Mais pourquoi donc ce titre ?, se demande-t-on en refermant Indignité, le « roman » que la philosophe et universitaire albanaise Lea Ypi, a consacré à sa grand-mère Leman (1918-2006), beau portrait d’une femme qui paraît, au contraire, avoir conservé son intégrité morale toute sa vie, au milieu des convulsions de l’Europe du XX-ème siècle.
« Les titres ne sont pas toujours décidés par les auteurs... », évacuait il y a quelques semaines Lea Ypi, interrogée sur le sujet.
Car il s’agit bien de cela ici. Comment certains êtres ont réussi à préserver leur humanité, leur dignité morale, « ce qui reste de nous une fois que nous sommes devenus poussière », face aux bouleversements de l’Histoire, à maintenir leurs convictions, à l’image du grand-père de Lea Ypi, Asllan, l’époux de Leman, condamné à vingt ans de prison par Enver Hoxha pour ses sympathies sociales-démocrates, qu’il n’a jamais reniées.
Enver Hoxha, le dictateur communiste qui dirigea sans partage l’Albanie de la fin de la seconde guerre mondiale à sa mort, en 1985, fait une courte apparition dans le roman où l’on rappelle ses séjours parisiens quand il était un étudiant fantasque dans les années trente, promettant déjà de « faire d’abord la révolution, ensuite les réformes ».
On peut aborder Indignité comme le récit de la formidable résilience des êtres humains et des sensibilités politiques en Europe, en dépit des sanglantes vicissitudes que le continent a traversées.
La dignité, se distinguer des « arbres et des pierres »
Même si Leman était moins politisée que son mari, parlant d’une vie de « souffrance » auprès de sa petite-fille, elle s’enorgueillissait de ne jamais avoir perdu sa « dignité », en dépit de tout ce qu’elle avait laissé derrière, sa famille, la richesse, le monde qui avait été le sien autrefois. Cette dignité qui fait finalement « que les humains se distinguent des arbres et des pierres. Celle qui rend humains les humains même lorsque, à l’instar de ma grand-mère, ils ne sont plus de ce monde. Dignité. Pourquoi n’ai-je jamais envisagé le passé ainsi lorsqu’elle était encore vivante et que je pouvais encore y avoir accès grâce à elle ? », écrit Lea Ypi.
Le titre d’Indignité trouve son explication dans le premier chapitre du livre. Lea Ypi se souvient comment elle découvrit un jour avec stupeur puis colère, sur les réseaux sociaux, une photo inconnue de sa grand-mère lors de son voyage de noce avec son mari Asllan, prise en 1941 dans les Dolomites, dans l’Italie de Mussolini. Le cliché avait entraîné sur la toile de multiples commentaires vénéneux et haineux sur la « collabo fasciste » ou communiste.
Cinq années lui ont été nécessaires pour mener à bien son travail, préserver la mémoire de sa grand-mère. Elle confie même avoir appris le grec de façon à pouvoir lire les archives dans cette langue. Pas de quoi décourager cette professeure polyglotte de théorie politique à la London School of Economics et qui vient d’achever un cycle de conférences au Collège de France sur la pensée politique contemporaine.
A travers le destin de Leman Ypi, née Leskoviku, reparaît tout le passé des dernières années de l’empire ottoman, où l’élite était parfaitement francophone. « Mon français est celui de ma grand-mère. Je n’ai jamais étudié en France », aime à souligner Lea Ypi, qui s’exprime avec une grande aisance dans notre langue.
Leman gardera toute sa vie la nostalgie de Salonique où elle est née et où sa famille, en froid avec le Sultan pour avoir plaidé en faveur de réformes de l’empire Ottoman, s’était réfugiée. « Salonique la magnifique » comme on l’appelait à l’époque, une Salonique multiculturelle trépidante où résidait une très dynamique communauté juive. La jeune femme n’en est pas moins contrainte de partir pour l’Albanie, qu’elle ne connaissait pas, devant le chaos grandissant en Grèce et les poussées ultra-nationalistes des années trente.
Le roi Zog, Tirana qui ressemblait alors à un grand village, très bien évoqué par Lea Ypi, le protectorat italien, l’arrivée des Allemands en 1943, leur fuite et la mainmise d’Enver Hoxha et de ses maquisards sur le pays, Indignité retrace bien des pages de cette partie de l’Europe oubliées du public occidental.
Les questions sans réponse des vivants aux proches disparus
Le livre, magnifiquement traduit par Emmanuelle et Philippe Aronson, dans une prose limpide, avec un récit qui accroche le lecteur dès la première page, est à la fois un roman, une fiction, mais aussi une véritable enquête historique, un livre pétri de souvenirs familiaux et une réflexion philosophique sur l’individu face à l’Histoire. Un livre inclassable. Il représente un mariage réussi entre l’évocation d’un destin et celle du passé d’une communauté entière, d’une famille, d’un ou plusieurs pays.
Lea Ypi raconte avec beaucoup d’honnêteté ses hésitations et craintes lorsqu’elle a entamé ses recherches sur sa grand-mère dans les archives à Tirana, consciente qu’une telle quête pouvait déboucher sur des découvertes douloureuses pour les proches, découvrant parfois que celui ou celle que l’on considérait comme une « victime » avait été un « oppresseur ». Sa propre enquête va mener à une surprise de taille prouvant que la quête sur la vérité d’un être n’est jamais achevée ou que les vivants ont toujours des questions à poser à des proches disparus. On laisse le lecteur la découvrir et comprendre par la même occasion la dimension romanesque du livre.
On ne peut que sourire au passage en lisant les rapports d’une précision hallucinante, presque comique ou surréaliste, rédigés par un mystérieux informateur de la Sigurimi, les services secrets de l’Albanie communiste. « La Tribune », un pseudo anonyme, énumère les agissements et moindres propos, déplacements de celle que l’on appelait « l’objet ». Difficile d’imaginer un terme plus méprisant ! On y apprend également qu’un informateur, dont on peut demander aujourd’hui la véritable identité, pouvait, à ses risques et périls, ne pas tout révéler sur la personne sous surveillance de façon à la préserver. Ou qu’il faisait tout simplement disparaître, de façon fictive, un individu, par commodité, tout simplement pour interrompre la filature.
Reflet d’un travail très personnel sur sa grand-mère bien aimée, Lea Ypi confiait récemment devant des étudiants de l’Institut des Langues orientales qu’elle avait rédigé en anglais les premiers jets des réflexions philosophiques du livre mais que tout ce qui concernait certains dialogues, des scènes de famille ou encore des émotions l’avait été en albanais.
Lea Ypi avait connu un succès international en 2022, avec son récit, « Enfin libre. Grandir quand tout s’écroule », où elle évoquait ses souvenirs de petite fille dans l’Albanie d’Enver Hoxha agonisante et ses étonnements ou amusements perpétuels devant un monde en train de s’écrouler.









