Blog • Le temps est la vérité — présence d’Edin Numankadić

Avec le décès d’Edin Numankadić (1948-2026), le monde de l’art perd un artiste exemplaire : doué, humble, exigeant et généreux.

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Blog • Le temps est la vérité — présence d’Edin Numankadić
Edin Numankadić, Zapis, acrylique sur papier 50×65 cm, 2010© Almin Zrno

« Je me souviens du moment où je suis tombé sur cette phrase de Walter Benjamin affirmant que ce n’est que lorsque nous sommes confrontés à la mort et à la destruction que nous comprenons véritablement la valeur de la vie. » Edin Numankadić, 2017.

Un 24 juin 2026. Alors qu’il s’apprêtait à rejoindre la Galerie d’art de Bosnie-Herzégovine pour les derniers l’ouverture de son exposition rétrospective monographique « Présence » prévue le lendemain, il s’assied dans son fauteuil … pour ne plus se relever. Mystérieuse mêlée de présence et absence, ultime chant à la vie à la mort. 

Tout comme il faut se souvenir de lui en tant qu’homme, ami et citoyen de Sarajevo, il importe de rendre hommage à l’artiste.

Avec ses « zapis » [inscriptions] noirs, Edin Numankadić se rapproche de l’« Outrenoir » de Pierre Soulages, transformant le noir en une couleur lumineuse. À la frontière entre le figuratif et l’abstrait, son œuvre met en scène le jeu subtil entre l’être et le paraître, l’intérieur et l’extérieur, l’individu et la société. Le texte de citations est partiellement gommé à coups de pinceau pour qu’au final seul reste la trace des mots. Le texte ainsi effacé n’impose aucun message. L’œuvre explore le champ / chant d’une écriture imaginaire qui fait resurgir une émotion profonde teintée d’une touche de provocation. Entre le texte et son effacement, une émotion se dévoile : la trace d’une pulsion, une passion pure, une intuition de l’impossible. 

Son œuvre porte la marque d’une intense fréquentation de la littérature. Rappelons sa thèse sur Ivo Andrić ainsi que sa lecture assidue des textes de Breton, Beckett, Cioran, Kafka, Musil et Walter Benjamin. Avec « zapis » [inscriptions] (2010), Numankadić écrit et peint à la fois ; d’un coup de pinceau, il efface la frontière entre l’écriture et la peinture pour laisser émerger une poésie épurée. Du plus profond de son âme et son œuvre, un mot se détache : « Vrijeme je istina » [Le temps est vérité].

Jamais nous n’oublierons les « Sarajevo boxes », ces boîtes emblématiques symbolisant sa ville. Elles illustrent sa pratique assidue des « objets trouvés » : aux objets envoyés par ses amis s’ajoutaient ceux récupérés auprès de proches ainsi que ceux qu’il trouvait sur le chemin de son atelier à Alipašino Polje (Sarajevo).

Ces boîtes sont un montage d’objets, de photographies et de citations. L’assemblage produit un espace intermédiaire à la fois verbal et pictural, reliant l’intelligible et le sensible, l’universel et le particulier, la raison et l’émotion. Libérée de leur ancrage originaire, les objets les plus divers acquièrent ainsi une nouvelle existence et se dotent d’une nouvelle aura. 

Les citations choisies méritent une attention toute particulière. La liste des auteurs retenus donne une idée de l’horizon dans lequel Edo situait son art. Pour n’en citer ici que quelques-uns : Baudelaire, Breton, Cioran, Kafka, Musil et Walter Benjamin. Ce dernier lui tenait tout particulièrement à cœur : « Je me souviens du moment où je suis tombé sur cette phrase de Walter Benjamin affirmant que ce n’est que lorsque nous sommes confrontés à la mort et à la destruction que nous comprenons véritablement la valeur de la vie. Cette citation résume parfaitement ma position. » (Extrait d’un entretien avec l’auteur, Sarajevo, avril 2017)

Charles Baudelaire dépeint le poète en chiffonnier : “Voici un homme chargé de ramasser les débris d’une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a perdu, tout ce qu’elle a dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne. Il compulse les archives de la débauche, le capharnaüm des rebuts. Il fait un triage, un choix intelligent ; il ramasse, comme un avare un trésor, les ordures qui, remâchées par la divinité de l’Industrie, deviendront des objets d’utilité ou de jouissance” (Baudelaire, « Du haschisch et du vin », [1851], Les Paradis artificiels). 

Edo est le « chiffonnier » de Sarajevo, un collectionneur des traces tant du passé que de l’avenir.Les « Sarajevo Boxes » rabattent le futur et le passé dans l’ici et maintenant, sauvant ainsi de la mystification un passé porteur d’un sens caché engageant notre avenir. Elles sont des « images dialectiques » pour le XXIe siècle. Ces images oniriques créent des lieux où la conscience collective s’endort pour rêver d’elle-même. Elles n’attendent que d’être réactivées.

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