Pollution industrielle dans les Balkans (4/4) • Les déchets toxiques empoisonnent la Serbie

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Depuis plus de vingt ans, Belgrade promet une filière de retraitement, mais 300 000 tonnes de détritus nocifs pourrissent toujours dans les friches de l’époque yougoslave, et chaque année en ajoute de nouveaux. L’État ferme les yeux.

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Par Milica Čubrilo et Simon Rico

Elektronska Industrija (EI), ancien fleuron yougoslave de l’électronique à l’abandon
© Simon Rico / CdB

« J’ai peur qu’un petit Beyrouth ne survienne ici », souffle Dejan Zlatković, accoudé à une table de la buvette à l’entrée de la Tour des crânes, la principale attraction touristique de Niš, la grande ville du sud de la Serbie. Ce quinquagénaire habite le quartier de Trošarina, tout proche de la friche d’Elektronska Industrija (EI), ancien fleuron yougoslave de l’électronique. « Ici, presque toute l’activité industrielle s’est arrêtée en 2000, après les bombardements de l’Otan et la chute de Milošević », raconte Radiša Spasić, qui travaillait à EI comme ingénieur. « Beaucoup de produits chimiques étaient utilisés dans les différentes chaînes de fabrication. Le liquidateur avait l’obligation légale de nettoyer les 66 hectares du site, mais rien n’a été fait. »

Deux décennies plus tard, l’immense friche, ouverte aux quatre vents, reste pleine de ces produits dangereux. « Ici, il y a au moins 16 bassins toujours remplis de leurs eaux usées, qui contiennent différentes substances cancérigènes », précise Radiša Spasić, en montrant un immense bloc de béton à moitié fissuré, qui s’enfonce dans les profondeurs du sol. Un peu plus loin, un entrepôt délabré, au toit éventré, dont le plancher est jonché de fûts métalliques rouillés. Dessus, on peut encore lire les mentions « poison » ou « gaz inflammable », accolées à leurs inquiétants pictogrammes - tête de mort et incendie - en train de s’effacer. L’ancien ingénieur ne décolère pas contre l’inaction des autorités. En 2018, un rapport de l’Agence serbe pour la protection de l’environnement (SEPA), a pourtant pointé les risques environnementaux : « Il y a de fortes probabilités d’une contamination des eaux souterraines et des sols ». Mais depuis, aucune opération n’a commencé et c’est tout juste si une étude de faisabilité a fini par être annoncée par la municipalité de Niš l’été dernier.

En 2018, c’est une vaste étude que la SEPA a menée dans toute la Serbie, soutenue par le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) et le Global Environment Fund (GEF). Avec un objectif clair : dresser un état des lieux précis concernant les déchets toxiques dits « historiques ». Le constat est sans appel : plus de 700 sites sont potentiellement contaminés dans le pays et « des recherches approfondies » doivent être menées dans les deux tiers d’entre eux (478). À peine 52 des sites à risques ont été décontaminés et 41 sont en cours d’assainissement, insiste le rapport.

La carte officielle des sites contaminés par les déchets toxiques historiques (2018)
© Agence serbe pour la protection de l’environnement (SEPA)

Selon les comptes de la SEPA, seuls cinq des 32 sites industriels identifiés comme prioritaires ont été traités, au moins en partie. Il s’agit de l’usine automobile Zastava de Kragujevac, rachetée en 2010 par Fiat, et de quatre infrastructures yougoslaves visées par les frappes de l’Otan en 1999, dont trois à Pančevo. Dans ce grand centre industriel situé à 20 km au nord de la capitale Belgrade, les bombes ont endommagé la raffinerie, l’usine pétrochimique et l’usine de fertilisants, provoquant à l’époque une pollution massive. Mais l’argent débloqué par le PNUE a servi à « une sécurisation des déchets toxiques » des sites, pas à leur assainissement complet. Ici, les arbres fruitiers ne fleurissent quasiment plus et les taux de cancers dépassent de très loin la moyenne serbe.

« La zone industrielle a été déblayée tant bien que mal après les bombardements », confirme Nenad Živković, ancien rédacteur en chef du Pančevac, le journal local. Selon l’évaluation supervisée, toujours en 2018, par le PNUD [1], le Programme des Nations unies pour le développement, il y aurait toujours 16 tonnes de mercure et plus de 62 tonnes de boues de mercure « stockées de manière temporaire » depuis plus de vingt ans. La Serbie figure pourtant parmi les premiers pays à avoir ratifié, dès 2014, la Convention de Minamata qui vise à limiter les rejets de mercure, métal particulièrement toxique, dans l’environnement.

Malgré ses promesses répétées, l’État n’a donc procédé à quasiment aucune opération de dépollution de sa propre initiative. « À peine 2000 tonnes de déchets toxiques historiques ont été nettoyés et exportés, ce qui a coûté deux millions d’euros », reconnaît Filip Abramović, responsable du secteur des déchets au ministère de l’Environnement. Au moment de la publication du rapport 2018 de la SEPA ce même ministère avait pourtant annoncé que « 300 à 900 millions d’euros » seraient rapidement débloqués pour le traitement de tous les déchets historiques, sans compter les frais supplémentaires liés à l’assainissement des sols, souillés depuis des décennies.

Ici, personne ne veut comprendre que la question des déchets toxiques est primordiale.

« Ici, personne ne veut comprendre que la question des déchets toxiques est primordiale », peste la professeure Hristina Stevanović-Čarapina. Depuis 2002, elle conseille les autorités serbes sur ce dossier, en insistant sur les risques écologiques et sanitaires que fait peser une telle pollution. « J’ai demandé à tous les gouvernements qui se sont succédé de procéder à des audits environnementaux approfondis et de nettoyer les sites historiques ». Sans succès. « Il n’y a aucune volonté politique : tout le monde s’en contrefiche, jusqu’au plus haut sommet de l’État. »

Pire, les autorités préfèrent cacher le problème sous le tapis. Au printemps 2014, plusieurs de ces sites industriels à l’abandon se sont retrouvés sous les eaux lors des terribles inondations qui ont frappé la Serbie, la Bosnie-Herzégovine et la Croatie. Deux études ont alors été commandées sur l’impact écologique de cette catastrophe naturelle, avec un volet dédié aux déchets toxiques historiques. Mais leurs conclusions ont vite été classées « confidentielles » et il est aujourd’hui impossible d’en obtenir copie.

Parmi les sites inondés en 2014, celui de Viskoza, à Loznica, ancien géant du textile yougoslave. Jadis, cette cathédrale industrielle produisait de la viscose, la soie artificielle utilisée dans la confection bon marché. Envahie par les ronces, la friche est devenue le repaire d’amateurs de paintball. Aucune pancarte n’en interdit l’accès ni ne prévient de dangers potentiels. Au-dessous des arcades en acier branlantes, les détritus s’amoncellent. En 2010, des voleurs ont dérobé une centaine de tonnes de cuivre et de divers métaux, notamment en désossant la structure du silo dans lequel se trouvaient toujours 500 000 litres de produits chimiques jamais nettoyés. Par miracle, la fuite massive n’a pas atteint les réservoirs voisins pleins de disulfure de carbone, ce gaz hautement inflammable essentiel à la production de viscose. Sinon l’explosion aurait été terrible.

Une lex specialis pour l’aciérie chinoise de Smederevo

Rares sont aujourd’hui les fleurons de l’industrie yougoslave qui ont pu maintenir leur activité, une fois privatisés. Acculé, l’État serbe a dû brader ses actifs et s’est bien gardé d’imposer un quelconque respect des normes environnementales aux repreneurs. Ce fut le cas pour Gazprom avec la raffinerie de Pančevo, mais cela vaut aussi pour l’immense aciérie de Smederevo, le plus grand exportateur de Serbie, rachetée en 2016 par le groupe chinois HBIS. Là, les autorités se sont même empressées de faire voter une lex specialis qui dispense HBIS de se conformer à la législation sur les déchets toxiques, adoptée en 2009.

Depuis, les riverains assistent chaque jour à un incessant ballet de camions entre l’aciérie et un immense dépôt, tout proche du Danube. C’est ici que sont entassés sur 50 hectares pas moins de deux millions de tonnes de laitiers, ces résidus solidifiés de l’activité sidérurgique censés pouvoir être réemployés plus tard dans la construction. « Nous avons des soupçons, fondés sur le fait que ces matériaux, qui contiennent différentes substances chimiques sont potentiellement dangereux pour la santé », avance Nikola Krstić, le fondateur du collectif local Pokret Tvrđava.

Selon ce militant écologiste, le propriétaire chinois profiterait de la lex specialis pour ne pas procéder au nettoyage chimique préalable à la réutilisation sans risque de ces laitiers. La raison est simple : l’aciérie ne disposerait pas des installations nécessaires. Impossible de le vérifier : la direction n’autorise l’accès qu’aux médias proches du pouvoir. « Ces résidus sont déposés à même le sol à cent mètres d’un fleuve qui irrigue toute l’Europe », s’indigne Nikola Krstić. « Nous avons signalé les dangers aux autorités, mais nos appels sont restés sans réponse. » En attendant, de petites entreprises opèrent dans ce dépôt ouvert aux quatre vents sans aucune protection, ni aucun contrôle, vraisemblablement pour le compte de grands groupes du BTP liés au crime organisé. Les ouvriers, sans contrat, sont payés une misère : à peine 18 dinars (0,15 euro) le kg de fer récolté.

Le militant écologiste Nikola Krstić devant le dépôt des laitiers de l’aciérie de Smederevo
© Simon Rico / CdB

Vingt ans de promesses jamais tenues

Aux 300 000 tonnes de déchets toxiques qui moisissent dans les friches yougoslaves, et dont le retraitement incombe à l’État serbe, s’ajoutent environ 80 000 tonnes de détritus dangereux générés en moyenne chaque année par l’activité industrielle. Un chiffre qui pourrait même brutalement augmenter d’ici 2025 pour atteindre les 200 000 tonnes, d’après les prévisions de la Chambre de commerce. Or si quelques installations de retraitement de ces déchets toxiques existent bien en Serbie, cela ne concerne en réalité qu’une infime partie : batteries et carrosseries automobiles, huiles usagées et certains composants électriques et électroniques. Certains déchets solides, comme les pneus, et certaines huiles, soit environ un quart du total, sont aussi utilisés comme combustible dans les trois cimenteries du pays. Pour le reste, c’est le néant. Et le flou le plus total.

Cela fait pourtant déjà vingt ans que Belgrade promet de construire un site de retraitement pour ses déchets toxiques. Peu après son lancement en 2000, l’Agence européenne pour la reconstruction avait même alloué 15 millions d’euros en vue de développer cette filière, mais rien n’a jamais vu le jour. Rebelote en 2009, avec l’annonce de l’ouverture d’un incinérateur, et nouvel échec. « Il y a eu trois tentatives, mais les projets ont été abandonnés, à chaque fois à cause de l’opposition des autorités locales et des riverains », avance Filip Abramović, le responsable du secteur des déchets au ministère de l’Environnement. C’était encore l’une des priorités identifiées dans la Stratégie nationale de gestion des déchets toxiques 2011-2019. Malgré tous ces reports, les représentants de la délégation européenne à Belgrade veulent enfin croire à une « prise de conscience » des autorités et assurent que « la Serbie s’est engagée pour 2024 ». Dans son Agenda vert pour les Balkans adopté fin 2020, la Commission européenne ne mentionne pas la question des déchets toxiques.

À peine 1% des emballages toxiques correctement retraités

En attendant, la seule solution reste d’exporter vers les pays qui en ont les capacités. Selon les rares chiffres officiels disponibles, en 2016 16 700 tonnes, soit un cinquième du total des déchets toxiques produits en Serbie, ont été envoyées à l’étranger, principalement en Bulgarie (29%), Slovénie, (27%), Roumanie (18%) et en Allemagne (9,5%). Une solution compliquée à mettre en œuvre et très onéreuse : suivant la dangerosité des produits, les coûts varient de 1000 à 3000 euros pour une tonne de déchets toxiques. Or, paradoxalement, la législation serbe s’avère très contraignante sur le stockage de ces déchets dangereux : la durée maximale autorisée est d’un an. Voilà qui complique beaucoup la tâche des opérateurs privés chargés de leur retraitement.

Dans ces conditions, « à peine 50 des 5000 tonnes d’emballages de produits toxiques utilisés annuellement en Serbie sont correctement retraitées », reconnaît Aleksandar Šošević, le patron d’Envipack, une société spécialisée dans le recyclage des emballages vides de produits phytosanitaires (EVPP). « Le reste finit au mieux dans les décharges municipales, au pire dans la nature. » La Serbie a pourtant ratifié en 2009 la Convention de Stockholm, sur les polluants organiques persistants, « 12 vilains », que l’on retrouve essentiellement dans les pesticides. Leurs risques sur la santé sont dévastateurs : cancers, fragilisation du système nerveux et du système immunitaire, déséquilibre hormonal, allergies, etc.

Envipack a été créée en 2009 par Galenika, l’un des leaders du marché pharmaceutique serbe, pour s’assurer du traitement adapté de ses déchets. « Les grands groupes sont bien organisés, mais la plupart des PME ne respectent pas la loi », assure Aleksandar Šošević, qui s’inquiète de ne bientôt plus pouvoir exporter. « L’UE ne prendra plus en charge nos déchets toxiques, même au prix fort », prévient-il. Cela fait plusieurs années que l’Union européenne promet en effet l’interdiction prochaine de l’exportation de ses déchets dangereux à la Serbie. La dernière échéance était prévue pour le 31 décembre 2020, mais elle a encore été repoussée. « La seule solution, ce sont des incinérateurs en Serbie. Celui annoncé par l’État en partenariat avec la société Elixir ne suffira pas. Il en faudrait au moins quatre. »

Entre 2011 et 2019, 370 000 tonnes de déchets toxiques ont disparu...

Ces derniers mois, le ministère de l’Environnement a brusquement retiré leurs licences aux principaux opérateurs du secteur. Justification avancée : tous se seraient rendus coupables d’avoir stocké plus de déchets qu’autorisé ou d’avoir dépassé la durée légale. Beaucoup y voient en réalité un prétexte pour faire le ménage et permettre à Elixir de prendre le contrôle de ce marché à fort potentiel. D’autant que le groupe d’agrobusiness a vu sa croissance bondir à partir de 2012, l’année où Aleksandar Vučić, l’homme fort de Belgrade, est arrivé au pouvoir. « Les déchets toxiques représentent déjà 50 millions d’euros à gagner par an et ce sera bien plus avec un voire plusieurs incinérateurs », remarque Aleksandar Jovović, qui enseigne l’ingénierie environnementale à la Faculté de Mécanique de Belgrade.

Décharge illégale identifiée en 2018 près de Belgrade
© ministère de l’Environnement de Serbie

L’argument avancé par les autorités pour retirer leurs licences aux principaux opérateurs paraît d’autant plus fallacieux que ces sociétés étaient jusqu’à présent citées en exemples dès qu’un dépôt illégal de déchets toxiques était identifié. Ce fut notamment le cas quand pas moins de 25 000 tonnes de produits dangereux ont été retrouvés, fin 2017, enterrés dans le sol de trois localités proches de Belgrade. « Outre des incinérateurs, l’État devrait financer la construction de dépôts sécurisés et allonger à trois ans la durée de stockage légal », recommande Siniša Mitrović, conseiller en développement durable à la Chambre de commerce. « Sinon les opérateurs continueront à se débarrasser illégalement de leurs déchets et à se déclarer en faillite pour ne plus être responsables en cas de poursuites. »

Selon les chiffres officiels, plus de 1500 licences ont été délivrées pour la collecte, le transport, le stockage et le traitement des déchets dangereux, mais de l’aveu même des autorités, à peine quelques dizaines d’entreprises respectent les obligations légales. Parce qu’il est impossible de contrôler correctement cette filière à risque. « Les producteurs de déchets sont surveillés, mais il est nécessaire de renforcer les capacités d’inspection. Seuls 10 à 15 inspecteurs sont à disposition des autorités », précisait en 2018 Željko Pantelić, l’ancien vice-ministre de l’Environnement. Rien n’indique que leur nombre ait augmenté depuis. Dans ces conditions, comment s’étonner du manque de fiabilité des données disponibles ? « C’est un problème très grave », dénonce la consultante Kristina Cvejanov. « Entre 2011 et 2019, 370 000 tonnes de déchets toxiques ont disparu. Et personne n’est en mesure de dire où ils sont passés. »

Le 10 avril dernier, un « soulèvement écologiste » a réuni environ 10 000 personnes dans les rues de Belgrade. Une première dans l’histoire de la Serbie, symbole de la prise de conscience qui émerge dans le pays. Outre le droit à respirer un air sain et la protection des rivières et des forêts, « la gestion responsable des déchets » figure parmi les 13 revendications des organisations ayant appelé à cette manifestation. Reste à savoir si les autorités agiront : selon le Conseil fiscal, la Serbie devrait investir au moins 1,5 milliards d’euros pour mettre aux normes européennes sa filière déchets et assainir les sites historiques. Un montant bien supérieur aux 0,25% du budget de l’État aujourd’hui alloués au ministère de l’Environnement.



Cette enquête a été réalisée avec le soutien du Fonds Investigative Journalism for Europe (IJ4EU).