pour le pouvoir de produire, avec l’aide des médias, une identité nationale serbe se fondant sur la haine de l’Autre. En 1993, nous avons collecté assez d’argent pour acheter un petit appartement qui a abrité l’Autonomni ženski centar (Centre des femmes autonomes), un lieu sûr pour les femmes réfugiées de guerre et toutes celles victimes de violences sexuelles et conjugales.

CdB : Comment est né le mouvement pacifiste Femmes en noir en Serbie ?

L. P. : Un jour, des mères de soldats croates sont venues en autocars de Zagreb à Belgrade pour manifester. Elles ne voulaient pas que leurs fils soient mobilisés, tuent ou se fassent tuer. En même temps, des militantes pacifistes et féministes de toute l’Europe se sentaient concernées par ce qui se passait en Yougoslavie. Quand la caravane de la paix est arrivée à Belgrade, en septembre, j’étais là pour l’accueillir. Il y avait les Femmes en noir, venues d’Italie. Les Femmes en noir est un mouvement qui a vu le jour en Israël à la fin des années 1980 pour protester contre les territoires occupés. Les Femmes en noir d’Italie, elles, manifestaient contre la première guerre du Golfe, en février 1991. La caravane a poursuivi sa route vers Sarajevo, et Staša s’est jointe au convoi. À son retour, elle était claire : nous aussi, nous devions nous organiser sur le même modèle. Le 9 octobre 1991, nous avons déployé notre première bannière anti-guerre. Une fois par semaine, nous protestions Place de République.

CdB : Avez-vous eu des problèmes avec les autorités ?

L. M. : Pas vraiment, car Milošević ne nous prêtait aucune attention. En revanche, les médias étant sous son contrôle, nos actions passaient totalement inaperçues. Aucun journal ne les relayait, hormis des publications indépendantes comme Vreme ou Naša Borba. En outre, les nationalistes envoyaient leurs espions assister à nos réunions et la police n’a pas manqué de nous inviter dans ses locaux pour des conversations informelles… Ce n’est que plus tard, pendant la guerre du Kosovo, que nous avons été physiquement agressées. Nous avions déployé une bannière proclamant « Les Albanaises sont nos sœurs ». Un homme s’est alors approché et nous a frappé les mains. C’est tout ! Aujourd’hui, ça paraît incroyable, mais à l’époque, les néo-fascistes n’étaient pas aussi bien organisés que maintenant… Au final, nous n’avons pas pu arrêter la guerre, mais manifester contre était déjà un but en soi.

CdB : Trente ans plus tard, quel regard portez-vous sur votre combat ?

L. M. : Mon engagement féministe anti-guerre et mon militantisme lesbien ont renforcé le sentiment de ne pas appartenir à un État nationaliste et criminel dont j’étais pourtant citoyenne, ni même à une nationalité ethnique que mon nom révélait. Après le 5 octobre 2000 et la chute de Milošević, les choses ont plus ou moins repris un cours normal. Le gouvernement dirigé par le Premier ministre démocrate Zoran Đinđić s’est intéressé aux droits des femmes et a validé nos actions en les subventionnant. Le mouvement féministe a ainsi initié plusieurs lois, notamment contre le harcèlement sexuel, et poussé les autorités à mettre en place des mesures de protection contre les femmes victimes de violences. Hélas, tous ces gens intelligents ont aujourd’hui quitté le pays. AV (le Président Aleksandar Vučić, NdlR), c’est ainsi que je l’appelle, a tout détruit. Il a fragmenté les institutions et encouragé les néonazis à s’organiser. Nous vivons dans une société ultralibérale dominée par un patriarcat hétérosexuel, où les hommes continuent de dicter leurs choix aux femmes. Il me semble qu’avant la société était plus unisexe. Le système socialiste en Yougoslavie a beaucoup fait pour la libération des femmes. Nous faisons à présent acte de résistance contre le « fascisme quotidien » en Serbie, en élaborant des savoirs féministes opposés à la fabrication d’identités ethniques ou nationales.

CdB : Quel conseil donneriez-vous à une jeune femme serbe d’aujourd’hui ?

L. M. : Solidarité est le maître-mot. Solidarité et organisation. Mon conseil aux jeunes femmes est : organisez-vous, faites preuve de solidarité et d’empathie. La solidarité des femmes commence avec la décision d’écouter l’Autre. Décider d’être solidaire des femmes, c’est adopter un côté rebelle politique, antifasciste. C’est casser la machinerie patriarcale qui conduit à la violence contre les enfants, les femmes, les communautés avec moins de pouvoir social, et à la guerre.


Cet article est publié avec le soutien du ministère français de la Culture.


Notes

[1Un groupe pionnier fondé à Belgrade fin 1990 pour défendre les droits des LGBT