Par Corentin Léotard
Dix ans après la « crise des réfugiés » de 2015, Le Courrier des Balkans s’interroge sur l’impact et les suites de cette crise. Depuis la Turquie, la Grèce, la Serbie ou encore la Hongrie, nos correspondants reviennent sur cette route des Balkans, avec des reportages ou des analyses.
Le dimanche matin du 11 janvier 2015, avant de s’envoler pour Paris où une « marche républicaine » était organisée contre le terrorisme, le Premier ministre Viktor Orbán transmet à l’agence de presse MTI des déclarations qui contiennent les messages clé qu’il ne cessera plus de décliner ensuite. « L’Europe doit pouvoir se défendre » et « la Hongrie est déterminée à protéger les valeurs européennes et à jouer son rôle dans cette lutte vitale ». Le Premier ministre ajoute que « le politiquement correct ne protège plus contre la barbarie ». Avec l’attaque perpétrée contre Charlie Hebdo, « ce sont la liberté et le mode de vie de l’homme européen » qui ont été attaqués, affirme-t-il.
Dans l’histoire récente de la Hongrie, jamais il n’avait été question d’immigration – alors quasi insignifiante - ou de multiculturalisme dans le débat public. À une exception près : quelques années plus tôt, en 2004, le Parti socialiste avait réussi à faire échouer un référendum de la droite destiné à faciliter l’accès à la citoyenneté hongroise pour les 3,5 millions de Magyars vivant dans les pays limitrophes en agitant le risque d’une invasion de travailleurs qui viendrait de Roumanie, de Serbie ou de Slovaquie.
Ce dimanche 11 janvier 2015, en France, quatre millions de personnes descendent dans la rue, en hommage aux 17 victimes des attaques terroristes perpétrées à Paris du 7 au 9 janvier, dont plusieurs membres de la rédaction de Charlie Hebdo, et en défense de la liberté d’expression. Dans la foule, les slogans appellent à défendre la liberté de la presse et la laïcité contre le fanatisme religieux, mais aussi contre la xénophobie.
Devenir l’extrême-droite
De nombreux dirigeants étrangers défilent à Paris aux côtés du président François Hollande. Viktor Orbán est parmi eux, dans les premiers rangs du cortège, avec à ses côtés le palestinien Mahmoud Abbas et le président du Conseil européen Donald Tusk. De nombreux observateurs critiquent la venue d’un dirigeant qui malmène la liberté de la presse dans son propre pays. Mais lui est venu pour une autre cause : défendre une civilisation européenne qu’il considère « menacée ».
Le soir même, interrogé par la télévision publique M1, le Premier ministre embraye : « L’immigration économique est une mauvaise chose pour l’Europe, […] elle ne fait qu’importer des dangers et apporter la misère pour les citoyens européens, donc l’immigration doit être stoppée, c’est la position hongroise. Nous n’accepterons pas, du moins tant que je serai premier ministre et tant que ce gouvernement sera en place, que la Hongrie devienne une destination pour les immigrants. Nous ne voulons pas voir une minorité importante d’entre nous avec des caractéristiques culturelles et des origines différentes, nous voulons que la Hongrie reste la Hongrie. » En clair, l’immigration est responsable du terrorisme et il protègera la Hongrie de ce fléau. Une position qu’il ne quittera plus et qui se renforcera à chaque attentat islamiste perpétré en Europe de l’Ouest.
La tactique est payante. À l’hiver 2014-2015, la Fidesz connait un début de second mandat difficile et se trouve fortement concurrencé par le parti d’extrême-droite Jobbik qui se rapproche dangereusement dans les sondages. L’introduction de la thématique migratoire lui permet de contenir puis faire refluer Jobbik.
Viktor Orbán ne peut pas savoir que, plus tard la même année, près d’un million de personnes en provenance du Moyen-Orient et d’Asie vont pénétrer dans l’Union européenne et faire sauter son système d’asile. Mais il dispose déjà d’un argument en dur, en exposant les entrées illégales de Kosovars qui cherchent à rallier l’Allemagne, nombreuses cet hiver-là.
Il a donc un coup d’avance quand la crise migratoire et de l’asile prend forme au printemps, se développe à l’été et explose à l’automne. Dès le mois de juillet, alors que les entrées illégales quotidiennes se comptent en centaines et pas encore en milliers, il ordonne la pose de barbelés le long des frontières méridionales du pays et annonce la construction d’une clôture « anti-migrants » à la frontière avec la Serbie. La clôture est scellée le 15 septembre à Röszke devant les caméras du monde entier.
La manœuvre lui confère une notoriété internationale et le place sur la carte de l’extrême-droite mondiale en tant que défenseur de l’Occident chrétien face à l’islam. Même si, en réalité, la barrière hongroise n’a pas stoppé le flux ni même sanctuarisé la Hongrie. Le flux s’est simplement dévié vers l’Ouest. Les premières semaines d’automne, les migrants bifurquent vers la Croatie avant de remonter vers la Hongrie, dont les autorités acheminent plusieurs dizaines de milliers d’entre eux en bus de la frontière croate à la frontière autrichienne. Puis le flux se détourne vers la Slovénie.
Pour la Hongrie, c’est la fin de cet épisode qui va encore perdurer quelques mois plus au Sud. Mais le gouvernement hongrois ne tourne pas la page. La « bataille de Röszke » est publiquement assimilée à celle de Nándorfehérvár, le siège de Belgrade en 1456, lors de laquelle le Royaume de Hongrie infligea une défaite à l’Empire ottoman. Une intense propagande xénophobe se déploie et Viktor Orbán se montre de plus en plus intransigeant.
Droit d’asile sabordé
Au soir de la manifestation parisienne post-Charlie Hebdo, il déclarait à la télévision publique que ceux qui fuient pour de véritables raisons politiques, pour sauver leur vie, « doivent recevoir ce qui leur est dû, à savoir l’asile ». Ce n’est plus d’actualité.
Le gouvernement hongrois s’oppose à l’immigration clandestine, contre laquelle il ne cesse de renforcer son dispositif policier et législatif, en contravention flagrante avec les lois européennes et internationales. Il donne le droit aux forces de police qui patrouillent l’espace frontalier de renvoyer de l’autre côté de la frontière quiconque a réussi à se faufiler illégalement en Hongrie. Manu militari, hors de toute procédure et sans donner la possibilité de demander l’asile. C’est une façon de légaliser les « pushbacks », et cela sur tout le territoire hongrois, pratiqués ailleurs le long des frontières externes de l’Union, notamment en Pologne et en Croatie, avec la complicité tacite de l’agence européenne Frontex.

Mais pas seulement. Il détricote aussi le droit d’asile, fermant une à une les voies d’accès légales. Depuis 2020, quiconque veut déposer une demande d’asile doit d’abord se rendre dans un consulat hongrois à Kiev en Ukraine ou à Belgrade en Serbie. Là - et uniquement là – il faut patienter jusqu’à deux mois pour éventuellement recevoir l’autorisation de poser le pied sur le sol hongrois et y déposer formellement sa demande d’asile.
C’est à l’échelle miniature ce que le premier ministre Viktor Orbán propose pour l’Union européenne : trier les migrants dans des hotspot situés sur la rive sud de la Méditerranée. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : sur l’année 2023, 31 personnes ont pu demander l’asile et 19 ont obtenu un statut de protection.
Ses politiques implacables en matière d’immigration et d’asile valent à la Hongrie une amende salée de 200 millions d’euros, imposée par la Cour européenne de justice, auxquels s’ajoutent 1 million d’euros pour chaque jour de retard dans l’exécution d’un arrêt de la Cour de justice daté de décembre 2020. Sans faire plier Viktor Orbán jusque-là.
Elles font des Balkans un cul-de-sac. Jusque récemment, plusieurs milliers de migrants se trouvaient en permanence coincés dans le nord de la Serbie, au pied de la clôture hongroise, passant parfois de longues semaines avant de trouver la brèche. Pourtant, confronté à une grave pénurie de main-d’œuvre, le gouvernement hongrois s’en remet à une immigration de travail. La Hongrie a besoin d’un demi-million de « travailleurs invités » a annoncé Viktor Orbán en mars 2023. Une partie est déjà dans le pays, issue d’Ukraine, de Serbie, mais surtout d’Asie (Philippines, Inde, Vietnam…).











