Blog • La criminalisation de la dissidence en Serbie : le cas de Čedomir Stojković

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L’arrestation de l’avocat Čedomir Stojković ne constitue pas un événement isolé, mais un signal systémique adressé à la société serbe tout entière.

Čedomir Stojković
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Ces derniers jours, l’écoute du podcast PutoKaz sur YouTube — un long échange entre Čedomir Stojković et le professeur Ivan Videnović — a particulièrement retenu l’attention par la liberté de ton et la sensibilité des thèmes abordés. Cette prise de parole apparaît d’autant plus significative dans le contexte actuel de la Serbie, où l’espace de la liberté d’expression se rétrécit progressivement et où la critique publique du pouvoir, tout comme la remise en cause des récits nationalistes dominants, expose de plus en plus clairement leurs auteurs à des risques personnels et judiciaires. Or ces récits constituent l’un des socles idéologiques essentiels du système politique façonné par Aleksandar Vučić.

Quelques jours à peine après cette discussion publique, le 29 décembre 2025, le Parquet supérieur de Belgrade (VJT) a engagé une procédure visant à l’arrestation de l’avocat et militant Čedomir Stojković. Celle-ci repose sur l’article 309 du Code pénal serbe, relatif à « l’appel à la modification violente de l’ordre constitutionnel ». L’accusation s’appuie sur l’analyse d’au moins dix-sept publications diffusées sur X (anciennement Twitter) entre avril 2022 et décembre 2025, dans lesquelles le parquet affirme identifier des éléments assimilables à une incitation au « renversement des plus hautes institutions de l’État ».

Au-delà du cas individuel, cette affaire illustre une évolution plus large du paysage politique et juridique serbe. Elle témoigne d’un recours croissant au droit pénal comme instrument de régulation politique, où la critique radicale du pouvoir, la contestation des narratifs officiels ou l’expression d’opinions dissidentes tendent à être redéfinies comme des menaces pour l’ordre constitutionnel. Dans ce sens, le dossier Stojković s’inscrit dans une dynamique plus générale de contraction de l’espace public et de dissuasion systémique de toute forme de dissidence politique structurée.

Recours au droit pénal comme outil de gestion politique

Cette affaire dépasse largement le cadre d’un incident ponctuel et s’inscrit dans une stratégie plus large, caractéristique des régimes hybrides : le recours sélectif au droit pénal comme outil de gestion politique. Dans ce schéma, les poursuites judiciaires ne visent pas tant à sanctionner des actes clairement criminels qu’à neutraliser des acteurs idéologiquement dérangeants, en particulier ceux qui articulent une critique anti-autoritaire avec un positionnement résolument pro-européen et explicitement critique à l’égard de la Russie.

Dans le dossier de Čedomir Stojković, le parquet fonde son argumentation sur une série de déclarations publiques présentées comme subversives. Il s’agit notamment de références à des précédents historiques — la révolution du 5 octobre 2000 ou encore l’Euromaïdan, évoqué comme une expérience « nécessaire » pour la Serbie —, d’appels à une « lutte difficile » ou à un « renversement du régime en un jour », ainsi que du relais de slogans étudiants à tonalité radicale tels que « soit eux, soit nous ». Pris isolément, ces propos ne contiennent pas d’instructions explicites à la violence armée. Ils relèvent davantage d’une rhétorique symbolique de résistance, typique des discours d’opposition dans des contextes de mobilisation sociale et de protestation.

Toutefois, le cadre juridique serbe permet une interprétation particulièrement extensive de la notion d’« incitation », surtout lorsque celle-ci est appliquée par des institutions dont l’indépendance est régulièrement remise en question. Le rôle du procureur en chef, Nenad Stefanović — généralement perçu comme politiquement aligné sur le pouvoir d’Aleksandar Vučić — contribue à renforcer l’idée que cette procédure relève moins d’une stricte application du droit que d’un signal politique adressé à l’ensemble de l’opposition.

Au-delà des déclarations incriminées, Stojković incarne une opposition structurelle au régime en place par la cohérence et la constance de son engagement. Son positionnement pro-européen et anti-nationaliste s’est traduit par des gestes hautement symboliques et politiquement coûteux : reconnaissance publique du génocide de Srebrenica, hommages rendus aux victimes albanaises au Kosovo, accusations directes visant Vučić pour son rôle présumé durant le siège de Sarajevo, ou encore dénonciation ouverte des réseaux prorusses en Serbie, incluant des figures centrales de l’establishment politique. À cela s’ajoutent son activité d’avocat au service de l’opposition et sa participation active à des mobilisations contre l’influence russe, notamment devant l’ambassade de Russie.

Le mouvement Oktobar, qu’il a contribué à structurer, assume explicitement une ligne anti-russe et plaide pour l’adhésion de la Serbie à l’Union européenne et à l’OTAN. Dans le contexte géopolitique actuel, cette orientation remet en cause l’équilibre délicat construit par Vučić : d’un côté, une intégration économique pragmatique avec l’UE ; de l’autre, une légitimation interne fondée sur un électorat nationaliste et prorusse. La judiciarisation de figures comme Stojković apparaît dès lors comme un instrument de stabilisation autoritaire, visant à contenir l’érosion de ce compromis fragile, d’autant plus sensible dans un climat marqué par la montée des protestations étudiantes et une politisation accrue de la société civile.

Une opposition intellectuelle déstabilisante pour le régime

Il est particulièrement révélateur que l’invité du dernier épisode du podcast PutoKaz ait été le professeur Ivan Videnović, de l’Université de Belgrade, lui-même régulièrement visé par les médias pro-gouvernementaux en raison de sa reconnaissance du génocide de Srebrenica et de son soutien à l’OTAN. Pour Videnović, l’arrestation de Čedomir Stojković ne constitue pas un événement isolé, mais un signal systémique adressé à la société serbe tout entière.

Selon ses mots, « l’arrestation de l’éminent avocat et homme politique Čedomir Stojković démontre que le régime d’Aleksandar Vučić, ainsi que ses rivaux nationalistes en Serbie, perçoivent leur principal adversaire non dans la violence, mais parmi ceux qui incarnent une nouvelle vision politique  : des individus défendant sincèrement l’amitié et la solidarité entre tous les peuples et États de la région, ainsi qu’un avenir commun fondé sur la sécurité et l’intégration européenne.   »

Cette analyse, publiée dans Slobodna Bosna, met en lumière la logique profonde de la répression  : le pouvoir ne redoute pas tant la violence que l’émergence d’un discours alternatif, centré sur la réconciliation régionale et l’intégration européenne, détaché des récits nationalistes traditionnels.

Dans ce contexte, Videnović et Stojković incarnent une opposition intellectuelle structurante et potentiellement déstabilisante pour le régime. Ils déconstruisent le narratif du «  monde serbe  » et remettent en question le mythe d’un neutralisme prorusse supposément consensuel. C’est précisément cette capacité à proposer une vision alternative de l’avenir — post-nationaliste, européenne et solidaire — qui explique la sévérité des mesures judiciaires et symboliques prises contre eux.