Pourquoi les Serbes sont-ils appelés aux urnes le 25 octobre ?
Les élections législatives anticipées interviennent dans un contexte de crise politique profonde, déclenchée par l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad, le 1er novembre 2024, qui a fait seize morts. Le drame a provoqué une vague de manifestations dénonçant la corruption, le manque de transparence et la responsabilité des autorités dans la dégradation des infrastructures publiques.
Le mouvement étudiant, qui a occupé et bloqué les facultés à travers le pays, est progressivement devenu le principal foyer de contestation du pouvoir. Ses revendications initiales — publication des documents relatifs aux travaux de la gare, poursuites contre les auteurs des violences visant les manifestants et respect des libertés publiques — se sont élargies à une remise en cause du fonctionnement des institutions.
Face à la persistance de la mobilisation, Aleksandar Vučić a fini par jouer le quitte-ou-double électoral. Il a quitté la présidence, alors que son mandat s’achevait en avril et qu’il ne pouvait de toute façon pas briguer pour un troisième mandat consécutif, et a convoqué des élections législatives, en menant lui-même la campagne du Parti progressiste serbe (SNS), espérant redevenir Premier ministre. Le scrutin anticipé du 25 octobre ouvre ainsi une nouvelle phase de la crise : les étudiants, qui avaient refusé jusque-là de se transformer en parti politique classique, présentent désormais leur propre liste électorale.
Qui va-t-on élire ?
Les électeurs (6 349 145 en Serbie et 102 147 de la diaspora) doivent renouveler les 250 sièges de l’Assemblée nationale serbe, au scrutin proportionnel, dans une circonscription nationale unique. Les sièges sont répartis en fonction des suffrages recueillis, avec un seuil électoral de 3 % pour les listes ordinaires. Les listes des minorités nationales (Albanais, Bosniaques, Hongrois, Roms, etc) bénéficient d’un régime spécifique.
Dix-huit listes ont été retenues par la Commission électorale républicaine. Le scrutin ne se résume toutefois pas à une compétition entre plusieurs partis : il oppose principalement le camp au pouvoir et la liste étudiante, qui entend incarner une alternative à un système dominé depuis des années par Aleksandar Vučić et le Parti progressiste serbe (SNS).
Qui est Aleksandar Vučić et que cherche-t-il à préserver ?
Ancien ministre de l’Information sous Slobodan Milošević, Aleksandar Vučić a commencé sa carrière politique dans les rangs du Parti radical serbe (SRS, extrême droite), puis s’est imposé au sommet de l’État serbe au cours des années 2010. D’abord Premier ministre, il a été élu président en 2017 puis réélu en 2022. Son parti, le SNS, dispose d’un réseau politique et territorial étendu et a longtemps dominé toutes les institutions nationales.
Son pouvoir se caractérise par une forte personnalisation de la vie politique et une présence médiatique considérable. Ses adversaires dénoncent la concentration des pouvoirs, les pressions exercées sur les médias indépendants et l’utilisation des ressources de l’État au bénéfice du parti au pouvoir. Ils pointent également les liens présumés entre des responsables politiques, certains milieux économiques et des réseaux criminels.
Pour cette campagne, le SNS présente la liste « Aleksandar Vučić – Serbie unie », car le parti s’est construit autour de sa personne. L’objectif est bien sûr de garder la majorité au Parlement pour former le futur gouvernement.
Que représente la liste étudiante ?
La « Liste étudiante – Les étudiants l’emportent » (Studentska lista – Studenti pobeđuju) constitue la principale nouveauté de cette élection. Elle est née du mouvement de protestation qui s’est développé après la catastrophe de Novi Sad et rassemble des candidats issus notamment des milieux universitaire, médical et professionnel.
Composée de 250 candidats et conduite par Ilija Srdanović, cardiologue de renom et professeur à la faculté de médecine de Novi Sad, elle entend dépasser les divisions de l’opposition traditionnelle. Les étudiants ont défendu leur autonomie et refusé de se placer sous la direction des partis existants.
Leur campagne s’est appuyée sur les zborovi, ces assemblées citoyennes locales qui ont contribué à structurer la mobilisation dans tout le pays. Dans les derniers jours précédant le vote, des groupes de marcheurs venus notamment de Šabac, Valjevo et Gornji Milanovac ont rejoint Belgrade. Des étudiants partis de Novi Sad ont également convergé vers la capitale. Les étudiants ont fait le choix d’une campagne de terrain, multipliant les opérations porte-à-porte, afin de briser le silence médiatique, les principaux médias étant contrôlés par le pouvoir.
Le 22 octobre, le rassemblement final de la liste étudiante sur la place Slavija a donné une nouvelle mesure de cette mobilisation. L’organisation indépendante Arhiv javnih skupova a estimé la foule à environ 150 000 personnes.
Reste à savoir dans quelle mesure cette mobilisation se traduira dans les urnes. La capacité à remplir les places et à organiser des manifestations ne garantit pas, à elle seule, une majorité parlementaire.
Quelles sont les autres forces politiques en présence ?
Le paysage électoral reste fragmenté.
- Le Parti progressiste serbe (SNS) : pilier du pouvoir, il fait campagne sous le nom « Aleksandar Vučić – Serbie unie ». Il mise sur son implantation territoriale, son bilan revendiqué en matière de développement économique et d’infrastructures, ainsi que sur la continuité politique.
- Le Parti socialiste de Serbie (SPS) : dirigé par Ivica Dačić, il se présente avec des partenaires sous l’étiquette « Facteur de stabilité ». Longtemps allié du SNS, il pourrait jouer un rôle dans la formation d’une majorité.
- L’opposition pro-européenne : plusieurs formations participent séparément au scrutin. La coalition « Serbie européenne », associée notamment à Marinika Tepić et Zdravko Ponoš, rassemble des partis qui contestent le pouvoir en place, mais n’ont pas rejoint la liste étudiante.
- La droite nationaliste et conservatrice : des listes comme celle de Miloš Jovanović défendent une orientation souverainiste et conservatrice, avec des positions spécifiques sur l’Union européenne et les relations internationales.
- Les partis des minorités nationales : plusieurs listes, notamment celles représentant les Hongrois de Voïvodine, les Albanais et les communautés du Sandžak, participent également au scrutin.
Cette fragmentation rend les négociations d’après-scrutin particulièrement importantes. La répartition des sièges et les alliances éventuelles pèseront sur la formation du gouvernement.
Que disent les sondages ?
Une enquête de l’institut NSPM, réalisée par téléphone du 25 septembre au 5 octobre auprès de 1 050 personnes en Serbie, hors Kosovo, faisait apparaître un rapport de forces serré parmi les électeurs déclarant un choix :
- Liste étudiante : 44,5 % ;
- Liste « Aleksandar Vučić – Serbie unie » : 42,7 % ;
- Liste d’Ivica Dačić : 2,9 % ;
- Coalition « Serbie européenne » : 2,7 % ;
- Liste de Miloš Jovanović : 2,5 %.
L’enquête indiquait par ailleurs que 18,3 % des personnes interrogées n’avaient pas déclaré de choix, tandis que 79,8 % se disaient certaines d’aller voter.
Ces résultats doivent être interprétés avec prudence. Ils correspondent à une enquête réalisée plusieurs semaines avant le scrutin, et non à une mesure des intentions de vote à la veille du vote. Les résultats peuvent varier selon la méthode employée, la population interrogée et la manière dont les indécis sont pris en compte. La participation et la mobilisation des électeurs seront également déterminantes.
Le scrutin se déroule-t-il dans des conditions équitables ?
C’est l’un des principaux enjeux de cette élection. Les partis d’opposition, les organisations de défense de la démocratie et les médias indépendants dénoncent depuis plusieurs années les déséquilibres dans l’accès aux médias, l’utilisation des ressources publiques à des fins partisanes et les pressions exercées sur les électeurs.
La campagne a également été marquée par des controverses sur la collecte et la validation des signatures nécessaires à l’enregistrement des listes. Des représentants du mouvement étudiant ont notamment affirmé que certains notaires avaient refusé de certifier des signatures en leur faveur.
La régularité du scrutin dépendra notamment des conditions de vote, de la surveillance des opérations électorales, de la transparence du dépouillement et du traitement des éventuelles plaintes. L’accès des journalistes aux bureaux de vote et leur capacité à travailler librement seront également à observer.
Pourquoi ces élections dépassent-elles la seule question du gouvernement ?
La confrontation entre le SNS et la liste étudiante porte sur le fonctionnement même du système politique serbe.
Pour les étudiants et leurs soutiens, il s’agit d’obtenir des institutions plus responsables, de lutter contre la corruption et de rétablir le respect des règles démocratiques. En présentant une liste aux législatives, le mouvement entend transformer ses revendications en représentation parlementaire.
Le pouvoir, de son côté, défend la continuité de sa politique et présente son camp comme un garant de la stabilité. La campagne se déroule dans un climat de forte polarisation, où s’opposent deux visions du fonctionnement de l’État et du rôle des institutions.
Le scrutin met ainsi à l’épreuve la capacité d’une mobilisation née dans la rue à se convertir en force parlementaire, mais aussi celle du système politique à prendre en compte une contestation de grande ampleur.
Quel est l’enjeu pour l’avenir de la Serbie ?
Le résultat déterminera la composition de l’Assemblée nationale et les possibilités de formation d’un gouvernement. Une arrivée en tête de la liste étudiante en voix ne lui garantirait pas automatiquement par une majorité de sièges. La répartition des mandats et les éventuelles alliances parlementaires seront décisives pour la formation du gouvernement.
Une nouvelle majorité pourrait ouvrir la voie à des changements dans le fonctionnement de l’État et dans les relations entre le pouvoir politique, les médias et la société civile. À l’inverse, le maintien du camp au pouvoir prolongerait la confrontation avec un mouvement étudiant qui a profondément modifié le paysage politique depuis novembre 2024.
Au-delà de la question de l’alternance, le 25 octobre sera donc un test pour la démocratie serbe : celui de la capacité des citoyens à peser sur les institutions et du système politique à répondre à une contestation de grande ampleur.



