Opération « Oluja », été 1995 (2/5) : 30 ans après Oluja, mémoires divisées, histoire impossible ?

Du 4 au 7 août 1995, la Croatie menait l’opération militaire Tempête (Oluja) poussant 200 000 Serbes au départ définitif. Trente ans plus tard, quels sont les freins à une véritable réconciliation ? Comment parle-t-on de cet évènement à Belgrade et à Zagreb ? Entretien avec l’historien croate Hrvoje Klasić.

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«Oluja jusqu'à la paix, merci aux libérateurs», une bannière géante à Zagreb commémore le 15e anniversaire de l'opération, le 5 août 2010.
«Oluja jusqu'à la paix, merci aux libérateurs», une bannière géante à Zagreb commémore le 15e anniversaire de l'opération, le 5 août 2010.© Seiya123 | Wikimedia Commons

Hrvoje Klasić, 52 ans, fut volontaire avec les forces croates pendant la guerre d’indépendance (1991-95). C’est aujourd’hui une voix très critique du récit nationaliste en Croatie.

Le Courrier des Balkans (CdB) : La semaine dernière, la Croatie organisait une parade militaire pour la commémoration de l’opération Oluja. Ce défilé a servi de démonstration des nouvelles capacités militaires de l’armée croate. Parallèlement, Thompson donne trois concerts cet été. Qu’est-ce que cela dit de la société croate actuelle ?

Hrvoje Klasić (H.K.): Je ne lierais pas ces deux événements. Ce qui se passe autour de Thompson est bien plus complexe que ce qui se passe autour d’Oluja. La parade militaire pour la commémoration d’Oluja n’est pas quelque chose d’isolé mondialement : des États-Unis à la France en passant par la Chine ou la Russie, les vainqueurs organisent toujours des défilés militaires, même s’ils ont commis des crimes de guerre.

Il faut comprendre qu’Oluja a été une opération malheureusement nécessaire. Je dis ça en tant qu’historien, en tant que vétéran de guerre mais aussi comme citoyen croate. Après quatre ans d’occupation d’une bonne partie d’un territoire reconnu internationalement, et après quatre ans de négociations, une issue pacifique au conflit était impossible à cause des pressions de Belgrade. Cette opération militaire a rétabli la paix pour les citoyens des territoires non occupés, a ramené la liberté et a mis fin à la guerre.

La plupart des Croates aimeraient que l’histoire s’arrête là. Pour une bonne partie d’entre eux, c’est d’ailleurs le cas. Mais ce n’est pas exact. Ce qui s’est passé après, l’exode de la population serbe de Croatie, est une question extrêmement complexe. Stricto sensu, les Serbes n’ont pas été déportés et la population n’a été directement confrontée aux soldats croates. L’ordre de se retirer est venu de Knin et de Belgrade. Ce que Milošević a ensuite utilisé pour accuser de lâcheté la population déplacée.

200 000 personnes sont donc parties et ce qui s’est passé après Oluja est une catastrophe, je dirais même une honte pour le pays vainqueur, à l’image de ce qui s’est passé à Bleiburg, qui est aussi un épisode honteux pour les partisans. D’après les dernières conclusions de l’ONG Documenta (le Centre pour le traitement du passé, des dizaines de milliers de maisons ont été incendiées, tandis que 1100 Serbes ont été tués. Pour la grande majorité de ces crimes, personne n’a été jugé.

Dans la région, nous nous comportons envers l’histoire comme quand nous entrons dans un self-service : nous prenons ce qui nous convient et nous laissons le reste en rayon.

Il faut cependant recontextualiser. Il y a une dizaine d’années, on m’a appelé pour tenir une conférence devant les Serbes de Krajina à Belgrade. Ils connaissent mon avis sur le nationalisme croate, dont je suis très critique. Quand je leur dis « vous avez le droit d’être en colère pour les crimes commis contre vous », tous m’ont applaudi. « Mais que faisiez-vous quand le même nombre de Croates, vos voisins, étaient expulsés ou tués en 1991 ? », Milan Babić, le président de la République serbe autoproclamée de Krajina, condamné pour crimes de guerre par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie TPIY, l’a reconnu, regretté et a admis avoir voulu créer, en cheville avec Milošević, un territoire ethniquement débarrassé des Croates.

Nous nous comportons envers l’histoire comme quand nous entrons dans un self-service : nous prenons ce qui nous convient et laissons le reste en rayon. Nous ne sommes pas les seuls : Français et Anglais ou Allemands et Polonais ont connu des situations similaires. Nous ne tomberons peut-être jamais d’accord sur les causes et les conséquences, mais là où il ne doit pas y avoir de dilemme, c’est sur la question des victimes de crimes de guerre. Nous avons l’obligation de montrer de l’empathie envers les victimes, sans distinction d’origine. Oluja convoque dans la région les affects émotionnels au détriment de la rationalité et il va falloir attendre que le temps fasse son œuvre, que de nouvelles générations arrivent, pour établir un dialogue serein.

Concernant le chanteur Thompson, il est l’un des plus importants faiseurs d’opinion dans le pays. Il lui suffirait de se distancier de l’oustachisme et d’expliquer qu’il a glorifié ZDS dans un élan d’exaltation national en temps de guerre pour mettre un terme à toutes les polémiques. Mais il ne s’en distancie pas, pour deux raisons. Je crois qu’il pense que l’oustachisme a été bénéfique historiquement et qu’il a donné le premier État croate au peuple croate. Ensuite, plus pragmatiquement, après les différentes interdictions de concert dont il a été l’objet en Europe, il a continué de se taire pour ne pas remettre en cause son fonds de commerce.

CdB : Est-ce que la présence de 500 000 personnes à l’hippodrome signifie que la Croatie effectue un virage à droite ?

H.K. : Non. À Zagreb, où le plus grand nombre de tickets a été vendu, la gauche est au pouvoir depuis deux mandats, avec des résultats records. Il existe bien en Croatie une extrême-droite qui glorifie le passé fasciste du pays, mais je dirais qu’ils sont très peu nombreux, et même qu’il y a beaucoup moins d’extrémistes de droite en Croatie en pourcentage qu’il y en a en Europe de l’Ouest. Les résultats des urnes le confirment. En Croatie, la formation la plus à droite s’avère être le HDZ. En réalité, tout dépend de qui tient les rênes et qui l’oriente plus ou moins à droite ou à gauche.

Je dirais qu’il y a beaucoup moins d’extrémistes de droite en Croatie en pourcentage qu’il y en a en Europe de l’Ouest.

Ce qu’on voit dans Thompson, c’est avant tout un conflit de générations. Les jeunes ne voient pas dans le salut Za dom spremni (ZDS, du mouvement oustachi) ce que ma génération, les gens engagés à gauche et les antifascistes voient. Les jeunes associent ZDS exclusivement à la guerre de 1991, et je suis d’accord, c’est assez troublant. Ne nous méprenons pas, ZDS est bien un salut fasciste, il l’était en 1941 et ne le fut pas moins en 1991, mais il a été normalisé par la guerre de 1991 et la jeunesse ne voit pas la portée fasciste du salut. Elle ne l’associe pas au camp de concentration de Jasenovac ni à son directeur Vjekoslav Luburić, mais plutôt à Vukovar ou Dubrovnik. Quand je parle avec mes étudiants, ils écoutent aussi bien Ceca (chanteuse de turbo-folk serbe) que Thompson. Est-ce qu’ils sont des extrémistes de droite ? Je ne crois pas.

CdB : Le récit généralement admis au sujet de l’opération Oluja semble comporter trois éléments : c’était une action justifiée, nécessaire et défensive, même si elle se voulait tactiquement offensive ; ensuite, les Serbes ont quitté la Croatie sous la direction ou à la demande de leurs dirigeants ; enfin, l’opération militaire s’est déroulée de manière exemplaire. Ce récit est-il cohérent avec la réalité ?

H.K. : Oui, c’est le cas. Oluja était en effet une action militaire offensive dans le cadre d’une guerre de défense. En Serbie, j’ai le sentiment que les Serbes voient la situation selon un prisme tronqué. Pour eux, cela s’est déroulé comme si l’armée croate était venue et les avait expulsés. Aujourd’hui nous avons les preuves que les ordres de se retirer venaient de Knin et de Belgrade. L’armée croate est entrée dans les villes de Petrinja et Knin déjà vidées de leurs habitants. Même si on peut supputer sur ce qu’il serait advenu d’eux s’ils étaient restés. Sont-ils partis parce qu’ils craignaient pour leur sécurité ? Sans doute.

Il faut cependant noter qu’une bonne partie d’entre eux ne souhaitait pas vivre en Croatie avec leurs concitoyens croates. Les résultats des élections parlementaires de 1990, le référendum de 1991, la révolution des rondins et la création de la République serbe de Krajina (RSK) avec sa police et son armée ne disent rien d’autres que « nous ne reconnaissons pas Zagreb ». Les Serbes qui vivaient sur l’autre partie du territoire croate n’ont pas nécessairement exprimé de velléités sécessionnistes ni n’ont quitté Pula, Zagreb ou Sisak pour aller vivre en RSK. Ni en 1992, ni en 1993, ni en 1994 et encore moins durant le plan Z-4 qui garantissait une énorme autonomie aux Serbes de Croatie. Jamais ils n’ont voulu participer au moindre compromis.

Quand vous demandez aux Anglais ce qu’ils savent des bombardements de Dresde ou aux Français des exactions en Algérie, très peu de gens finalement savent.

Personnellement, avec le recul, je suis satisfait qu’ils n’aient pas accepté Z-4. Une Republika Srpska en Croatie serait aujourd’hui un facteur d’instabilité. Avec une meilleure diplomatie, ils auraient pu obtenir bien davantage. Avec le recul, c’était très mal joué de leur part, on voit comment les Serbes de Croatie font la queue à Belgrade pour obtenir des papiers croates, venir travailler ici et profiter des conditions de vie bien meilleures qu’en Serbie. Mais soit.

Du point de vue militaire, l’opération a donc été une réussite avec très peu de victimes. Du point de vue humanitaire, ce fut une catastrophe. Je suis d’avis que les exactions commises après Oluja, à savoir les incendies et les pillages, faisaient partie du plan et que cela arrangeait les autorités croates de se débarrasser d’une population jugée « problématique ». Ces exactions sont une marque honteuse qui entache la victoire croate.

CdB : Les médias croates n’ont pas beaucoup parlé de ce qui s’est passé pendant et après l’opération. De plus, on entend souvent dire que ceux qui s’interrogent sur le déroulé des évènements et remettent en question le récit sont des ennemis ou des traîtres. Comment l’expliquez-vous ? Pourquoi qualifions-nous d’anti-Croates ceux qui réclament justice ?

CdB : Ce n’est pas un phénomène propre à la guerre de Croatie. Quand vous demandez aux Anglais ce qu’ils savent des bombardements de Dresde ou aux Français des exactions en Algérie, très peu de gens le savent. La nation n’aime pas qu’on expose son linge sale, qu’on noircisse un événement qu’on aimerait dépeindre comme immaculé. Pour avoir parlé des victimes d’Oluja et de guerre civile, j’ai été taxé d’ennemi de la nation. Or, il s’agit bien à la fois d’une guerre d’agression et d’une guerre civile. En 1991, j’enfile l’uniforme croate, et mon voisin – qui n’est pas venu du Nicaragua ! – l’uniforme serbe, et on se met à se tirer dessus. À l’été 1991, la Croatie fait toujours partie de la Yougoslavie, Stjepan Mesić, un Croate du HDZ en est même le président, donc, oui, on parle bien de guerre civile.

En ce qui concerne les médias, depuis une dizaine d’années, on commence à parler des exactions. Le Premier ministre Andrej Plenković est même allé sur les lieux de pillages et de meurtres de la population serbe. Mais je pense qu’on n’en parle pas assez, malgré des évolutions. Il aurait fallu juger tout de suite les pilleurs et les assassins et non pas se contenter de quelques exemples pour la forme.

CdB : Quid de ceux qui parlent de ces événements et qui sont étiquetés comme anti-croate ?

H.K. : Je suis personnellement confronté à ce phénomène. L’exemple le plus récent : je me rends à la parade militaire pour voir à quoi cela ressemble et « prendre le pouls ». Une personne sur deux me regarde avec agressivité. Par ailleurs, je reçois des menaces de mort très régulièrement, les commentaires sur mes articles ou mes apparitions publiques sont catastrophiques et dans la rue je me fais insulter, en réaction à mon travail sur la Seconde Guerre mondiale, mais surtout en raison de mon discours qui ne colle pas avec le narratif dominant. J’ai pourtant combattu, j’ai enfilé l’uniforme à 18 ans, mais pour beaucoup ça ne suffit pas.

CdB : Au début des années 2000, des critiques ont émergé sur le comportement de l’armée croate, mais elles ont progressivement disparu. Aujourd’hui on entend souvent dire au sein de la classe politique que les actions menées étaient « sans tache ». Certains experts affirment que la situation s’est aggravée après l’adhésion à l’UE en 2013. Comment commentez-vous l’évolution de ce discours au fil des ans ?

H;K. : On entend souvent ce genre d’épithète, sans tache, pur, etc. Il n’y pas de guerre « sans tache ». Plus tôt on comprendra cela, plus simple ce sera pour tous. Pendant 45 ans, on a négligé ces « taches  » qui nous sont revenues à la figure de la pire manière, tronquées, sorties de leur contexte. On entend souvent que celui qui parle de ces taches porte atteinte à la dignité de la guerre de libération… En vérité, ceux qui sont prêts à tuer, piller, et je les ai vu de mes yeux pendant la guerre, sont ceux qui portent réellement atteinte à la dignité. C’est à ces gens-là qu’il faut s’opposer, dans l’intérêt du pays, mais aussi et avant tout pour les victimes serbes. Il est absurde de mettre sous le tapis les exactions et de taxer d’anti-croate ou de traîtres tous ceux qui en parlent.

Il est absurde de mettre sous le tapis les exactions et de taxer d’anti-croate ou de traîtres ceux qui en parlent.

En ce qui concerne l’évolution du discours, les faits montrent que notre société ne s’est jamais aussi bien portée qu’avant notre entrée dans l’UE, quand il a fallu montrer patte blanche. Nous avons fait tous les efforts possibles pour répondre aux critères, sur la question de la démocratie, du respect des droits de l’Homme, de la liberté de la presse. Dès que nous sommes entrés, nous avons commencé à négliger quelques-uns de ces éléments… La situation en Europe n’était alors pas idéale et ceux qui devaient être pour nous des modèles se trouvaient eux-mêmes confrontés à la montée de l’extrémisme de droite. Aujourd’hui, la situation n’est plus aussi bonne qu’en 2012-13.

Il faut bien comprendre une chose, le HDZ joue un rôle central et tout dépend de qui tient les rênes du parti. Quand un politicien ancré à droite en prend la tête, Tomislav Karamarko par exemple, on se met à tolérer des discours extrémistes. Puis, quand quand Andrej Plenković arrive au pouvoir, la première chose qu’il fait, c’est appeler les Serbes pour rétablir de bonnes relations. Tout ça est très labile.

CdB : Les discours politiques et médiatiques sont désormais bien ancrés dans les deux pays : en Croatie, « célébration et fierté militaire », et en Serbie, « accusations de crimes ». Est-il possible que Serbes et Croates parviennent un jour à s’entendre sur les événements ?

H.K. : Il existe déjà une langue commune à ce propos, si l’on exclut les médias et les politiciens pour qui la guerre semble avoir toujours cours. Quand on regarde les comportements des populations des deux côtés de la frontière, les intrications culturelles et professionnelles sont présentes et se renforcent d’année en année.

Ceci étant, existera-t-il toujours une forme d’animosité entre Serbes et Croates ? Je crains que oui. D’autant plus que l’on parle de deux peuples frères et qu’il n’y pas de plus grandes disputes qu’entre frères. Nous nous sommes infligés de terribles douleurs, mais nous nous sommes aussi aimés, nous avons construits ensemble, et nous nous sommes aussi battus. Cette dichotomie continuera d’exister.

Serbes et Croates vivent ensemble ici depuis 1300 ans et nous nous sommes battus six années au total, en deux occasions, en 1941 et en 1991. Le reste du temps, nous avons joué au foot ensemble, fait des groupes de musique, etc. Mettons l’accent sur cela aussi ! Regardons l’exemple franco-allemand. Qui peut dire aujourd’hui que ces deux peuples ont longtemps combattu l’un contre l’autre ?

CdB : Français et Allemands ont réussi à se réconcilier. Or, 30 ans après Oluja, il semble que ce soit plus compliqué entre politiques croates et serbes…

H.K. : Il faut bien comprendre que les Allemands ont été déclarés perdants et responsables de la Seconde Guerre mondiale. Du point de vue du droit et de la politique, ils sont coupables. Willy Brandt s’est excusé auprès des Polonais. Or ici, à bien y regarder, personne n’est responsable. Personne n’a réellement perdu la guerre, personne n’a eu la possibilité d’entendre du camp opposé dire « désolé, nous sommes responsables de ce que nous vous avons fait ». Par ailleurs, nous n’avons pas de classe politique ayant une vision du progrès et de la paix à long terme, ni les cadres qu’Allemands et Français ont eu après la Seconde Guerre mondiale. Trente ans plus tard, des associations de vétérans continuent de se mêler de politique. Mais le temps fera son effet, et je suis tout de même optimiste pour la suite.

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