Dans un précédent article, j’examinais comment le régime d’Aleksandar Vučić avait fait du droit pénal un instrument de pression politique, en visant l’avocat Čedomir Stojković. Ce cas constituait déjà un signal préoccupant pour les défenseurs des droits humains. Pourtant, les événements du printemps 2026 révèlent une évolution plus profonde — et, dans un sens presque kafkaïen, plus subtile — du dispositif répressif serbe.
Ce que les médias proches du pouvoir présentent comme une « mesure humanitaire » apparaît en réalité comme une nouvelle forme de neutralisation politique, combinant isolement physique et blocage numérique quasi total. Il ne s’agit pas tant d’un assouplissement des conditions de détention que d’une version contemporaine de la « mort civile ».
Le piège procédural : une « double assignation »
Formellement, Stojković a été transféré de la détention provisoire à l’assignation à résidence. Mais il demeure simultanément placé sous contrôle dans le cadre de deux procédures pénales distinctes. Cette configuration instaure une forme de système fermé : même si l’une des mesures venait à être levée, l’autre prolongerait automatiquement les restrictions. Il en résulte une sorte de « double assignation », qui rend la défense particulièrement difficile et transforme le processus judiciaire en une forme de piège procédural.
Un autre levier de pression tient à la qualification même des faits. L’article 309 du Code pénal serbe (« appel à un changement violent de l’ordre constitutionnel ») est appliqué à de simples publications sur le réseau social X. Ainsi, la critique politique et les appels à manifester se trouvent progressivement assimilés à une menace contre l’État, ouvrant un précédent préoccupant de criminalisation de l’expression publique.
Dans ce dispositif, l’enjeu central n’est pas seulement l’isolement physique, mais bien la coupure numérique. Pour un avocat engagé dans l’espace public, cela revient à une mise à l’écart de facto de son activité professionnelle : la communication avec les clients devient extrêmement limitée, la participation aux procédures entravée, et le suivi des dossiers fragilisé. L’interdiction explicite faite à Stojković d’enregistrer son podcast PutoKaz en donne une illustration claire : ce que le pouvoir redoute n’est pas tant sa présence que sa capacité à s’exprimer.
Associée à l’interdiction de toute activité publique ou professionnelle, cette situation installe une forme d’isolement social quasi total. L’appartement tend ainsi à devenir l’équivalent contemporain d’une cellule d’isolement, où le lien avec le monde extérieur est non seulement restreint, mais étroitement encadré.
La réaction internationale s’est manifestée rapidement. Le Conseil des barreaux européens (CCBE), qui représente plus d’un million de juristes dans 46 pays, s’est adressé directement au président Aleksandar Vučić, en pointant des violations des Principes fondamentaux des Nations unies relatifs au rôle du barreau — notamment le droit d’exercer librement la profession et celui de s’exprimer sans pression. Pour Bruxelles, cette affaire s’impose ainsi comme un indicateur concret de l’état réel de l’État de droit dans un pays candidat à l’adhésion à l’Union européenne.
Pourquoi Stojković dérange le système
La fermeté de la réaction de Belgrade s’explique en grande partie par le profil même de Stojković. Il fragilise simultanément plusieurs piliers du système : sa position critique à l’égard de la Russie entre en tension avec les liens du pouvoir avec Moscou ; sa reconnaissance du génocide de Srebrenica bouscule le consensus nationaliste ; et ses actions juridiques visant les plus hautes sphères de l’État et des services de sécurité obligent le régime à répondre non plus seulement par la propagande, mais sur le terrain du droit. C’est cette combinaison qui le rend difficile à neutraliser ou à marginaliser.
Malgré l’ensemble des restrictions, une isolement informationnel complet n’a pas été atteint. Stojković décrit lui-même sa situation comme un passage « par le chas de l’aiguille » — un espace étroit par lequel ses messages continuent de circuler. Ce canal passe aujourd’hui par les médias internationaux, les centres d’analyse et les réseaux de défense des droits humains.
Vers un nouveau modèle de répression
Dans une perspective plus large, cette affaire révèle l’émergence d’un modèle de répression propre à l’Europe du XXIᵉ siècle : moins fondé sur l’enfermement visible que sur une forme d’invisibilisation contrôlée, moins sur la contrainte physique que sur la mise à l’écart de la parole. La Serbie n’est pas la Russie, et Vučić n’est pas Poutine. Le président serbe semble avoir pleinement intégré le fait que la figure d’un opposant transformé en martyr derrière les barreaux constitue un risque politique trop élevé vis-à-vis de l’Occident. À l’inverse, une stratégie fondée sur le vide informationnel s’insère plus discrètement dans une logique de pouvoir hybride.
L’affaire Stojković met ainsi en évidence l’éloignement progressif de la Serbie par rapport au principe de l’État de droit. Le recours aux services de sécurité (BIA) pour la surveillance, et à l’appareil judiciaire pour contenir des voix dissidentes, suggère que le pays se situe désormais dans une zone d’ambiguïté : entre l’affichage d’une trajectoire européenne et une transformation plus profonde de ses mécanismes démocratiques.
Pourtant, l’histoire montre que les idées contraintes au silence — reléguées à la marge ou enfermées dans des espaces clos — ne disparaissent pas. Elles tendent à s’accumuler, à se densifier, puis, avec le temps, à se retourner contre le système qui cherchait à les contenir. Aujourd’hui, Čedomir Stojković est réduit au silence ; mais ce silence, en lui-même, devient une forme d’expression, parfois plus éloquente que toute parole, en révélant, avec une certaine netteté, l’inquiétude qu’il suscite au sein du pouvoir.








