La salle est pleine, l’audience est attentive, prête à écouter la leçon du jour. Au dernier étage de cette bibliothèque, Murat Gülsoy, écrivain et universitaire, s’apprête à parler de narration à un public hétéroclite. D’apparence, la scène ressemble à celle de toute autre conférence, mais les affiches rappellent la particularité de celle-ci. « L’académie en résistance. Une science ouverte à tous, pour une université libre, autonome et démocratique ». Avant de rentrer dans le sujet du jour, la lutte des enseignants de Boğaziçi- la raison de ces leçons ouvertes – est rappelée au public.

Depuis février 2024, les enseignants de l’Université de Boğaziçi donnent des leçons ouvertes à tous, retransmises en ligne tous les lundis soir. « Ce n’est pas seulement une série de leçons de science ouverte. C’est le produit d’une résistance », commence Esra Mungan, professeure de psychologie, l’une des personnes à l’origine du projet.
Située à Istanbul, l’université du Bosphore (en français) est l’une des plus prestigieuses du pays. Depuis le début de l’année 2021, elle est entrée en résistance. Cette année-là, à la surprise générale, un nouveau recteur est nommé par décret présidentiel. Une prise de contrôle de l’université dénoncée lors de manifestations réprimées, alors que Boğaziçi avait été jusqu’alors relativement épargné de la mainmise du pouvoir sur l’enseignement supérieur. Depuis, chaque jour à 12h15, les enseignants se tiennent debout, en silence, devant le rectorat pendant quinze minutes.
« Certains mènent aussi une lutte juridique acharnée. Il y a environ 250 procès et nous avons commencé à en gagner un certain nombre », explique Esra Mungan. En raison de leur engagement, certains enseignants ont été interdits d’accéder au campus. Esra Mungan est elle-même à la retraite depuis le début d’année, plus par dépit que par choix.
« Sur le campus, il y avait de plus en plus de personnels administratifs masculins, de policiers civils, de policiers armés, et seulement quand j’allais en cours, je pouvais entrer dans un autre monde… mais cela ne me suffisait plus », concède-t-elle. Après les élections de 2023 et la victoire de Recep Tayyip Erdoğan, le moral de tout le monde était au plus bas, explique la professeure. C’est alors qu’une idée émerge : sortir des murs de l’université et aller vers le public.
Une tradition d’enseignement hors des murs
C’était renouer avec une tradition de l’université : depuis 2016, des leçons étaient ouvertes au public, « mais le processus de destitution du recteur a immédiatement mis un terme à cette expérience », explique la professeure. Ce geste entre aussi en résonnance avec l’histoire de résistance dans le pays : « Pendant le régime de la junte du 12 septembre, [après le coup d’état de 1980 ndlr] certains ont lancé des ateliers de science et d’art en dehors des institutions. Ce pays a donc une telle tradition. Il y a une tradition d’horreur et d’oppression, mais en même temps, il y a toujours une tradition de résistance à cette oppression ».
Pour trouver un lieu d’accueil, les universitaires se sont tournés vers la municipalité d’Istanbul, dirigée depuis 2019 par le Parti républicain du peuple (CHP, principal parti d’opposition). « Nous avons reçu un coup de téléphone de leur part au bout de deux ou trois semaines, ils nous ouvraient les portes de leurs bibliothèques ou musées ». C’est la bibliothèque Sevgi Soysal qui a été retenue. « Sevgi Soysal est une écrivaine très importante. C’était aussi une résistante, la bibliothèque a une identité politique ».
Le lieu est tout aussi symbolique. « Elle se trouve à Taksim, juste à côté de l’endroit où s’est déroulé la résistance de Gezi en 2013 », rappelle Esra Mungan en regardant par la fenêtre avec émotion. Depuis la bibliothèque et ses longues vitres, on peut voir le parc d’où le massif mouvement de contestation de 2013 a commencé. La décision de raser ce rare espace de verdure dans la mégalopole pour y faire des constructions avaient été le point de départ d’une révolte généralisée.

Pédagogie grand public
Le programme des cours ouverts est vaste : de la physique à la littérature en passant par la philosophie, tous les domaines sont représentés. Les professeurs sont tous volontaires et bénévoles. La seule condition ? Rendre le propos compréhensible au grand public.
« A l’université, lorsque nous parlons d’un sujet, nous l’expliquons à des personnes issues d’un certain milieu. Or, il y a ici des gens d’horizons très différents », commence Esra Mungan. « Des médecins, des ingénieurs, des femmes au foyer, des artistes, des étudiants viennent également ici, parfois même des lycéens. Tout le monde peut venir. Nous devons donc expliquer notre sujet de manière que tout le monde puisse le comprendre. Je pense que c’est aussi une bonne expérience pour le narrateur. »
Les enseignants de l’Université de Boğaziçi étaient d’abord seuls à donner des cours, puis l’initiative s’est ouvert à d’autres, à ceux « qui sont du côté de la vérité, qui font leur travail avec les qualifications nécessaires, le mérite, l’honnêteté, en tant qu’individus libres, qui ne se soumettent pas aux puissants recteurs et doyens ».
Depuis le 19 mars et l’arrestation du maire d’Istanbul, la Turquie fait face à une nouvelle vague de mobilisation jamais connue depuis 2013. Cette mobilisation, réprimée par le gouvernement, a aussi pris la forme de boycott dans les universités et les étudiants sont en première ligne de la contestation depuis le début.
Il est temps de rappeler que les universités sont des universités. Ce ne sont pas des lieux où l’on produit des articles pour des points. Ce sont des lieux de pensée critique.
Cette mobilisation a aussi eu un effet sur le taux de fréquentation des leçons. Celle sur la « banalité du mal », organisée quelques semaines après le début des manifestations, a connu la plus forte affluence depuis le début de l’initiative. Forts de cette expérience, les universitaires souhaitent désormais lancer un nouveau format, cette fois-ci spécifiquement destiné aux jeunes.
Dans le climat actuel, de pressions mises sur les universités dans le monde, Esra Mungan espère que cette idée puisse germer dans d’autres pays. « Les États-Unis en font aujourd’hui l’expérience très rapidement. De nombreux jeunes universitaires américains envisagent de venir au Canada ou en Europe. Là aussi, il se passe des choses intéressantes », observe-t-elle. « Il est temps de rappeler que les universités sont des universités. Ce ne sont pas des lieux où l’on produit des articles pour des points. Ce sont des lieux de pensée critique. »
La leçon se termine, au-delà d’un moment de questions réponses, c’est une discussion qui s’installe entre les auditeurs et le professeur et écrivain. Quand sonne la fin de l’heure, quelques lecteurs assidus viennent faire signer à Murat Gülsoy des autographes ou demander des conseils d’écriture. En partant, une dernière consigne est donnée : prière de rester silencieux, les étudiants des autres étages de la bibliothèque continent de travailler en silence.


