1991, dernier été de la Yougoslavie (7/10) • retours à Vukovar

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Le 25 août 1991 commençait le siège de Vukovar. La ville croate est tombée le 17 novembre, au terme d’un siège qui a fait basculer l’éclatement de la Yougoslavie dans l’horreur de la guerre. L’écrivain Timothée Demeillers fait le récit de ses retours à Vukovar.

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Par Thimothée Demeillers

La gare de Vukovar
© Laurent Geslin / CdB

17 novembre. Météo maussade. Un ciel bas comme suspendu au-dessus de la plaine avec ses boursouflures menaçantes. Une bruine bornée vient imbiber la terre des champs à nu et leur confère une couleur réglisse. Des champs qui s’étendent jusqu’où se porte le regard, entaillés de sillons boueux dont s’échappent de funestes corneilles. La langue de bitume venant d’Osijek se déroule vers un horizon sidéré, fondu dans le ciel ardoise, un cul-de-sac vers la morosité d’une platitude extraordinaire. Sur le bord de route, une vieille femme au visage comme une vieille coquille de noix est installée à un arrêt de bus dévoré par la rouille. Comme un songe tiré des ténèbres, elle attend un autocar dont l’arrivée semble plus qu’incertaine. À moins qu’elle ne surveille le temps qui passe sur la plaine et balaie les traumatismes du passé.

À l’horizon, une giboulée de soleil perce l’épaisse couverture nuageuse et crayonne le ciel de zébrures bicolores, avant de se calfeutrer à nouveau derrière la nébuleuse ouateuse. Quelques centaines de mètres plus loin, de premiers signes d’urbanité surviennent : d’abord de frêles lampadaires courbés au-dessus du bitume humide puis des panneaux publicitaires criards vantant des produits au rabais d’une chaîne discount allemande et enfin les premières maisons, comme tirées de terre, comme semées au vent au milieu des étendues agricoles. Certaines toujours en construction, malgré les décennies écoulées. Les briques à nu. Les toits couleur de sang noirci. D’autres en ruines ou abandonnées. Toutes ornées de ces sinistres impacts de balle et d’obus. Et à l’entrée de la ville, le long de cette route déserte, cette nationale qui file droit vers la frontière de la discorde, passé le panneau jaune moutarde indiquant officiellement « Vukovar », un petit bar encastré dans une maison tout aussi anonyme que celles qui l’entourent, au nom affiché sur la façade jaune chartreuse de ce faux chalet de plaine : « Hostel Zürich ». Comme si les appellations pouvaient corriger la désolation ambiante. Comme si un peu de Suisse pouvait éclore ici et faire surgir de champêtres sommets alpins aux cimes enneigées et les banques conservant tout l’or du monde.

Vukovar dont le nom résonne encore comme un souvenir dépoli tiré des archives médiatiques. Comme Solferino ou Austerlitz, une dénomination lointaine et peu familière...

Nous parvenons enfin à Vukovar. Vukovar dont le nom résonne encore comme un souvenir dépoli tiré des archives médiatiques. Comme Solferino ou Austerlitz, une dénomination lointaine et peu familière, à l’histoire militaire dont on ne saurait trop quoi faire. Ici, le passé est partout. Stalingrad croate, aux confins du pays en forme de croissant rassis, la ville lovée sur les bords de l’indifférent Danube se dévoile, défigurée par les 87 jours de siège et les centaines de milliers d’obus qui lui sont tombés dessus et qui l’ont réduite à l’état de tapis de ruines. Un combat inégal entre les défenseurs croates armés de simples fusils et l’armée yougoslave, ses chars et ses avions. L’armée yougoslave qui y débutera sa mue au service des idées nationalistes serbes. Et puis le 18 novembre, la ville tombe aux mains des Serbes. Vukovar chute après une valeureuse résistance mais la « bataille de Vukovar » éclôt, moment traumatique et héroïque pour la toute jeune République croate. Évènement fondateur du récit national moderne.

« Nous la reconstruirons plus belle encore ! », avaient pompeusement tonné les officiels de l’armée yougoslave après la prise de la ville. Presque 30 ans plus tard, réintégrée à la Croatie, le constat est là : la vie s’est engouffrée de nouveaux dans ses rues défigurées, les crépis pastels de ses charmantes arcades centrales ont été refaits, des mémoriaux et statues ont fleuri un peu partout, mais les meurtrissures subsistent, le ressentiment perdure. Croates et Serbes vivent de nouveau côte à côte, mais séparés par d’invisibles frontières qui compartimentent l’espace social et régissent les interactions.

  • Thimothée Demeillers, Demain la brume, Paris, Asphalte éditions, 2020, 400 pages, 19 euros

Mais en ce 17 novembre, la « ville-martyr », la « ville des héros » est tirée de sa torpeur, comme prise d’une fièvre saisonnière. C’est peut-être l’arrivée massive d’autocars charriant groupes scolaires et bataillons d’anciens combattants ou les processions de motards pétaradants dans la bruine, accompagnant les convois affluant des quatre coins de Croatie. Parce que demain, comme tous les ans, toute la Croatie aura les yeux tournés vers Vukovar pour commémorer l’anniversaire de sa chute, pour marcher quelques heures, de l’hôpital au cimetière. Alors, en cette veille de cérémonies, les jardiniers s’activent, ils rempotent les parterres de fleurs municipaux, cache-misère sous les façades grêlées d’impacts de balles. De nombreuses équipes de télévision préparent leurs duplex, abritées sous d’imposants parapluies. À l’église Notre-Dame-de-Fatima de Borovo, totalement détruite pendant la guerre et reconstruite plus haute et plus grande, le prêtre dans son prêche exhorte ses paroissiens à sortir le drapeau croate devant leurs maisons. « Misérable est une nation qui doit être rappelée à l’ordre par ses prêtres », il prononce sentencieux avant d’ajouter : « Il faudrait plutôt que l’État sanctionne ceux qui ne hissent pas le drapeau national ». Alors forcément, dans la ville, les drapeaux croates fleurissent partout, à chaque balcon, à chaque fenêtre, devant chaque café. Sauf chez ceux de l’autre communauté bien sûr.

Les héros intouchables

18 novembre. Le ciel d’acier déverse une pluie tenace, battue par de sévères bourrasques d’un vent glacial. Le cortège se forme autour d’une scène exhortant le folklore traditionnel national, puis déambule en silence le long d’un trajet bordé de bougies qui peinent à rester allumées. C’est comme si tout ce que la Croatie comptait comme vétérans s’était donné rendez-vous ici. Drapés dans leur intouchable sainteté, ils défilent côte à côte dans leurs uniformes trop petits pour leurs récentes bedaines, sous les banderoles de leurs brigades, jetant un œil satisfait à Vukovar toujours intacte dans son ravage. En Croatie, les anciens combattants sont des héros intouchables. Et leur statut est particulièrement recherché : retraites généreuses, logements sociaux, frais d’université gratuits pour leurs enfants, passe-droits chez le médecin, au supermarché… Plus 500 000 personnes bénéficieraient de ces avantages, environ 12,5 % de la population, soit bien au-delà du nombre réel de combattants qu’a connu le pays. Profusion qui s’explique par une pratique clientéliste assez répandue au sein du HDZ, le parti qui, au fil des ans, a distribué ce statut en masse à des fins électorales... Il est quasiment impossible de composer sans eux politiquement, il est impossible de revenir sur ces privilèges couteux et, le 18 novembre, à Vukovar, ils montrent leur force. La ville et son poids symbolique leur appartiennent.

Le vent têtu a relégué les nuages et la pluie loin de là, laissant la place à un ciel soudainement bleu comme un drap tendu. Le cortège s’est éloigné vers le cimetière où les attendaient les officiels politiques et religieux, pour discours convenus et messes solennelles. Et puis, aussi vite qu’ils ont débarqué ici, on fait ses adieux, à l’année prochaine. On avale une dernière bière dans l’un des cafés débordant de testostérone, résonnant aux accords des chants patriotiques, où l’on se remémore ses faits d’arme et on rend un dernier hommage à ceux qui ne sont plus là. Puis, tout ce petit monde reprend la route vers des contrées moins endeuillées, moins sinistrées, et Vukovar retrouve brutalement sa quiétude, encore vibrante de toute cette animation, comme rescapée d’un cyclone qui n’aurait laissé que les protèges-bougies en plastique rouge à l’aspect du château d’eau et des drapeaux détrempés.

Une nuit noire a enveloppé Vukovar. Une nuit d’encre sans songes. Au restaurant Mexican Bar Tequila trône un aquarium où des poissons affamés se traquent sans relâche. L’atmosphère et le menu se veulent mexicains mais parviennent difficilement à faire croire au dépaysement transatlantique. À la table à côté, un couple de jeunes, à peine 20 ans, se partagent une pizza bien trop grande pour eux, dont ils n’ont pu aller à bout. Ils fument une cigarette en silence, comme étrangers à l’animation de la journée écoulée, hochant la tête aux rythmes syncopés de la radio locale. De sa main libre, le jeune homme au crâne rasé triture la queue d’un piment vert, pris dans ses pensées. Il brise le silence : « Au moins en Irlande, il y aura du boulot », il tente de la convaincre. Puis il parle de l’ailleurs, où la situation économique ne pourra pas être aussi pire qu’ici, peu importe où, en Autriche, en Suède, en Allemagne, « on trouvera bien quelque chose » et cette dernière phrase sonne comme une prière et se dissipe dans les arabesques bleutées de la fumée de cigarettes. Face à lui, la fille fixe le vide à ses pieds et tapote son verre de vin blanc de ses faux ongles rouge vif. Elle relève finalement les yeux vers lui, son regard cerclé de mascara plongé dans le sien et répète les paroles qu’elle vient d’entendre : « Oui, ce sera sûrement mieux qu’ici ». Il sourit à cette approbation, comme un sésame attendu depuis trop longtemps. Ils se dévisagent et s’embrassent longuement.


Cet article est publié avec le soutien du ministère français de la Culture.