Publié sous la direction d’Alberto Gasparini et Moreno Zago, Trieste. Onde di tradizione, venti di innovazione invite à se défaire d’une nostalgie mitteleuropéenne et d’un cosmopolitisme mythifié — tous deux symptômes d’une période de transition. Le défi n’est pas tant d’intégrer la tradition que de lui donner un autre sens et, surtout, faire place à des nouvelles pratiques à la mesure des mutations urbaines qui n’épargent pas Trieste. Là comme ailleurs, si par le passé la ville-à-l’ancienne faisait malgré tout corps, aujourd’hui l’urbain ne fait plus société.
Telle est précisément le défi relevé par l’ouvrage dirigé par Alberto Gasparini et Moreno Zago. « Trieste vagues de tradition, vents d’innovation », le titre fait mouche. On reconnaît les éléments emblématiques de la ville : « la mer dont les vagues ramènent sur le rivage ce dont on voudrait se débarrasser, et la bora dont le souffle fait place aux nouveautés et aux influences venant de l’autre côté de la frontière. »
L’ouvrage collectif propose une mise à jour d’une recherche menée en partie par les mêmes auteurs au début des années 1990 : Trieste è, Trieste sarà [1]. Pour l’essentiel, les contributions privilégient les aspects sociodémographiques, économiques et technologiques. La Trieste de la science » laisse dans l’ombre la ville littéraire. L’originalité du livre réside dans la combinaison de rétrospectives et de visions à même de reconfigurer le futur de la ville en formulant un nouveau cosmopolitisme. Pour les éditeurs de cette étude, « l’âme émergente puise sa force non pas dans le passé et sa sédimentation, mais dans l’utopie » — une utopie concrète surtout scientifique et technologique à suivre les auteurs.
Rapide tour d’horizon. Attentif aux dynamiques migratoires, Gabriele Blasutig (chapitre I) insiste sur l’importance de l’insertion professionnelle et de l’intégration des nouveaux migrants sans oublier une jeunesse tentée de quitter la ville. Francesco Miele (chapitre II) observe que plus que par le passé une proportion croissante de personnes âgées se trouve en situation de faible autonomie, d’où l’augmentation des dépenses des ménages afin de venir en aide aux personnes souvent isolées et démunies. Lorenzo De Vidovich (chapitre III) présente le développement de quartiers inclusifs et les solutions apportées au manque de logements sociaux. Simone Arnaldi (chapitre V) retrace les principales étapes qui ont conduit Trieste à être qualifiée de « Ville de la science » avant d’examiner les défis auxquels les institutions scientifiques sont confrontées. Giovanni Carrosio (chapitre VI) aborde l’histoire passée et récente du port en insistant sur la nécessité d’adopter des stratégies proactives plutôt que défensives pour faire face à un contexte particulièrement instable (pandémie ou bouleversements géopolitiques). Moreno Zago (chapitre VII) examine les défis posés par le tourisme : la nécessité de renforcer les infrastructures touristiques existantes, de mettre en place une stratégie marketing plus efficace et, surtout, de tirer parti de la diversité culturelle et historique de la ville.
Au cœur du recueil, le chapitre d’Alberto Gasparini « Trieste pour le monde » mérite une attention particulière. L’auteur met en avant deux âmes de Trieste : une âme localiste et une âme cosmopolite. La première incarne la spécificité de la ville, tandis que la seconde incarne la ville promise par les nouvelles technologies. L’auteur insiste sur le fait que « la synthèse entre localisme et cosmopolitisme peut avoir lieu à condition que ni l’un ni l’autre ne dégénèrent en quelque chose qui n’est que racines (le local) ou que déracinement (le cosmopolite). »
L’approche de l’auteur a le mérite de dépasser la dichotomie caricaturale opposant, d’un côté, le localisme d’une ville-à-l’ancienne et, de l’autre, le cosmopolitisme d’une ville « scientifique » et commerciale. Gasparini propose en effet une synthèse subtile entre l’âme localiste et l’âme cosmopolite : « Cette synthèse s’est imposée comme une sorte de résultat naturel, car Trieste a eu peu de liens avec les lieux voisins et beaucoup avec les lieux lointains. Il en résulte que le localisme de Trieste est, en réalité, vécu comme un cosmopolitisme insulaire, immergé dans une mer de localismes strictement provinciaux. »
L’intérêt de ce chapitre réside dans le décodage méticuleux du « système triestin » impérial — datant donc de l’époque austro-hongroise — composé non seulement du port, des entrepôts et des compagnies d’assurance mais aussi de complexes dynamiques sociales. Un autre contexte historique et géopolitique nécessite un recodage de ce même système selon de nouvelles règles. Parmi celles-ci : la réactivation des relations avec l’arrière-pays, un le développement d’une mentalité d’entrepreneur, la mobilité professionnelle, une politique volontariste d’intégration des étrangers, et une combinaison originale mêlant universalisme et communautarisme. En bref, l’économie en lieu et place du nationalisme, la sphère privée au lieu d’une sphère publique anonyme. Ce qui prend l’allure d’un manifeste de tendance néolibérale peut susciter légitimement des critiques mais également des contre-propositions plus pertinentes. Retenons l’ambition d’esquisser une vision à long terme et des stratégies spécifiques pour une Trieste métropolitaine et transfrontalière enfin débarrassée de son rôle périphérique auquel elle a longtemps été reléguée.
Du format d’un « Que sais-je », le recueil est particulièrement accessible et a le défaut de ses qualités. Aussi les éditeurs sont-ils conscients que « de nombreux sujets n’ont été abordés que de manière superficielle (par exemple, la présence de la communauté ethnique et linguistique slovène ou le système culturel) et que d’autres ont été négligés (par exemple, le mouvement associatif ou la question environnementale). » Reste l’invite adressée aux lecteurs « d’abandonner les schémas traditionnels rigides qui nous ancrent dans le passé et avec le courage d’envisager de nouvelles trajectoires à travers des stratégies spécifiques. »
C’est dans ce sens que nous souhaitons compléter les analyses proposées par quelques considérations contribuant au recadrage et recodage proposés. Tout d’abord avec Mito e realtà di Trieste [Mythe et réalité de Trieste] (1966) d’Enzo Betizza (1927-2017). Journaliste, écrivain et homme politique né à Split, Betizza conçoit Trieste dans l’horizon d’une « nouvelle Europe ». Formulée dans le contexte de la guerre froide, sa réflexion conserve sa pertinence à l’heure où l’Europe centrale non seulement a rejoint l’Europe mais y joue un rôle prédominant.
Betizza est aussi conscient de la nécessité de délaisser le cadrage mitteleuropéen, de facto centré sur Vienne et Budapest, pour proposer un recadrage centre européen que Milan Kundera reprendra dans son célèbre essai « Un Occident kidnappé » en 1983 : « Avec une politique dynamique, moderne et sans préjugés, Trieste peut devenir non plus le centre commercial de l’Europe centrale austro-danubienne, mais le laboratoire d’une refonte démocratique dont des ferments parviennent ici depuis Ljubljana, Zagreb, Budapest et Prague [2]. » Visionnaire, Bettiza prend la mesure des changements à venir et de leurs conséquences pour Trieste qui doit « briser les mythes qui la condamnent à l’immobilisme, au déclin » et se débarrasser aussi bien du localisme et que de l’assistancialisme.
Ensuite, nous plaçant du reste sur la même orbite que Gasparini, il importe d’être en mesure de reformuler la réalité plurinationale caractérisant Trieste en dehors du paradigme nationaliste et d’un néocolonialisme post-impérial. En d’autres termes, il s’agit de penser au-delà de l’Empire pour construire une Europe postcoloniale et postimpériale. Après l’avoir trop longtemps rejoué, le moment est venu de déjouer l’Empire. Jacques Le Goff ne disait rien d’autre : « L’Europe doit aujourd’hui inventer une autre forme d’unité que celle d’un Empire [3]. » Ce projet est repris par le philosophe Peter Sloterdijk qui appelle à repenser l’Europe « au-delà de l’Empire et du mépris impérialiste » afin d’imaginer et de s’engager en faveur de nouvelles réalités politiques et culturelles [4].
Rappelons pour conclure que le thème d’une Europe postcoloniale n’est pas nouveau. Pour le philosophe tchèque et porte-parole du mouvement pour les droits civiques Charte 77, Jan Patočka (1907-1977), l’Europe avait perdu, après la Seconde Guerre mondiale, sa primauté politique et son statut de puissance mondiale. Dès les années 1970, il anticipe le narratif postcolonial reconnaissant avec lucidité « la fin de l’Europe comme puissance historique, la fin de l’entité qui, s’élevant au-dessus du reste du monde, avait tenté en vain d’asseoir sa domination sur toute la surface de la planète, va de pair avec la généralisation de l’héritage européen [5]. »
Le concept de « décentralisation » de Michel Agier peut illustrer ce à quoi Patočka fait allusion de manière abstraite : « Le défi pose à tous maintenant n’est donc plus seulement de “désoccidentaliser” l’universalisme, ce qui est déjà largement entrepris dans les faits. II est surtout de réussir à le repenser dans un monde commun où doit se réinventer le programme de l’égalité, sur la première page à écrire d’un récit cosmopolite [6]. » Il revient notamment à Trieste de relever ce défi en dépassant tant les narratifs obsolètes qu’un ancrage dans ses périphéries immédiates (le « Territoire libre de Trieste », la liste pour Trieste autonome, et les rêves secrets de retrouver l’indépendance vis-à-vis du Frioul).









