Serbie : lettre ouverte des universitaires à la présidente de la Commission européenne

La communauté universitaire de Serbie s’adresse à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, alors qu’elle pourrait se rendre en octobre en Serbie, en pleine campagne électorale.

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Serbie : lettre ouverte des universitaires à la présidente de la Commission européenne
Ursula von der Leyen à Belgrade en mars 2023@ EU in Serbia

Professeurs et chercheurs
de la communauté universitaire de Serbie
Belgrade, Serbie

À l’attention de Madame Ursula von der Leyen
Présidente de la Commission européenne
Commission européenne

Belgrade, le 7 septembre 2026.

Madame la Présidente,

Nous nous adressons à vous en notre qualité de professeurs et de chercheurs de la communauté universitaire de Serbie, unis par notre attachement à l’État de droit, à la responsabilité démocratique, à des élections libres et équitables ainsi qu’à des médias libres et pluralistes – autant de principes qui sont au cœur même de l’Union européenne. Ces principes sont indispensables pour que les citoyens puissent faire des choix éclairés, demander des comptes à ceux qui les gouvernent et déterminer librement l’avenir de leur pays.

Les informations faisant état d’une possible visite de votre part en Serbie au mois d’octobre ont donc particulièrement retenu notre attention. Nous comprenons qu’une telle visite ait pu être envisagée bien avant que ne se dessine la perspective d’élections législatives anticipées. Toutefois, si celles-ci devaient avoir lieu à la fin du mois d’octobre, votre visite pourrait coïncider avec la phase finale de la campagne électorale. Dans le contexte politique et médiatique actuel en Serbie, la question n’est pas seulement de savoir quelle signification vous entendez donner à votre visite, mais aussi comment celle-ci pourrait être présentée et instrumentalisée sur le plan intérieur.

Les observateurs internationaux et les institutions européennes ont, à plusieurs reprises, constaté les profondes inégalités qui caractérisent les conditions dans lesquelles se déroulent les élections en Serbie, notamment la confusion entre l’exercice de fonctions publiques et les activités de campagne partisane, l’utilisation abusive des ressources publiques, les pressions exercées sur les agents du secteur public ainsi que de graves insuffisances en matière de pluralisme des médias. Dans de telles circonstances, des images montrant la Présidente de la Commission européenne aux côtés du Président Aleksandar Vučić, peu avant un scrutin, pourraient aisément être utilisées par les médias proches du pouvoir pour véhiculer un message simple : l’Europe soutient le gouvernement en place.

Nous sommes convaincus que telle ne serait pas votre intention. L’intention, cependant, ne suffit pas à prévenir une telle instrumentalisation politique.

Lors de votre visite à Belgrade en octobre 2025, vous avez appelé à « une démocratie forte, dynamique et efficace », à des progrès concernant « l’État de droit, le cadre électoral et la liberté des médias », tout en soulignant que « la mise en œuvre est essentielle » et qu’elle doit produire « des changements sur le terrain

». Depuis certaines mesures procédurales ont été prises, sans toutefois produire les changements attendus. Dans plusieurs domaines essentiels, la situation s’est, au contraire, encore détériorée. L’évaluation de la Commission européenne pour 2026 fait état d’une pression politique accrue sur le pouvoir judiciaire et le ministère public, de graves préoccupations quant à l’influence politique et économique exercée sur les médias, ainsi que d’une nouvelle dégradation de la sécurité des journalistes.

Au cours de cette même visite, vous avez également affirmé clairement que l’Union européenne défend la liberté contre l’oppression, y compris le droit de réunion pacifique. Après plus d’une année de mobilisation civique soutenue, ce principe n’a rien perdu de son importance.

Si vous deviez vous rendre en Serbie pendant une campagne électorale, nous vous demandons respectueusement, mais instamment, de faire de ces préoccupations un élément visible et substantiel tant du programme que du message public de votre visite, et de réaffirmer sans ambiguïté les exigences démocratiques déjà formulées par la Commission européenne, le Parlement européen et l’OSCE/BIDDH. Cela revêt une importance particulière à un moment où des représentants du Parlement européen ont eux- mêmes fait l’objet de déclarations hostiles de la part de hauts responsables serbes pour avoir exprimé des préoccupations légitimes concernant la démocratie et l’intégrité du processus électoral.

Nous vous encourageons également, comme vous l’avez fait lors de votre précédente visite, à rencontrer un large éventail de représentants de la société serbe : organisations de la société civile, médias indépendants, universités et communauté universitaire, ainsi que celles et ceux qui œuvrent à la défense des institutions démocratiques et de l’État de droit. Écouter ne signifie pas soutenir. Le pluralisme démocratique n’est pas une prise de parti. Une telle démarche montrerait que la relation de l’Union européenne avec la Serbie ne se limite pas à sa relation avec le gouvernement en place.

Nous souhaiterions également vous inviter respectueusement à vous rendre à la gare de Novi Sad afin de rendre hommage aux victimes de l’effondrement de l’auvent. Un tel geste ne constituerait un soutien à aucun acteur ni à aucun mouvement politique. Il affirmerait quelque chose de plus fondamental : que la vie humaine, la vérité et la responsabilité comptent. Nous espérons que vous affirmerez publiquement que les institutions serbes doivent apporter des réponses complètes, indépendantes et crédibles sur les circonstances dans lesquelles cette tragédie s’est produite et sur les responsabilités qui doivent être établies.

Nous espérons également que vous réaffirmerez clairement que l’Union européenne demeure prête à travailler avec la Serbie et à soutenir son développement démocratique et institutionnel. L’État de droit, des élections libres et équitables, l’indépendance des institutions et la liberté des médias ne constituent pas seulement des conditions du processus d’intégration européenne. Ce sont des valeurs qui revêtent une importance intrinsèque pour la Serbie et ses citoyens, indépendamment du rythme ou de l’issue éventuelle du processus d’adhésion.

Elles ne doivent jamais être subordonnées à des considérations de stabilité politique à court terme. Une stabilité obtenue au prix de la capacité des citoyens à remplacer librement ceux qui les gouvernent n’est pas une stabilité démocratique ; elle ne saurait davantage constituer un fondement durable pour l’avenir européen de la Serbie.

Madame la Présidente, nous ne vous demandons de soutenir ni le mouvement étudiant, ni l’opposition politique, ni aucune liste électorale. Nous ne demandons pas davantage à l’Union européenne de déterminer l’avenir politique de la Serbie. Bien au contraire, nous demandons que cette décision appartienne, véritablement et entièrement, aux citoyens de Serbie.

Nous vous demandons par conséquent de prendre toutes les précautions raisonnables afin de veiller à ce que l’autorité attachée à votre fonction ne puisse être instrumentalisée au bénéfice de l’un quelconque des participants au processus électoral et d’éviter tout geste, toute annonce ou toute symbolique politique susceptible d’être présenté comme un soutien à un parti ou à un candidat.

Aucun résultat électoral ne saurait bénéficier d’une pleine légitimité démocratique si les citoyens n’ont pas réellement été en mesure d’exercer leur choix librement, équitablement et dans des conditions garantissant l’égalité. Nous vous demandons donc instamment d’affirmer clairement que l’Union européenne appréciera la crédibilité démocratique de tout processus électoral non pas au seul regard des résultats officiellement proclamés, mais aussi au regard de la possibilité réelle pour les citoyens d’exprimer leur volonté politique librement, équitablement et sans pression indue, ainsi que de l’existence de conditions permettant une véritable concurrence politique entre tous les participants au scrutin.

Si le calendrier et les circonstances de la campagne électorale devaient rendre impossible toute protection de votre visite contre une instrumentalisation politique, nous vous demandons respectueusement d’envisager de la reporter après les élections.

L’Europe ne doit pas choisir à la place de la Serbie.
Ce choix appartient aux citoyens de Serbie.


Veuillez agréer, Madame la Présidente, l’expression de notre très haute considération. Professeurs et chercheurs de la communauté universitaire de Serbie

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