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Par Gani Jakupi (auteur de BD, jazzman)
En fouillant dans mes archives, j’ai réalisé que la première version du O Happy Day que j’ai connue, dans mes années d’adolescence, était chantée par Anima, un groupe vocal yougoslave. Ce negro spiritual aux forts accents slaves (et à la phonétique souvent approximative) fait sourire aujourd’hui, mais pour nous, c’était une fenêtre vers des mondes inconnus. On avait la chance d’avoir échappé à la censure qui sévissait chez nos voisins : il est à noter que le medley String of Pearls a été enregistré en 1952 – une rupture somme toute assez courte avec la tradition antérieure à l’avènement du communisme. Il faudra attendre presque le début des années 1980 pour que l’originalité de l’héritage balkanique trouve son chemin dans le jazz, au-delà des consignes de mise en valeur des ressources culturelles autochtones, mais reconnaissons à ces pionniers le courage d’aborder des styles et des instruments qui ne leur étaient pas vraiment familiers : dixieland, samba, banjo, harmonica, guitare jazz-western, etc. Les reprises en albanais, dans les années 1960, de Feuilles mortes ou Manhã de carnaval sont de véritables «moaï» de la scène musicale kosovare (deux trésors jamais commercialisés retrouvés dans les archives de la radio nationale), qui devra attendre le début du millénaire actuel pour connaître un essor du jazz, sans véritable préhistoire.
https://www.youtube.com/playlist?list=PLi1ChJUtSaiokDxm2yiyJSu81TpHyKXgM
Aman est un mot turco-persan d’origine arabe qui signifie miséricorde, grâce, pitié. L’interjection aman exprime la passion (pathos), essentiellement la souffrance et la compassion. Elle est à la source des termes grecs amanes/amanedes [αμανές/αμανέδες] et kafe aman [καφέ αμάν], apparus en Anatolie au 17ème siècle.
L’amanes (ou manes) est un solo vocal improvisé. Initialement, il est caractérisé par l’ornementation (mélisme) et la répétition (ostinato) de l’exclamation aman. L’improvisation vocale (amanes ou gazel) alterne avec l’improvisation instrumentale (taksim) selon les règles du système musical ottoman (makam). Les amanedes (ou manedes) sont généralement qualifiés de complaintes. L’amanetzis [αμανετζής], virtuose au ton plutôt pathétique et nasillard, en est l’interprète.
Le kafe aman est un café-concert spécialisé en amanedes, où se rassemble la population ottomane (musulmans, chrétiens, juifs, etc.) pour manger, boire, fumer et se divertir. Les kafe aman se propagent dans l’Empire ottoman, notamment à Smyrne (Izmir) et Istanbul, à la fin du XIXe siècle, et en Grèce au début du XXe siècle suite à la «Grande Catastrophe» d’Asie mineure. De nouveaux genres musicaux s’y développent, en particulier le rebetiko.
L’amanes se perpétue jusqu’à présent et perdure dans la musique romani. L’étymologie du vocable roumain manea/manele en laisse une trace encore visible.
Auteur, compositeur, interprète, écrivain, traducteur, philosophe, difficile de coller une étiquette à Muharem Serbezovski. Né en 1950 à Šutka, l’immense faubourg rrom de Skopje, il est l’une des plus grandes voix tsiganes des Balkans, sinon la plus grande.
Muharem Serbezovski a commencé sa carrière à 12 ans à peine, deux ans après son premier tour de chant, à l’école où son père était instituteur. Inlassable défenseur de la culture tsigane, mais chantant en serbo-croate pour mieux toucher le grand public, il était une icône en Yougoslavie. Il reste aujourd’hui encore très apprécié dans toutes les républiques devenues des États indépendants. Certains croient même que ses plus grands succès sont des standards populaires roms (ce qui n’est qu’en partie vrai) !
Balkanophonie retrace pour vous sa longue carrière, avec une sélection, chronologique ou presque, en 15 chansons.
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https://www.youtube.com/playlist?list=PL2Yg3VJTrJpJvTKzl74FkIkskB9M875q9
Lundi 17 août 2015, la pop yougoslave perdait l’un de ses monstres sacrés, le Croate Arsen Dedić. Né en 1938 dans une famille pauvre de Šibenik, le jeune Arsen avait d’abord fait son droit avant d’oser se lancer dans la chanson. Sa longue carrière, commencée au début des années 1960, l’avait mené aux quatre coins de la Yougoslavie. Partout, sa voix de velours faisait frémir le public. Après l’implosion de la fédération, Arsen Dedić n’avait jamais renié son engagement socialiste, lui qui assurait avoir pu vivre de la chanson grâce à la politique égalitariste promue par Tito. En tout cas, jamais il n’avait cédé aux puissantes sirènes nationalistes croates – celles qui avaient pourtant séduit nombre de ses anciens amis. Plusieurs de ses succès sont aujourd’hui des classiques, O mladosti, Sve što znaš o meni ou Ne daj se Ines. Hommage.