Moldavie : Auguste Baillayre, le maître français oublié

À Chișinău, la France va financer la restauration des villas Herța et Kligman dont l’histoire est intimement liée à Auguste Baillayre, peintre français oublié qui a marqué l’avant-garde bessarabienne dans l’entre-deux-guerres.

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Moldavie : Auguste Baillayre, le maître français oublié

L’annonce a moins retenu l’attention que le discours prononcé en roumain par le président français Emmanuel Macron à Chișinău le 27 août 2025, à l’occasion de la fête nationale de la Moldavie, mais n’en demeure pas moins étonnante : la France va financer la restauration des villas Herța et Kligman, joyaux architecturaux de la capitale moldave du tournant du XXe siècle, appartenant au Musée national des beaux-arts de Moldavie (MNAM). Son directeur, le peintre Tudor Zbârnea, estime le coût de l’opération entre 6,5 et 7 millions d’euros. Début juillet, une délégation d’experts français s’est rendue sur place pour dresser un premier état des lieux du chantier à venir.

Un personnage, injustement ignoré des historiographies de l’art du XXe siècle, fait le lien entre la Moldavie et la France autour de ce projet : Auguste Baillayre. Son parcours atypique est sûrement la cause de son relatif oubli. Né à Vernet-les-Bains, station thermale des Pyrénées-Orientales rendue célèbre par le prince égyptien Ibrahim Pacha, en 1879, il n’a que six ans lorsqu’il doit suivre ses parents, commis-voyageurs, et sa sœur Tereza à Tbilissi, dans le Caucase alors sous domination russe.

Grâce à l’entregent d’une grande famille géorgienne, il tente d’intégrer le Corps des cadets de la marine de Saint-Pétersbourg où il arrive en 1899 : il échoue, faute de posséder la citoyenneté russe. Cette mésaventure le pousse à étudier la peinture aux Pays-Bas. De retour à Saint-Pétersbourg en 1904, il rencontre, à l’Académie impériale des arts, Lidia Arionescu, fille du secrétaire général du gouvernorat de Bessarabie. Leur mariage est célébré en 1907.

La gloire et la consécration à Chișinău

Dans la ville des tsars, Auguste Baillayre vit de quelques traductions en français pour le compte d’un cabinet d’avocats tout en fréquentant le bouillonnant milieu avant-gardiste local. Cette période pétersbourgeoise est la plus féconde pour ses débuts dans le monde artistique : il est de toutes les expositions, de tous les salons, de toutes les sociétés, de toutes les revues. Il s’intéresse au constructivisme, à l’impressionnisme, au futurisme, au cubisme. En 1917, la révolution d’Octobre le surprend à Moscou où il enseigne à l’École des cadets. Hostile aux bolcheviks, le couple Baillayre décide de s’installer à Chișinău après l’union de la Bessarabie à la Roumanie en mars 1918.

Auguste Baillayre s’épanouit en Bessarabie où il est professeur à l’École des beaux-arts de Chișinău et anime la Société des beaux-arts de la ville. Naviguant entre divers courants picturaux, il s’impose comme un artiste reconnu et respecté de son temps. « C’est l’un des peintres qui a initié l’avant-garde en Bessarabie, assure Tudor Stavilă, ancien muséographe au MNAM et auteur d’une encyclopédie de référence sur les principales figures artistiques bessarabiennes du siècle dernier. Beaucoup de ses étudiants, comme Grégoire Michonze, ont poursuivi leurs études en France. Il connaissait très bien l’avant-garde de Saint-Pétersbourg, mais aussi celle de l’Europe entière. »

En 1923, la mort prématurée de sa femme Lidia, dont il laisse un magnifique portrait à l’huile, l’affecte durement. Ce drame ne met toutefois pas fin à sa créativité et c’est tout naturellement vers lui que se tourne son ami Alexandru Plămădeală pour diriger la future pinacothèque municipale. Le sculpteur trouve deux espaces de choix pour entreposer les quelque 160 œuvres qu’ils a rassemblées : la villa Herța, splendide maison de style baroque aux teintes jaune Marie-Thérèse et marron chocolat, et la villa Kligman, l’une des rares constructions néo-classiques de Chișinău avec son perron et ses deux colonnes doriques, séparées par une galerie ouverte. Le MNAM est inauguré le 26 novembre 1939.

L’exil et l’oubli à Bucarest

Le 28 juin 1940, la Seconde Guerre mondiale rattrape la Roumanie qui doit céder la Bessarabie et le nord de la Bucovine à l’Union soviétique. Un an plus tard, Bucarest épaule Berlin dans son attaque contre Moscou et reprend pied à Chișinău. Dans leur retraite, les Soviétiques bombardent la ville, détruisant les archives de l’École des beaux-arts et une partie de la collection d’Auguste Baillayre dont une centaine d’estampes de Rembrandt. Toutes les œuvres du MNAM sont évacuées en train vers Kharkov où leurs traces se perdent. « Auguste Baillayre a continué à travailler à Chișinău jusqu’en 1943, souligne Tudor Stavilă. À partir du moment où il n’a plus eu les ressources pour poursuivre avec ses étudiants, il est parti. »

Bucarest, où habitent ses deux filles Tatiana et Marina, constitue son nouveau point de chute. En 1945, il a les honneurs d’une exposition à la salle Dalles en compagnie de Tatiana, également peintre. Ce sera la dernière de sa carrière, les communistes accédant au pouvoir dans la capitale roumaine. « Il ne s’est jamais conformé aux règles du réalisme socialiste et n’a donc jamais reçu de commande de l’État », affirme Tudor Stavilă, précisant que sa pension de retraite l’oblige à vivre chichement. Auguste Baillayre meurt dans l’indifférence générale en 1961. Dans son testament, il lègue toutes ses œuvres et ses collections, soit plus de 200 pièces, au MNAM, remis sur pied après la guerre grâce à des dons d’établissements soviétiques et de particuliers.

En 1989, le MNAM quitte les villas Herța et Kligman pour rejoindre l’ancien musée du Parti communiste de la république de Moldavie, un peu plus loin dans le centre-ville. Comme un demi-siècle plus tôt, le sort s’acharne sur cette institution : en mai 1990, trois tremblements de terre endommagent sévèrement le bâtiment, contraint de fermer. Des travaux sont prévus, mais un autre séisme, de nature politique, se produit bientôt : l’indépendance de la Moldavie dans le contexte de l’effondrement de l’Union soviétique. L’argent fait cruellement défaut dans une décennie 1990 marquée par la crise économique et la situation du MNAM est bloquée. Il faut attendre 2014 et une aide financière de la Roumanie pour aboutir à sa réouverture partielle en 2016 puis totale en 2021.

Le renouveau des villas Herța et Kligman

Pendant ce temps, sur le boulevard Lénine renommé Étienne le Grand-et-Saint en 1990, les villas Herța et Kligman, vestiges d’une époque révolue, sont laissées à l’abandon. En 2006, l’État décide enfin de se lancer dans leur rénovation. Un contrat est signé avec une entreprise qui intervient sur les fondations et les toitures. Cependant, les travaux n’étant pas conformes, le ministère de la culture y met fin en 2008. Une autre société est appelée, mais cette fois-ci, faute de budget du côté des pouvoirs publics, le chantier est interrompu à l’été 2009. Rien n’a été entrepris depuis cette date.

« Loin des êtres aimés, étranger parmi les étrangers. En Russie, j’étais français. Aux Pays-Bas et en France, j’étais russe. En Roumanie, à nouveau français. Loin de tout, loin de tous, en fin de compte. »

Aujourd’hui, leur niveau de dégradation est important. Les fresques de la salle de réception de Herța sont sur le point de s’effacer tandis que les plafonds de Kligman sont soutenus par des étais là où ils ne se sont pas encore écroulés. Dans le jardin, où des statues sont entassées dans un recoin, la maison d’hiver fait office de dépôt à matériaux. Depuis deux ans, un hideux cube en verre et en marbre noir, qui héberge un centre d’affaires de neuf étages, surplombe les deux villas.

Le soutien de la France ne se résume pas à leur simple réhabilitation architecturale, mais participe également à leur nouvelle destination imaginée par le MNAM. En effet, Herța est appelée à devenir un centre culturel qui abritera la collection d’art d’Europe occidentale et un espace de réception pour des visites officielles tandis que Kligman a vocation à devenir une antenne du MNAM dédiée au peintre Mihail Grecu (1916-1998), père du modernisme dans les arts plastiques de Bessarabie, et un centre de recherche sur les mouvements d’avant-garde du XXe siècle.

Parmi ces prometteuses perspectives, la question sera de savoir quelle place accorder à Auguste Baillayre, encore méconnu en Moldavie et presque inconnu en France. En 2016, Vernet-les-Bains lui a rendu hommage en lui attribuant la médaille de la ville à titre posthume. Au soir de son existence, le peintre maudit ne se faisait guère d’illusions sur sa postérité : « Loin des êtres aimés, étranger parmi les étrangers. En Russie, j’étais français. Aux Pays-Bas et en France, j’étais russe. En Roumanie, à nouveau français. Loin de tout, loin de tous, en fin de compte. »

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