Serbie : entre réfugiés et extrême-droite, le désarroi de Sombor

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Sombor est en plein désarroi. Proche de la Hongrie et de la Croatie, cette ville de Voïvodine est une étape sur la route de l’exil. Sauf que l’Union européenne a muré ses frontières. Pour les réfugiés comme pour la population, la situation devient intenable.

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Texte : Philippe Bertinchamps. Vidéo : Grégory Lassalle


Cette vidéo est publiée avec le soutien de la fondation Heinrich Böll Paris.


Tout va lentement dans les provinces et Sombor ne fait pas exception. Ce chef-lieu du district de Bačka occidentale, à l’extrême nord-ouest de la province autonome de Voïvodine, en Serbie, a longtemps affecté une attitude de repli, une sorte d’isolement en marge des grands bouleversements de l’époque. Ici, dans cette ancienne ville de « soldats-paysans » du Danube, le temps ne s’est pas arrêté, loin de là. Mais tout semble désespérément engourdi. Faute de perspectives, plus de deux décennies de transition et de privatisations ayant raréfié le boulot, Sombor, qui comptait quelque 47 000 habitants au recensement de 2011, en a perdu une bonne dizaine de milliers en cours de route. Le désœuvrement, l’ennui ont fait fuir la jeunesse vers la Hongrie, l’Autriche, l’Allemagne et au-delà, vers la promesse d’un avenir meilleur loin de cette ville de province stagnante et morne. Aussi, quand des centaines d’hommes, de femmes, d’enfants venus de Syrie, d’Afghanistan, d’Irak, de Palestine et du Yémen en route vers la « Terre promise » d’Europe occidentale ont déboulé, une partie de la population, timide et méfiante, s’est forcément crispée. À cause de sa position stratégique dans le triangle entre la Croatie et la Hongrie, deux États membres de l’Union européenne (UE), Sombor est devenu un hub sur la route migratoire des Balkans. Sauf que l’UE, de manière défensive, ayant entre-temps barbelé ses frontières et banalisé la violence des push-back, la ville s’est transformée en « parking à migrants ». De quoi semer le désarroi.

En novembre 2016, au lendemain du pic migratoire, le Commissariat pour les réfugiés et les migrations de la République de Serbie (Kirs) a ouvert un centre d’accueil dans d’anciens baraquements militaires au lieu-dit de Šikara, un massif boisé à moins de dix minutes en voiture à l’ouest du centre-ville de Sombor. Au début, personne n’y trouva rien à redire. Au contraire : ces visages aux origines exotiques, ces langues étrangères dans les rues furent presque acceptés comme une distraction bienvenue. En outre, le spectacle de ces malheureux harassés et abattus après un long et dangereux périple inspirait de la compassion. Sombor, qui fut longtemps un bastion démocrate avant de tomber sous la coupe du Parti progressiste (SNS) il y a cinq ans, compte bon nombre de réfugiés serbes, des « déplacés internes » ayant dû fuir leur foyer en Croatie ou au Kosovo dans les années 1990. Eussent-ils parfois l’esprit chauvin et borné, les affres de la guerre, ils connaissent. Mais la nature humaine est ainsi faite que même la pitié a des limites. Bientôt, dans cette ville moyenne majoritairement blanche et orthodoxe (des mosquées ottomanes que Sombor comptait autrefois, il ne reste aucune trace matérielle), la présence d’exilés arabes et musulmans devint de plus en plus évidente, ce qui donna lieu à des commentaires : « Ils sont sales, ce sont des voleurs, on n’ose plus se promener, nos femmes et nos filles sont en danger », marmottèrent d’innombrables bouches… Cet été, des rumeurs menaçantes s’élevèrent, il y eut des manifestations sporadiques plus ou moins spontanées, des pétitions furent adressées aux pouvoirs publics.

Les dangereuses « patrouilles du peuple »

Le 10 novembre dernier, 200 personnes en « situation irrégulière », selon le ministère de l’Intérieur, ont été déplacées au centre d’accueil de Preševo (sud de la Serbie), la quatrième « action de relocalisation de réfugiés » depuis septembre. Le surlendemain, ceux qui avaient été pris dans la rafle étaient de retour en ville. Et tous les jours, des centaines de nouveaux arrivants débarquent des autobus et des taxis, tandis que d’autres plient bagages pour tenter une énième fois leur chance à la frontière. Début octobre, des Serbes qui louaient des chambres pour dix euros la nuitée ont été ciblés : taxés d’être des « profiteurs », ils ont vu leur portrait, nom et prénom placardés sur les murs, et subi des menaces de mort. La plupart de ces petites pensions ont depuis fermé leur volets. De leur côté, les migrants évitent prudemment le centre-ville. Les cafés ne sont guère accueillants. D’ailleurs mieux vaut ne pas tomber sur une « patrouille du peuple » (narodna patrola), ce groupe d’extrême-droite – aussi une nouveauté à Sombor – dont le mot d’ordre est « stop à la violence des migrants ». Ce sont eux, ces ardents patriotes, qui collent les affiches dénonçant les « traîtres qui devraient être expulsés du pays », traquent les squatters, colportent de faux bruits (comme la nouvelle aussitôt démentie par la police qu’une femme de 63 avait été étranglée par des migrants début juillet à Sombor), bombent sur les murs que « le SNS a vendu Sombor aux migrants », agitent l’épouvantail du « grand remplacement », tout en prônant des « mesures d’auto-défense du peuple ». Attisant l’exaspération d’une population qui se sent de plus en plus « abandonnée », leurs vidéos déclenchent des avalanches de réactions sur les réseaux sociaux – dans l’indifférence des autorités d’ordinaire si promptes à étouffer l’opposition, les médias, la société civile. Alors que le mécontentement ne cesse de grandir, tout le monde ici, y compris et surtout les migrants pris au piège du game aux frontières, semble d’accord sur une chose : « Les gouvernements se foutent de nous ».

Un brouillard d’automne flotte sur les terres labourées à la lisière de la forêt de Šikara. Le soleil tarde à percer. « Ils ont volé mes poules, ma lessive, mes baskets », se lamente Ljubinka, dont le jardin borde la route cornant vers le centre d’accueil. À la requête des riverains, un policier fait sa ronde. Il est 11h du matin et la vie s’éveille. Les taxis déposent les nouveaux arrivants qui ont pris le bus de 7h30 à Belgrade. Les baraquements vétustes et les tentes militaires abritent actuellement environ 850 migrants, presque le maximum de ce qu’ils peuvent recevoir. Le directeur, Nikola Radonjić, assure cependant que la situation est « stable » : « C’est un va-et-vient constant. Les migrants restent ici 25 jours en moyenne. Une dizaine de nationalités, tous arabes, dont 85% de Syriens… » Problème : le centre d’accueil déborde de toutes parts, bien au-delà de sa clôture détruite. Au pied du mirador, l’ancien champ de tir de Lazin breg s’étend sur plus de 200 mètres. De hautes et épaisses murailles de terre protègent le terrain recouvert d’herbes sauvages. C’est devenu un campement de fortune où les tentes multicolores poussent comme des champignons. À Lazin breg, dans le bois de Šikara, le long de ses sentiers et du chemin de terre côtoyant les champs, c’est la jungle. Partout la même désolation. Mêmes mots, mêmes problèmes. Même crasse, même toux, mêmes blessures. Pas d’argent, pas de papiers, pas d’eau, pas d’électricité... Le téléphone ? « La police l’a cassé en Hongrie », raconte un Kurde qui a fui les bombardements en Syrie. Il fait froid et personne n’a fermé l’œil de la nuit.

Croire que les migrants c’est le problème, c’est ça le problème

Jovan [1] habite à l’entrée du parc de Šikara, à une centaine de mètres du centre d’accueil. « Voilà une forêt de chênes vieille de 250 ans », dit-il. « Un lieu de promenade où les enfants allaient jouer, où les amoureux se donnaient rendez-vous, où l’on célébrait le 1er Mai… » Avec des compères, ce retraité a décidé d’organiser une manifestation « spon-ta-née » – il détache les syllabes – dimanche 28 novembre. « Je n’ai rien contre les réfugiés, je comprends leur situation, mais trop, c’est trop », affirme-t-il. « Ce qui me met en colère, c’est l’inaction des pouvoirs publics. La ville nous ignore. On vit en pleine anarchie. Je n’ose même plus sortir mon chien ! » D’un geste de la main, il montre les terrains de jeux dévastés, les balançoires rouillées, l’herbe pelée couverte de détritus… À 16h, au crépuscule, le parc de Šikara est pareil à une ruche en effervescence : il y a ceux qui arrivent, ceux qui reviennent et ceux qui (re)partent vers la frontière, à pied le long de la voie de chemin de fer ou bien en taxi moyennant quelques centaines d’euros. Il y a ceux qui gagnent un peu d’argent en vendant des chaussures pour le compte d’un patron serbe, d’autres en faisant la popote, poulet, frites, légumes. Le Grizzly, un night-club reconverti en supérette, ne désemplit pas.

« Les choses sont allées vite, beaucoup trop vite », estime sous couvert d’anonymat une habitante qui s’est engagée auprès des migrants. « Les gens n’ont pas de travail, pas d’espoir et la pandémie n’a fait qu’approfondir la déprime. Les migrants s’en rendent compte. Tout ce qu’ils veulent, c’est passer la frontière. Croire que c’est eux le problème, c’est ça le problème. » Fin août, le Centre de protection et d’assistance aux demandeurs d’asile estimait qu’un millier de migrants campaient autour du centre d’accueil et dans des squats à la sortie de la ville, comme les vieux bâtiments de l’entreprise publique Tehnograđa, sur la berge droite du Grand canal de Bačka, qu’occupent aujourd’hui des Égyptiens. Pour l’heure, l’aide humanitaire est aux abonnés absents. Dimanche, il y a gros à parier que les « patrouilles du peuple » prêteront main-forte aux manifestants de Šikara.

Notes

[1Son nom a été changé