Bosnie-Herzégovine : Senad et Radenko, histoire d’une amitié à Srebrenica

Un retraité bosniaque en chaise roulante et son voisin serbe cultivent ensemble des framboisiers à Srebrenica. Une histoire de travail et d’amitié, à l’opposé des logiques de haine et de séparation ethnique, toujours promues par les dirigeants des deux communautés.

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Maisons détruites aux alentours de Srebrenica
Maisons détruites aux alentours de Srebrenica© Laurent Geslin / CdB

À Potočari, les familles Jusić et Simić sont unies par une amitié qui dure depuis des années. Voisins, ils se sont toujours respectés et entraidés. Les premiers sont des «Bosniens musulmans», les seconds des «Bosniens serbes».

Senad Jusić est né à Potočari en 1963. Il a contracté une méningite à l’âge de douze ans, une maladie qui l’a condamné au fauteuil roulant. Ce qui ne l’a pas empêché de terminer ses études, d’obtenir un diplôme et de travailler comme secrétaire à l’école de Potočari. Il y a passé toutes les années de la guerre et du siège de Srebrenica. Le 11 juillet 1995, lors de la chute de l’enclave aux mains des forces serbes, Senad réussit à monter à bord d’un bus qui éloigne les femmes, les enfants et les personnes âgées vers Tuzla. Mais le véhicule est arrêté à un poste de contrôle, près de Kladanj. Senad n’est pas autorisé à poursuivre le voyage. Tentant désespérément de s’enfuit, il finit par se retrouver bloqué dans un champ de blé. L’apercevant de loin, un soldat le reconduit sur le bitume pour l’abattre d’un coup de fusil. Un autre militaire intervient juste à temps pour repousser le canon, et dire à son compagnon d’armes : «Laisse-le, je le connais !». Ce dernier faisait partie de la famille Simić de Potočari. Senad ne le connaissait pas, et ne l’a jamais revu. Après avoir pu remonter dans le bus, Senad finit par rejoindre Tuzla.

Dans le massacre de Srebrenica, Senad a perdu son père et d’autres membres de sa famille. À la fin de la guerre, il a décidé de partir pour la Hollande, où il a trouvé du travail, eu des enfants et vécu jusqu’à la retraite. Mais, dans le fond, il ne rêvait que de retourner chez lui, à Potočari. À l’été 2014, il décida d’y passer ses vacances. L’occasion de voir si une personne handicapée pouvait y vivre de manière autonome. Il franchit le pas et fit la rencontre de Radenko Simić, un voisin avec qui il se lia d’amitié.

Senad lui confia son désir de revenir au pays, mais aussi d’investir l’argent qu’il avait épargné durant toutes ces années. Radenko, qui nourrissait le projets de cultiver des framboises, parvint à la convaincre de s’associer à lui. Après la guerre, la culture et la production de framboises s’est développée dans la région au point de devenir une source sûre de revenus. En deux ans, ne comptant que sur leurs propres ressources, leurs forces et leur énergie, Radenko et Senad ont planté plus de 14 000 framboisiers et embauché cinq personnes à temps plein. Ils recrutent de nombreux saisonniers pour la récolte, et peu importe leur nationalité, leur religion. Ils cherchent seulement des gens honnêtes et travailleurs.

Changer l’avenir ?

Les deux hommes évoquent souvent le Mémorial de Potočari, situé à quelques centaines de mètres du village. Ils parlent surtout avec les jeunes de la ville, musulmans et serbes. Comme dit Radenko : «Nous sommes conscients que l’on ne peut pas changer le passé, mais on peut influencer le présent et l’avenir». «Nous sommes un exemple pour les nouvelles générations, montrant que l’on peut travailler ensemble sans problème», confirme Senad.

Senad et Radenko ne sont pas les seuls à le penser. Nikola et Aljo, deux jeunes footballeurs du club local, le FK Guber, sont d’accord. L’un est Serbe, l’autre Bosniaque. Ils ont grandi ensemble et ne comprennent pas le fait qu’il y ait des distinctions religieuses ou ethniques. Il en va de même pour les jeunes bosniaques et serbes du groupe de rock Afera, qui partagent le plaisir de faire de la musique ensemble, au-delà les divisions.

À Srebrenica, après la guerre, la cohabitation entres Serbes et Bosniaques a été difficile. Mais aujourd’hui, les nouvelles générations prêtent de moins en moins attention aux différences ethniques et religieuses, même si la politique joue un rôle-clé pour alimenter les divisions. Les prochaines élections municipales, en septembre 2016, risquent ainsi de se transformer en un «duel ethnique» entre les deux candidats à la mairie. Le Serbe a le soutien de tous les grands partis de la Republika Srpska, le Bosniaque celui de tous les grands partis bosniaques. La guerre médiatique a démarré. Milorad Dodik, président de l’entité serbe, a appelé tous les Serbes de Srebrenica à élire un maire serbe. Naser Orić, ancien général, défenseur de Srebrenica, a appelé tous les Bosniaques à élire un maire musulman. Loin des chemins qu’empruntent Senad et Radenko, à force de travail et d’amitié, pour échapper à une guerre civile qui n’a jamais vraiment pris fin.

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