Voždovac, 21 octobre 2026
Tout le quartier je sur le pont, tout le monde court à la hâte à droite à gauche, les derniers préparatifs et accords sont en cours – les étudiants arrivent !
Le trottoir est trop étroit pour nous tous pendant que les coordinateurs du rassemblement de Voždovac nous organisent et essaient de maintenir les voies ouvertes à la circulation. Le bruit des sifflets, des vuvuzelas et des klaxons de voitures est assourdissant, il me semble que seul ce bruit me charge en énergie et je tremble de tout mon être.


Enfin, les premiers drapeaux apparaissent du haut d’Ustanička – la colonne étudiante qui est partie de l’est de la Serbie descend vers le carrefour avec la rue Vojislava Ilića, et là se trouve un nombre immense de citoyens, de jeunes et d’enfants. À Voždovac, les fumigènes et la pyrotechnie ne manquent pas ! C’est ainsi depuis les années 1990, même si je ne vis plus ici, je considère toujours Voždovac comme « mon quartier », et les fumigènes sont là pour évoquer des souvenirs.


Parmi les étudiants se trouve Filip, une šajkača sur la tête et un jeune plant entre les mains, qui explique qu’à Požarevac, un jardinier s’est joint aux étudiants avec quelques jeunes plants d’arbres. “Pour nous, ces plants représentent un nouveau départ et nous espérons une période plus belle“, explique-t-il. J’apprends aussi qu’il s’attend à la victoire dimanch. Mais la tête froide, il m’explique que ce sera une “victoire durement gagnée car c’est la seule façon dont ils nous la céderont“, tandis que les craintes sont présentes quant au déroulement de la journée électorale et de l’après-élection. “Bien que je sois jeune, je suis prêt“, conclut Filip.

Ils ont parcouru plus de 200 km à pied jusqu’à Belgrade, en baskets et en opanci, avec des ampoules et des pansements aux pieds, lors d’une pause indispensable avant de continuer vers le Rectorat de l’Université de Belgrade ; pourtant, ils n’ont pas résisté à l’envie de danser un petit « kolo » et de réaliser la chorégraphie désormais incontournable sur la chanson Freed from desire de la pop-star italienne Gala. Et chaque fois que je suis avec eux, dès les premières mesures de cette chanson, je m’accroupis moi aussi avec eux, et nous nous calmons tous et attendons cette mesure clé de la chanson où nous sautons tous aussi haut que nous le pouvons… C’est alors que la fête commence officiellement.



Nous continuons par la rue Vojislava Ilića et bifurquons vers le Bulevar kralja Aleksandra, bondé de gens qui saluent les étudiants et rejoignent la colonne de citoyens qui escorte les étudiants.

Nous progressons à pas lents mais sûrs devant l’Atelje 212, Radio Belgrade et le Théâtre national. La colonne de citoyens est de plus en plus longue.
À la destination finale, un autre orchestre nous attend, un autre « kolo » et la danse sur le tube de Gala, avant que nous nous dispersions, fatigués et débordants de bonne énergie. Le lendemain, un nouveau défi nous attend – le rassemblement de clôture des sympathisants de la Liste étudiante à Slavija.


Slavija, 22 octobre 2026
L’expression « marée humaine » me semble cliché, mais en réalité, aussi loin que porte mon regard, je ne vois que des gens qui se dirigent vers la place Slavija et tous veulent s’approcher de la place le plus près possible, le plus près possible des étudiants et de leurs concitoyens, car cette proximité est le remède contre l’oubli (auquel nous sommes enclins au niveau national). Car enfin nous nous souvenons : nous nous souvenons des 16 victimes sous l’auvent à Novi Sad, nous nous souvenons aussi de toutes les affaires et des actes criminels de ce régime, nous nous souvenons de tous les passages à tabac et des démonstrations de force contre les étudiants et les citoyens au cours des deux dernières années (je ne mentionnerai même pas les douze précédentes). Les étudiants nous ont appris cela : à ne pas oublier, et à ne pas abandonner dans cette lutte pour une société meilleure, car nous n’avons que deux options : la Serbie ou la mafia.


Au milieu des fumigènes et de la musique diffusée par les haut-parleurs, dans une ambiance joyeuse et euphorique, la foule enjouée à Slavija scande “Gotov je ! Gotov je !“ (Il est fini ! Il est fini !)
J’ai des frissons à l’entente de ce slogan car il me ramène à la fin des années 1990 et à ma première manifestation étudiante, puis aux élections de l’an 2000 lorsqu’un tyran est enfin tombé du pouvoir.

Depuis le haut d’un toit à Slavija, j’observe tous ces gens rassemblés et je sais qu’ici et maintenant, c’est aussi la fin pour ce tyran.
Gotov je !



