Enquête | Exils : la « libyanisation » de la route des Balkans

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Officiellement, les frontières des Balkans sont fermées et tellement bien gardées, que les exilés ne tenteraient presque plus de les franchir. En réalité, ils sont surtout devenus indétectables et entièrement à la merci des passeurs, prêts à tout pour maximiser leurs gains.

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Par Simon Rico

« Des réfugiés ? Oui, il y en a dans le quartier : ils logent chez une Chinoise. C’est tout près d’ici : prochaine à gauche, la première maison, celle qui est jaune pâle. » En cette fin d’après-midi d’automne, la lumière baisse vite et le vieux monsieur qui nous répond, grande bière à la main, ne s’éternise pas.

La bâtisse indiquée est vide : aucune lumière allumée, ni au rez-de-chaussée, ni au premier étage. Sur la porte d’entrée, deux feuilles de papier A4 ont été collées à la va-vite : l’une en anglais indique qu’il est « interdit d’entrer », l’autre en sinogrammes est vraisemblablement aussi là pour dissuader les badauds. Dans le jardin, une voiture immatriculée à Sombor, ville importante du nord de la Serbie, à la frontière avec la Croatie. Possiblement un véhicule de passeurs, explique S., notre guide.

À gauche, la maison de Surčin dans laquelle un « migrant » a été poignardé au printemps. À droite, celle appartenant à une femme d’origine chinoise où des passeurs logeraient leurs clients.
© Simon Rico | Courrier des Balkans

Sur le rebord d’une des fenêtres à l’étage, il a repéré une bouteille en plastique coupée : « C’est une pipe à eau, ça sert à se défoncer avec du haschich ». Originaire d’Afghanistan, S. est arrivé en Serbie en 2017 après avoir traversé toute la route des Balkans et il officie aujourd’hui comme traducteur et médiateur social pour plusieurs organisations humanitaires basées à Belgrade.

Ce n’est pas la première fois qu’il vient à Surčin, lointaine banlieue de Belgrade où se situe son aéroport. Ici, les commerces chinois ont poussé comme des champignons depuis l’épidémie de Covid-19 et la zone est prisée des passeurs, qui y logent discrètement leurs clients avant de tenter de les faire entrer dans l’Union européenne via la Hongrie ou la Croatie voisines.

De violents règlements de comptes

Fin mai, le meurtre d’un « migrant » a soulevé l’inquiétude des habitants de Surčin. D’après les médias serbes, la victime, poignardée, aurait été retrouvée « dans une mare de sang ». Était-ce un règlement de compte entre bandes rivales de passeurs ? Impossible de le savoir : les autorités ont étouffé l’affaire et nos questions au ministère de l’Intérieur sont restées sans réponse.

Quelques jours après, une fusillade a éclaté entre la police serbe et des passeurs dans une jungle proche de la frontière avec la Croatie. Un Afghan a été tué et quatre autres arrêtés selon le bilan officiel, mais cela n’a pas valu plus qu’un entrefilet dans les journaux.

À la même période, deux cadavres de « migrants » non identifiés ont été été retrouvés dans les bois près de Subotica, à quelques pas de l’immense mur de barbelés barrant l’entrée de la Hongrie. « Ils sont de retour (...). Ils arrivent à nouveau en camionnettes ou en taxis immatriculés à Sombor et Subotica », expliquait alors un riverain interrogé par le média local Subotica.info.

Depuis le début de l’année, plusieurs affaires impliquant des Afghans dans des jungles ont aussi été évoquées par les médias serbes, toujours brièvement : des bagarres à l’arme blanche à Obrenovac, au sud de Belgrade, qui ont fait au moins deux morts ou l’interpellation de sept individus en possession de pistolets et d’une arme automatique près de Dimitrovgrad, l’un des principaux points de passage illégaux depuis la Bulgarie.

« Plusieurs gangs se disputent le contrôle du marché », analyse Milica Švabić, juriste de l’ONG KlikAktiv pour expliquer cette flambée de violences que les autorités serbes tentent manifestement de cacher. En 2023, une véritable guerre avait eu lieu autour de la frontière avec la Hongrie, déclenchant de nombreuses interventions policières. Depuis, on constate une redistribution des territoires entre la Serbie et la Bosnie-Herzégovine, les deux pays de la route des Balkans situés juste avant l’entrée définitive dans l’espace Schengen.

Ce n’est pas la seule recomposition : face au contrôle accru des frontières, notamment depuis le déploiement de missions de l’Agence européenne Frontex, la route s’est scindée en une multitude de branches. Il existe désormais au moins trois axes de passages depuis la Turquie - Bulgarie > Serbie, Grèce > Macédoine du Nord > Serbie, Grèce > Albanie > Monténégro > Bosnie-Herzégovine -, auxquelles s’ajoutent des voies secondaires passant même par le Kosovo. L’objectif est évident, s’éparpiller pour mieux passer sous les radars.

Une répression qui profite surtout aux trafiquants

« Les politiques actuelles de lutte contre l’immigration irrégulière et les trafics d’être humains sont totalement contre-productives », s’agace Radoš Đurović, fondateur en 2007 de l’Asylum Protection Center, la plus ancienne ONG serbe d’aide aux exilés. « Le renforcement de la présence policière, les immenses murs de barbelés et les refoulements systématiques n’empêchent pas les gens de tenter de passer pour fuir la guerre ou la misère. Cela les met avant tout à la merci des trafiquants, qui profitent de leur vulnérabilité pour proliférer et devenir de moins en moins contrôlables. »

Comme tous ses collègues humanitaires, Radoš Đurović considère que les chiffres officiels de l’Agence Frontex indiquant une baisse de plus de 90% des franchissements illégaux des frontières extérieures de l’Union européenne via les Balkans depuis le pic de 2022 sont à prendre avec des pincettes. D’après ses estimations, au moins 25 000 sans papiers seraient entrés en Serbie sur les neuf premiers mois de l’année, quatre fois plus que le nombre comptabilisé officiellement.

« L’Union européenne et les pays des Balkans ont tout intérêt à se réjouir d’une forte baisse de la migration irrégulière : cela valide les énormes investissements consentis pour la prétendue sécurisation des frontières », remarque le chercheur Stevan Tatalović, qui codirige l’ONG Info Park. « Sauf qu’en réalité, personne ne sait combien de gens empruntent aujourd’hui la route des Balkans. »

Ce spécialiste de l’asile et du contrôle des frontières rappelle notamment qu’une infime minorité d’exilés se fait aujourd’hui enregistrer dans les centres de réception gérés par l’État serbe, ce qui sert de base à l’établissement des statistiques nationales. Sur les onze que comptait le pays jusqu’en 2023, à peine trois restent ouverts, avec un taux d’occupation extrêmement bas.

« Seuls les plus vulnérables y font encore une halte de leur plein gré, quand ils sont blessés ou qu’ils n’ont plus d’argent », observe Stevan Tatalović. Les autres y sont amenés par la police, le plus souvent après un refoulement depuis l’Union européenne et les quittent au plus vite. Les exilés redoutent en effet que leur enregistrement dans ces camps puisse un jour favoriser leur déportation, surtout si les 27 confirment leur intention de permettre prochainement des procédures accélérées de « retours » - autrement dit d’expulsions - vers les pays de transit. Peut-être ont-ils aussi entendu parler des projets de retours forcés qui sont expérimentés en Serbie et en Bosnie-Herzégovine dans le cadre du Fonds asile, migration et intégration (AMIF) de l’UE.

« Frontex dit que les passages illégaux chutent, mais sur le terrain, nous soignons toujours à peu près le même nombre de bénéficiaires », souligne avec une pointe d’ironie Miodrag Jevtvić, le coordinateur de la mission que maintient Médecins Sans Frontières en Serbie. Pour avoir une tendance plus juste, lui-même préfère regarder les statistiques des refoulements publiés chaque semaine depuis 2016 par la police hongroise, en notant au passage qu’il s’agit de « la légitimation d’une pratique illégale ».

Si le nombre de ces refoulements a effectivement baissé après avoir atteint un pic en 2022, la moyenne de 2025 est supérieure à celle de l’an passé et équivalente à celles d’avant 2020. À l’époque, la Hongrie était toutefois supplantée par la voie passant de la Bosnie-Herzégovine à la Croatie. La route menant vers les terres contrôlées par Viktor Orbán est donc loin d’être « pratiquement fermée », comme l’affirmait en décembre dernier Ivica Dačić, le ministre serbe de l’Intérieur.

De plus en plus de morts et d’enlèvements

« Pendant des années, il était de notoriété publique que la route des Balkans était un itinéraire beaucoup plus sûr que la Méditerranée, malgré les refoulements et les violences de la police. Paradoxalement, l’arrivée de Frontex l’a rendue plus dangereuse alors même que sa présence a réduit les excès des agents locaux », poursuit Stevan Tatalović, qui rappelle que les morts sont en forte hausse, de même que les enlèvements et les extorsions. « Sauf que personne n’en parle et que l’opinion publique l’ignore, ici comme dans l’UE. »

Sûrement parce que les exilés sont devenus invisibles sur la route des Balkans. Les jungles qui pullulaient sur les frontières ont presque disparu, même si les traces de passage restent bien visibles : « Les vêtements, chaussures, sacs à dos, papiers, photos, lunettes, poussettes et couches que trouvent les randonneurs ne sont pas des déchets, mais les traces de la brutalité du régime frontalier européen », estimait fin 2024 le réseau croate Gradovi-utočišta (Villes refuges).

Aujourd’hui, la plupart des exilés sont cachés, logés dans des appartements anonymes et transportés dans des véhicules privés vers les frontières. « Pas vu, pas pris », tel semble être désormais le mot d’ordre des trafiquants. « Les exilés voyagent en vase totalement clos. Les passeurs prennent tout en charge et leur déconseillent même de parler aux humanitaires en leur faisant croire que nous serions de mèche avec la police », déplore Milica Švabić. « En les isolant ainsi, ils les mettent dans une situation de dépendance totale, qui laisse la place à tous les mauvais traitements imaginables. »

De plus en plus d’exilés se noient dans la Drina et sont enterrés sans être identifiés, notamment à Loznica, sur la rive serbe
© Simon Rico & KlikAktiv | Courrier des Balkans

Les risques toujours plus grands pris pour échapper aux autorités se matérialisent concrètement sur toute la route des Balkans par les tombes, qui se multiplient dans les cimetières, surtout près des zones frontalières. La plupart de ces modestes croix de bois portent l’inscription NN, Nomen Nescio, pour signifier que ces dépouilles n’ont pas été identifiées. « Les autorités étatiques ne font que peu ou pas d’efforts pour identifier les migrants décédés ou informer leurs familles », relevait fin 2023 l’enquête consacrée à ces « morts sans nom » par le collectif LightHouse Reports.

C’est dans la Drina, la rivière qui sépare la Bosnie-Herzégovine et la Serbie, que l’on a découvert le plus de morts sur toute la route des Balkans. Aucune statistique officielle n’existe, d’autant que les cadavres repêchés sont inhumés sur l’une ou l’autre de ses rives. D’après le comptage informel des ONG, plus de 60 corps d’exilés reposent actuellement dans les cimetières qui la bordent, dont douze décédés en août 2024 lors du naufrage d’un zodiac surchargé et déjà plus de 20 cette année.

Si aucun cas d’enlèvement n’a été évoqué récemment par les médias serbes, les ONG d’aides aux exilés assurent être régulièrement contactées par des familles ayant reçu des demandes de rançons. Et rappellent que les témoignages sont délicats à collecter sur le terrain du fait de la présence constante de passeurs, que ce soit autour des appartements, dans les jungles ou jusque dans les camps officiels.

La police ne semble guère s’émouvoir de ces histoires : « L’an dernier, on a accompagné quelqu’un qui voulait déposer plainte après avoir été kidnappé et subi des violences sexuelles. Mais au commissariat, on lui a ri au nez », raconte Snežana, la trentenaire qui gère l’antenne serbe du collectif No Name Kitchen.

En Bosnie-Herzégovine, en revanche, le gang afghan BWK a fait couler beaucoup d’encre depuis le début de l’année 2024. Ses membres, qui seraient pour la plupart âgés d’une vingtaine d’années, sont accusés d’avoir kidnappé et torturé des dizaines d’exilés. Trois d’entre eux ont même été jugés et condamnés à 22 mois de prison ferme par la justice bosnienne.

« On ne voit qu’une toute petite partie émergée de l’iceberg », avance Silvia Maraone, une humanitaire italienne basée de longue date dans le pays. « La plupart des violences, les réfugiés n’en parlent pas parce qu’ils dépendent des trafiquants pour avancer. Aujourd’hui, plus aucun passage de frontières sur la route des Balkans ne se fait sans les services de ces groupes criminels : ils ont un marché captif basé sur la peur », poursuit-elle. En notant que le mode opératoire est le même qu’en Libye.

TikTok, la vitrine des passeurs

Pour trouver les services de passeurs, il suffit de se connecter à TikTok. Le réseau social fourmille de comptes et de contenus en faisant la promotion. « Ces gens sont passés maîtres dans l’art du marketing digital », reconnaît Miodrag Jevtić de MSF.

@fathi87731 #الشعب_الصيني_ماله_حل😂😂 #تيك_توك #اكسبلور ♬ الصوت الأصلي - Fathiقصتي مع الهجرة

On peut y voir des vidéos montrant un homme couper à la pince monseigneur les barbelés séparant la Hongrie de la Serbie ou vantant des cartes Google Maps avec une route balisée, l’option de guidage la moins coûteuse. Il est également possible de trouver des promotions : ce jeune homme pose assis sous un train avec en commentaire « Économisez 50£, soit 200 pour une famille de quatre ». Des comptes proposent même des services dignes d’agences de voyage : des formules de Peshawar jusqu’à Londres ou de Serbie vers l’Italie via la Hongrie, l’Autriche et la Slovénie, avec sur la vidéo d’animation, le mode de transport qui évolue suivant les étapes : voiture, camping car, bus, train.

Certains mettent en scène leurs clients satisfaits et leurs auxiliaires sur le terrain, comme @radwansosi, un Marocain basé en Turquie d’après sa biographie, qui propose des « livraisons vers la Bulgarie, la Serbie, l’Autriche ». D’autres laissent carrément leur numéro de téléphone, le plus souvent avec l’indicatif +90, celui de la Turquie. Il y en a également qui mettent en scène leur réussite, posant devant des monuments européens célèbres et distillant leurs savants conseils pour une émigration réussie à leurs followers, jusqu’à plusieurs dizaines de milliers.

Les gangs n’hésitent pas à pavaner, signant fièrement leurs vidéos et les agrémentant d’émoji ninja, couronne, aigle ou fusil d’assaut pour montrer leur force. Les BWK sont toujours présents malgré les condamnations de certains des leurs, mais il y en a bien d’autres : 313, 511, 400-59, Prince Jalal, AK-47, Afg01, Rambo ou Wolf DZ, etc. Ils vantent la puissance de leur arsenal d’armes de guerre, leurs gains, leur présence jusque dans les pays de destination, leurs connexions avec des bandits locaux (un Afghan du 511 se filme avec, vraisemblablement, des Albanais du Kosovo) et se moquent ouvertement des polices européennes.

Les innombrables contenus publiés sur TikTok laissent entendre que les passages sont toujours massifs : avec des familles entières, dont des femmes et des enfants en bas âge, comme là début septembre en Serbie. Sur son compte, Aboud Le Libanais, un passeur établi en Bosnie-Herzégovine, a épinglé un post mettant en scène une camionnette pleine à craquer en partance vers la Croatie. Plusieurs vidéos confirment enfin que les trafiquants opèrent ouvertement dans les camps officiels, comme ici à Lipa près de Bihać, à l’extrémité nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine, visible sur des vidéos de passeurs afghans ou maghrébins.

Nous avons interrogé Frontex sur la manière dont est menée la veille sur Internet : son porte-parole, très aimable, explique que l’Agence doit agir « dans le respect de la loi de l’UE, notamment sur la protection des données personnelles » et n’a « pas le pouvoir de surveiller les réseaux sociaux ». Les actions de ses quelque 700 agents déployés dans les Balkans occidentaux se concentrent donc uniquement sur le terrain, pour « gérer efficacement les frontières de l’Europe tout en protégeant les personnes qui les franchissent et celles qui les gardent ».

Des passages aux coûts exorbitants

Si TikTok sert de vitrine aux trafiquants, les échanges se poursuivent ensuite plus discrètement sur les applications de communication classiques - Snapchat, WhatsApp ou Telegram - en utilisant des messages éphémères pour éviter de laisser des traces. C’est ce que nous ont confirmé des exilés marocains rencontrés à Belgrade. « Une fois, j’ai préféré jeter mon téléphone quand la police m’a arrêté », confie l’un d’eux.

Ce groupe d’une quinzaine de jeunes hommes âgés de 17 à 34 ans est venu se reposer et récupérer quelques vêtements chauds dans les locaux d’Info Park, la dernière organisation de Belgrade à disposer d’un espace d’accueil ouvert aux exilés. Après avoir passé environ une semaine cachés dans une jungle en périphérie de la capitale serbe aux côtés d’Algériens et de Tunisiens, ils attendent leur transfert - « dans la journée » - vers la frontière hongroise.

Les volontaires de No Name Kitchen viennent chaque semaine apporter de l’aide dans la jungle d’Obrenovac
© Simon Rico | Courrier des Balkans

« C’est 15 euros la nuit sous un toit, mais comme on n’avait pas assez, on a dû dormir dehors », raconte Hamza, originaire de Fès. Assistant vétérinaire, il s’est résolu à partir, malgré la grossesse de sa femme. « Plus de travail et la répression politique qui se durcit », justifie-t-il, avant de glisser : « Ma fille doit naître dans trois mois ». D’ici là, il espère être arrivé en France, où il a de la famille, « à Nice, à Marseille et à Bordeaux ».

Tous les Marocains présents ce matin-là disent avoir pris l’avion jusqu’à Istanbul, avant de s’engager illégalement sur la route des Balkans ; un parcours migratoire qui revient souvent dans la bouche des exilés du Maghreb depuis des années. Hamza a mis trois jours pour entrer à pied en Bulgarie grâce aux indications de passeurs qu’on lui avait recommandé. Là, il a été arrêté et enfermé une semaine dans le camp d’Harmanli. On l’a libéré en l’intimant de « quitter au plus vite le pays ». 36 heures plus tard, il a réussi à entrer en Serbie, où il est bloqué depuis un mois.

« J’ai payé un forfait pour trois tentatives de ‘game’ [expression désignant le passage illégal des frontières, ndlr], mais toutes ont échoué », explique-t-il. « J’ai attendu que ma famille m’envoie l’argent pour recommencer. Je prie pour que cette fois, ça marche. En tout cas, je ne veux pas tenter via la Bosnie-Herzégovine : on dit que c’est moins cher, mais plus dur. »

Depuis 2023, les coûts des passages auraient fortement augmenté, en corrélation avec le renforcement du contrôle des frontières lié au déploiement de Frontex dans tous les Balkans occidentaux et à l’entrée dans Schengen de la Croatie puis de la Bulgarie et de la Roumanie. « Une véritable économie du trafic d’êtres humains s’est développée le long des frontières de la Serbie, qui sont nombreuses : huit, dont quatre avec l’Union européenne », constate Radoš Đurović. « Même les simples citoyens s’y mettent, attirés par l’appât de gains rapides. C’est un business lucratif. »

Le directeur de l’Asylum Protection Center pointe aussi le fait que les trafiquants ont désormais beaucoup de potentiels nouveaux clients : les étrangers arrivés légalement en Serbie grâce à des visas de travail. Plus de 50 000 ont été délivrés en 2023 et près de 80 000 en 2024, majoritairement à des personnes venues d’Asie. « Un certain nombre de ces travailleurs sont victimes de mauvais traitements ou d’arnaques et cherchent à rejoindre l’Union européenne à tout prix. » Le Parquet de Novi Sad vient d’ailleurs d’ouvrir une enquête sur un possible trafic de ressortissants chinois de la Serbie vers la Croatie après le naufrage d’une embarcation sur le Danube au mois d’octobre.

« 20 000 euros pour aller d’Afghanistan jusqu’en Allemagne ou au Royaume Uni, c’est énorme. Qui peut se payer ça ? », se demande de son côté Milica Švabić. Selon les témoignages recueillis par KlikAktiv, de plus en plus d’exilés se retrouveraient exploités - même sexuellement - par les gangs pour payer leurs dettes et pouvoir poursuivre leur périple.

« Les migrants sont devenus un non-sujet »

Que font les États de la route des Balkans pour lutter contre les réseaux de trafiquants ? « Pas grand chose », répondent en chœur les organisations humanitaires, qui partagent le même constat : quelques arrestations ont bien lieu, mais ce sont toujours les petites mains qui tombent. « Les boss ont des passeports européens et se moquent des frontières », pointe Stevan Tatalović, en évoquant aussi les liens avec les réseaux criminels locaux.

À l’automne 2023, la guerre des gangs à la frontière hongroise avait été sévèrement réprimée, avec de nombreuses interventions policières très médiatisées. À l’époque, la Serbie était en pleine campagne électorale pour les législatives du 17 décembre et le régime d’Aleksandar Vučić voulait mettre en scène l’étendue de son autorité. « Depuis, on fait croire que ce problème serait réglé. Or les trafiquants n’ont pas cessé leurs activités, ils les ont juste cachées », poursuit le chercheur. « En tout cas, maintenant que les “migrants” sont invisibles, c’est devenu un non-sujet, ce qui arrange les deux parties. »

À gauche, Stevan Tatalović griffonne un schéma des tentatives de « game ». À droite, dans une jungle de la périphérie de Belgrade.
© Simon Rico | Courrier des Balkans

Pendant ce temps, la Serbie et ses voisins des Balkans rabâchent le même discours : ce ne sont que des pays de transit. Le message s’adresse tant aux opinions publiques, sur le mode « ne vous inquiétez pas », qu’aux exilés, pour leur signifier que leur place n’est pas ici. Depuis 2008, Belgrade n’a ainsi accordé l’asile qu’à 118 personnes, dont une seule en 2025. En 2024, déjà, le taux d’acceptation des demandes, pourtant très peu nombreuses (200), n’était que de 4,5%.

Guère étonnant, donc, que les centres pour demandeurs d’asile soient aujourd’hui quasiment vides et les activités des passeurs toujours florissantes. L’histoire de K. et A. en est la triste illustration : ce couple de Baloutches d’Iran a été débouté après deux ans d’attente malgré un dossier faisant état de diverses persécutions liées notamment à du militantisme en faveur des droits de leur minorité. Ils ont fait appel, mais ont aussi contacté « la mafia » pour tenter d’avancer. Sauf que la police croate puis la police hongroise les ont arrêtés et expulsés vers la Serbie.

Quant à Shahir, il n’a plus de quoi payer le game et perd peu à peu pied, bloqué dans la jungle d’Obrenovac, la dernière visible de Serbie, où survivent une trentaine d’Afghans et et de Pakistanais au milieu des bois. Ce jeune homme de 21 ans a quitté Kaboul contre son gré en 2022, après avoir été chassé de l’université de droit par les Talibans. En tant qu’aîné, il a dû partir à la demande de son père, malmené pour avoir été l’employé des Américains. « Ici, je ne suis plus rien : je suis sale, je n’ai rien à manger et je dois sans cesse me cacher. La police nous bat et les gens nous traitent de terroristes… Ce n’est pas une vie. Jamais je n’aurais pensé tomber si bas. »

Ce jour-là, Shahir et ses compagnons d’infortune ont reçu la visite de l’équipe de volontaires de No Name Kitchen. Quatre jeunes femmes, la vingtaine, toutes bénévoles, venues prodiguer des soins de première nécessité, amener quelques vivres, une batterie pour recharger les téléphones et un petit stock de chaussures et de vêtements chauds.

« On n’est plus beaucoup à aller sur le terrain », regrette Stevan Tatalović. Les activités des ONG humanitaires sont criminalisées tandis que leur nombre se réduit à peau de chagrin sur la route des Balkans. En cause, la chute des financements internationaux, indexés sur les statistiques officielles des passages. « Avant le Covid-19, il y avait une quinzaine d’organisations en Serbie, aujourd’hui on les compte sur les doigts d’une main. » Et leur travail est de plus en plus compliqué, du fait de la criminalisation Si rien ne change, il ne restera bientôt plus que les trafiquants aux côtés des exilés de la route des Balkans. Pour le pire, et certainement pas le meilleur.

K. a déposé une demande d’asile avec sa femme en Serbie, mais il perd espoir et a déjà contacté la « mafia » pour tenter de rejoindre l’UE.
© Simon Rico | Courrier des Balkans

Cette enquête a été réalisée avec le soutien du Fonds Investigative Journalism for Europe (IJ4EU).