Par Tara Mirković

C’est sous le regard affolé des habitants de Novi Beograd qu’a commencé l’abattage d’arbres le long de la promenade d’Ušće, dans le parc de l’Amitié, l’un des derniers espaces verts de la capitale. Rapidement, le réseau d’activistes Beograd osatje (Belgrade reste) et les zbors (assemblées locales auto-organisées à l’échelle du quartier) de cette partie de la ville ont appelé à des rassemblements. « Les procédures qui ont conduit à cette action sont non transparentes et inacceptables », peut-on lire sur le site de Ministarstvo Prostora, une organisation spécialisée dans les politiques territoriales et urbaines, née de la lutte contre Belgrade Waterfront il y a une dizaine d’années.
Désormais, le plan urbanistique de Belgrade Waterfront pourrait presque sembler dérisoire face au projet de développement mégalomaniaque de l’EXPO 2027, une exposition spécialisée dont le Bureau International des Expositions (BIE) a choisi Belgrade comme ville hôte, sous le slogan « Play for Humanity – Sport and Music for All ». Bien que les pavillons de l’exposition soient implantés dans la zone urbaine de Surčin, à l’ouest de la ville, près de l’aéroport, les installations s’étendent à l’échelle de toute la capitale.
Depuis plusieurs mois, les excavatrices font leur travail le long de la Save, creusant une ville nouvelle et méconnaissable sur les ruines de l’ancienne, tel un cancer dévastant tout sur son passage. Un spectacle douloureux pour de nombreux Belgradois, qui ont été contraints d’assister, impuissants et accablés, à la destruction du Vieux Pont sur la Save et de l’hôtel Jugoslavija. D’autres vestiges de l’époque socialiste, véritables emblèmes architecturaux de la ville — comme la Foire de Belgrade ou le complexe de l’ancien État-major des armées, bombardé — sont eux aussi menacés de disparition imminente.
Pour Ana, doctorante à la faculté d’Architecture, le projet est mené avec une inquiétante opacité et ignore les conséquences à long terme pour la ville. Depuis le début de la lutte étudiante en novembre dernier, les étudiants de sa faculté, soutenus par leurs professeurs et par des organisations comme le Renewable Energy and Environment Regulatory Institute (RERI), ont mené des recherches approfondies pour démêler les problématiques juridiques, environnementales et économiques du projet. Cette mobilisation a permis de révéler de nombreuses zones d’ombre concernant notamment des soupçons de corruption, la préservation des ressources naturelles et, peut-être plus grave encore, la sécurité des infrastructures.
Les derniers espaces verts de Belgrade et l’accès à l’eau menacés
Afin de contourner la législation et mettre en œuvre un projet de telle envergure, un procédé similaire à celui de la planification de Belgrade Waterfront a été utilisé. À l’époque, le projet avait été désigné comme un « projet d’importance nationale ». Une lex specialis avait ainsi permis de contourner les plans d’urbanisme locaux existants, permettant l’expansion constante du plan d’affectation spéciale, sans limites claires.
« Le plan de la zone spéciale pour l’Expo a été annoncé pour la première fois en 2019, avec un périmètre initial de 72 hectares. Le plan actuel, suite à l’adoption de nouvelles phases d’extension, couvre désormais une superficie de 850 hectares, soit l’équivalent de 1600 terrains de football, alors qu’aucune route ou installation n’est clairement cartographiée », explique Ana. À titre de comparaison, les précédentes expositions universelles ont occupé en moyenne une superficie de 25 hectares.
Alors qu’EXPO met en danger les zones protégées et les derniers espaces verts de Belgrade, elle empiète également sur une autre question tout aussi cruciale : l’accès à l’eau. L’Académie serbe des sciences et des arts (SANU) a émis un avertissement formel en février 2025, déclarant que le projet présentait des risques de « dommages environnementaux irréversibles » et menaçait les infrastructures d’approvisionnement en eau de Belgrade.
Le site de l’EXPO est de surcroît implanté dans une zone sensible, au-dessus de la principale source d’eau potable de Belgrade. Malgré des analyses alarmantes sur la vulnérabilité des nappes phréatiques, les institutions ont poursuivi les travaux — sans étude préalable d’impact environnemental – et les dommages déjà causés par les excavations sur irréversibles. Des terres agricoles stratégiques, mais également des zones humides, servant de protection contre les inondations au bord du Danube, jusqu’ici soigneusement (et stratégiquement) épargnées par les plans urbanistiques de Novi Beograd, sont également concernées par ce vaste plan.
« Lors de l’élaboration des plans, le besoin des citoyens de Belgrade de disposer d’espaces verts spacieux et non urbanisés a été ignoré » se désole Ana. Les consultations publiques ont été sciemment décalées, annulées, ou organisées en ligne. Toutefois, un nombre record de 700 objections au projet ont été reçues à l’adresse de l’Agence pour l’aménagement du territoire, et en mars, une pétition du parti d’opposition Kreni-Promeni ayant récolté plus de 100 000 signatures a été soumise au BIE, exigeant sont intervention pour annuler l’événement.
Corruption et non-respect des normes de sécurité : un air de Novi Sad ?
Plus inquiétant encore, le projet prévoit entre autres que les installations puissent être utilisées sans permis, avec un contrôle reporté à la fin de l’événement. Seul le rapport d’une commission technique désignée par l’investisseur serait pris en compte, sans validation par une autorité publique compétente. Selon Dragomir Ristanović, conseiller au RERI, cela revient à supprimer toute garantie légale quant à la sécurité des bâtiments. Avec 3,5 millions de visites prévues et jusqu’à 40 000 personnes attendues par jour, l’enjeu de la sécurité est considérable. Les conséquences vont bien au-delà d’un simple événement : les infrastructures construites deviendront permanentes (logements, école primaire, crèches) sans jamais avoir été soumises aux contrôles requis.
Par ailleurs, les procédures d’appels d’offres publics ont été supprimées, en violation de la loi sur les marchés publics, alors que la plupart des travaux de préparation de l’événement ont été confiés à des entreprises proches du Parti progressiste serbe (SNS) au pouvoir. Dans le cadre d’EXPO, le programme Skok u budućnost (Saut dans le futur) prévoit la construction d’un aquarium, d’un musée d’histoire naturelle, d’un musée du XXIe siècle, d’une nouvelle jetée sur la Save, d’un pont reliant Novi Beograd à la Grande île de la Guerre - cet îlot de biodiversité au cœur de Belgrade, protégé et difficilement accessible… La liste donne le tournis.
La valeur de ce projet est estimée à 17,8 milliards d’euros, ce qui dépasse largement les 1,29 milliards d’euros initialement prévus pour l’EXPO seule. « Il y a des doutes sur la justification d’un tel endettement massif, étant donné que des projets similaires dans le passé n’ont pas été économiquement rentables », indique Ana. Toujours à titre de comparaison, la dernière exposition spécialisée s’est tenue au Kazakhstan en 2017, et la préparation et la maintenance de l’exposition ont coûté environ deux milliards d’euros.
Vers une convergence des luttes ?
Mis sous pression par les demandes d’élections anticipées portées par les étudiants, le président Aleksandar Vučić repousse toute concession, conditionnant un éventuel scrutin à la fin des préparatifs de l’EXPO. L’annulation d’EXPO signera-t-elle la fin du régime Vučić ? Jusqu’à récemment, l’opacité entourant le projet faisait que seule la communauté académique, en particulier les étudiants et les professeurs, restait réellement engagée et bien informée sur le sujet. Mais depuis quelques semaines, la situation semble évoluer : une convergence entre les luttes étudiantes et les mobilisations anti-EXPO est en train de se dessiner.
Dans la foulée des mobilisations contre la destruction du parc de Novi Beograd, une pétition a été lancée exigeant la suspension d’urgence de toutes les activités liées à la construction de nouvelles installations dans cette zone, ainsi que sa protection permanente en tant que bien culturel et naturel. Celle-ci a rapidement récolté plus de 10 000 signatures, alors qu’un rassemblement contre la destruction du complexe de la Foire de Belgrade a également été organisé mi-juillet à l’initiative des étudiants.
Début juillet, des organisations de la société civile ont saisi le BIE. Conformément aux principes de la Convention de 1928 sur les expositions internationales, à la Convention des Nations-unies contre la corruption, dont la Serbie est signataire, et au mandat du BIE d’assurer l’intégrité des expositions universelles, ainsi qu’à la responsabilité des citoyens d’informer les institutions internationales des menaces contre l’intérêt public, la pétition réclame la création d’un mécanisme de suivi indépendant et un audit par des experts internationaux.








