Par Jean-Arnault Dérens
Le Courrier des Balkans s’apprête à lancer une nouvelle version de son site, qui sera à peu près aussi éloignée de la toute première version mise en ligne en 1998 qu’un livre électronique peut l’être d’un incunable des débuts de l’imprimerie... Internet accélère le temps, les années comptent pour des décennies, voire des siècles et, du haut de ses 28 ans, Le Courrier peut faire figure d’ancêtre vénérable. Non sans fierté, il revendique en effet le titre de plus vieux site Internet d’information francophone « pure player », c’est-à-dire ne s’adossant pas à un titre papier.
Régulièrement, des vieux et fidèles lecteurs, à la mémoire peut-être un peu chancelante, nous évoquent le temps où ils recevaient Le Courrier des Balkans dans leur boîte aux lettres... Soyons clairs : il ne s’agissait pas de nous, mais d’un autre titre, car Le Courrier n’a jamais eu de version papier, il n’a jamais pénétré dans la moindre boîte aux lettres que ce soit.
Il est temps de révéler quelques secrets.
Connaissez-vous le col de Crkvine, au sommet de l’ancienne (et tortueuse) route qui mène de Podgorica à Kolašin, via le canyon de la Morača, au Monténégro ?
Là, sur ce col, se trouvait une fameuse auberge connue pour exposer une très grande peau d’ours dans son vestibule. Elle a, hélas, fermé ses portes depuis au moins une bonne décennie, mais c’est là, dans cette auberge, qu’au cours d’un déjeuner un peu arrosé, à la fin du mois de mars 1998, naquit l’idée de créer un journal qui ferait connaître au public international les analyses et les reportages de la presse indépendante des Balkans. Une sorte de Courrier international géographiquement limité et peut-être plus engagé. Ce serait en anglais et en français, pour toucher le plus de gens possible, et la version française s’appellerait Le Courrier des Balkans. Le titre anglais, lui, n’a toujours pas été trouvé.
Quelques jours plus tard, revenus en France, les deux amis qui avaient déjeuné à l’auberge du col de Crkvine, jeunes journalistes qui venaient de couvrir les débuts de la guerre au Kosovo, parlèrent de cette idée à quelques collègues. L’un d’eux, Dominique Vidal, alors rédacteur en chef du Monde diplomatique, leur lança : « Excellente idée, mais faites cela uniquement sur Internet, sinon vous allez vous ruiner en frais d’expression et d’expédition ! – Oh, tu crois que c’est possible, un journal uniquement sur Internet ? » Un autre ami les mit sur la piste du premier appel d’offres du « Fonds francophone des inforoutes », créé par l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) pour développer les contenus en langue française sur la « toile mondiale » (le web).
On peut tout faire avec 200 000 francs
Nous avons candidaté et notre projet a été retenu, pour la somme, à l’époque coquette, de 200 000 francs français, ce qui équivaut à peu près à 30 000 euros, mais représentait bien plus, à l’époque, que 30 000 euros aujourd’hui... Par contre, nous nous sommes trouvés dans l’obligation de créer un média en ligne (eh oui, pas de journal papier) et uniquement francophone – car il aurait été, reconnaissons-le, d’assez mauvais goût de créer un site anglophone avec l’argent de la Francophonie.
Les deux principaux marqueurs identitaires du Courrier des Balkans – un site d’information francophone en ligne – relèvent donc, sinon tout à fait du hasard, du moins de paramètres imposés.
Et le vin une fois tiré, il fallut le boire et créer ce fameux média. L’été 1998 fut occupé au recrutement des premiers correspondants. Au volant d’un 4x4 Niva rouge ayant la déplorable habitude de projeter dans l’habitacle un air chauffé à blanc quand les températures extérieures dépassaient les 30 degrés, nous partîmes tout d’abord du Monténégro pour l’Albanie. À l’époque, le voyage de Podgorica à Tirana prenait une journée complète et éreintante sur de très mauvaises routes, notamment le tronçon réputé dangereux allant de la frontière de Božaj-Han i Hotit jusqu’à Shkodra. Puis ce furent Skopje, Sofia, Pristina, Belgrade et Sarajevo... Au Monténégro, nous nous étions tout de suite entendus avec une jeune femme de Cetinje, Jasna Tatar, qui venait d’achever ses études de français et qui, 28 ans plus tard, est toujours notre correspondante dans ce pays.
Le sort ayant voulu que Le Courrier des Balkans soit un média en ligne, n’entrant pas dans les boîtes aux lettres des gens, il fallait encore veiller à disposer d’une connexion permettant de l’alimenter. C’est en France que l’ossature technique du site et un embryon de graphisme avaient été conçus ; c’est aussi de France qu’arriva celui qui est toujours la mascotte du site, ce petit bonhomme cheveux au vent qui tient, dans chacune de ses mains, des journaux (papiers). Nous ne savons plus qui fut son géniteur et serions même prêts à penser, certains soirs de grand vent propices aux superstitions numériques, qu’il a été déposé par des inconnus au pied du site pour que nous le recueillions. Petit bonhomme né sous X... Mais à l’époque, il n’y avait pas Twitter et personne n’avait entendu parler d’Elon Musk.
En juin 2026, Le Courrier des Balkans va faire peau neuve.
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Par contre, depuis le Monténégro où nous habitions, il fallait mettre en ligne de premiers articles et, pour cela, avoir accès au précieux réseau, ce qui supposait d’appeler des numéros de modem téléphonique basés à Cetinje, à Podgorica, à Bar, Tivat, Kotor ou encore Berane, voire Andrijevica, ces lignes étant trop souvent occupées et inaccessibles. On parlait aussi, comme d’une divinité toute puissante et mystérieuse, d’un câble optique qui reliait le Monténégro à la Slovénie, mais risquait, à tout moment, de se couper... Avant cela, il avait aussi fallu rendre compatibles nos ordinateurs avec les protocoles de connexion d’InternetCG, unique et sympathique provider, dont le technicien nous avoua qu’à sa connaissance, le parc Apple du Monténégro se composait de trois appareils seulement, dont nous possédions deux.
Restait encore la grande et permanente menace, celle qui faisait trembler les premiers internautes, qui savaient bien ne pas pouvoir y échapper : les coupures de courant. Celles-ci furent très longues et très fréquentes à Cetinje à l’automne 1998. Nous descendions donc, le soir venu, mettre en ligne nos premiers articles dans les locaux du Centre culturel français de Podgorica, créé et dirigé par Anne Madelain. Nous dînions avec Anne et ses collègues, puis nous prenions leur relais sur les deux ou trois postes de travail connectés de l’Institut, avant de remonter au milieu de la nuit à Cetinje. Ce mois de novembre 1998 fut particulièrement pluvieux et sombre, et nous ne vîmes pas souvent la lumière du jour.
À la fin de ce mois laborieux, le nombre d’articles offerts à la lecture publique (et bien sûr gratuite) fut suffisant pour que l’on puisse dire que Le Courrier des Balkans était lancé. Nous retenons donc le 28 ou le 29 novembre comme date de naissance du site – et les connaisseurs des Balkans reconnaîtront le caractère hautement symbolique de ces dates, que nous n’avons pas choisies à dessein, mais qui s’imposèrent à nous... Le Courrier, en tout cas, est donc né sous le signe du Sagittaire, « ce neuvième signe du zodiaque qui fascine par son énergie débordante et son amour de la liberté », également connu pour « son esprit d’aventure ».









