L’Esprit des Péninsules a enfin eu l’excellente idée de publier une traduction française du journal tenu par l’écrivain serbe Vidosav Stevanovic lorsqu’il a brièvement accepté de prendre la direction de la télévision de sa ville natale de Kragujevac, en Serbie centrale, après la victoire de l’opposition démocratique aux élections locales de l’automne 1996.
Ce texte constitue un témoignage historique important sur cette embellie démocratique de l’hiver 1996-1997. À Kragujevac, comme dans beaucoup de grandes villes serbes, la victoire de l’opposition a en effet été contestée par le régime de Slobodan Milosevic, entraînant d’immenses manifestations populaires.
À ce moment, Vidosav Stevanovic, dont les premiers romans ont justement eu Kragujevac pour théâtre, vit déjà en exil. Sollicité par l’opposition, il va accepter de consacrer six mois de sa vie à ce projet de «première télévision libre» en Serbie. Les difficultés qu’il rencontre, les coups bas du régime auquel il doit faire face, l’incertitude de cet hiver «pré-révolutionnaire» sont raccontés avec force détails.
Je dois pourtant avouer avoir ressenti un malaise grandissant à la lecture de ce livre et, alors que souvent ces chroniques littéraires du Courrier des Balkans ne sont pas signées, je tiens à revendiquer celle-ci. Vidosav Stevanovic nous décrit en effet une population veule, lâche, avinée, corrompue, habituée à la délation et pliant toujours l’échine face aux puissants. Que le pouvoir de Milosevic se soit soldée par un appauvrissement matériel et moral de la Serbie, est évident, que les élites et les classes moyennes aient été laminées est aussi bien connu. Pourtant, voilà : ces Serbes qui ne quitteraient leur verre de rakija que pour se livrer aux joies de la délation sont aussi ceux qui sont descendus durant près de trois mois dans la rue, durant ce même hiver 1996-1997, et qui ont finalement renversé le régime de Milosevic.
La posture de l’écrivain solitaire, seul être moral se battant contre les mesquins et les corrompus finit par être lassante, d’autant que Stevanovic ne renonce pas pour lui-même au plaisir de la calomnie, en dénonçant les agents infiltrés du régime au sein même de l’opposition…
Vidosav Stevanovic a ressenti dans sa vie la tragique «dégringolade» de la Serbie sous Milosevic. Du coup, il oublie aussi, et c’est bien dommage, le fantastique dynamisme de la société serbe, sa capacité de rebond et d’ouverture, tout en oubliant également de faire preuve de qualités pourtant essentielles : la sympathie et la compréhension humaine. Fréquentant la Serbie depuis le début des années 1990, y vivant depuis plusieurs années, je ne reconnais pas ce pays dans la caricature qu’en fait Vidosav Stevanovic.
Jean-Arnault Dérens.
1406203



