La rentrée des classes à l’heure de la dépopulation (4/4) : Dans le nord du Monténégro, les écoles vont rester vides

Aucun élève ne s’est inscrit en première année de primaire à Šavnik, une petite commune du nord du Monténégro. Hors de Podgorica et de la côte, la crise démographique frappe tout le pays.

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La rentrée des classes à l’heure de la dépopulation (4/4) : Dans le nord du Monténégro, les écoles vont rester vides
Les écoles vides du Monténégro@ Monitior.co .me

Cette année, aucun nouvel élève ne s’est inscrit à l’école de Šavnik, a annoncé Jugoslav Jakić le maire de cette petite commune du nord du Monténégro.  « Aucun. Ce n’est pas une statistique, ni un chiffre sur la table. C’est une alarme démographique qui sonne depuis longtemps et qui devrait être entendue bien plus loin, dans tout le pays » a-t-il déclaré. Selon la Direction des statistiques (Monstat), pendant dix années consécutives, Šavnik est restée la municipalité avec le moins de naissances et le plus faible nombre d’élèves en primaire. En une décennie ce nombre a diminué de moitié. Au début de l’année scolaire 2025/26, seuls 71 élèves étaient en classe primaire contre 121 dix ans plus tôt. 

Les données de Monstat sur le mouvement naturel de la population indiquent que six naissances ont été enregistrées à Šavnik l’année dernière. Selon le ministère de l’Education, des Sciences et de l’Innovation, aucun élève n’a été inscrit dans 98 classes rurales du Monténégro. Hors de Šavnik et des écoles de montagne, la situation n’est guère meilleure dans toutes les petites communes du nord : Plužine compte 131 élèves du primaire, Žabljak 217, Gusinje 268, Petnjica 351, Andrijevica 352, Mojkovac 545 ; Kolašin 559 …

Ce problème est également présent dans les grandes villes du nord. Dans la commune la plus septentrionale du pays, à Pljevlja, seuls 38 élèves se sont inscrits au lycée local. Durant la prochaine année scolaire, 182 lycéens fréquenteront cet établissement. La directrice du lycée Maja Dragašević témoigne que lorsqu’elle a commencé à travailler comme professeur de mathématiques il y a 23 ans ce nombre était bien plus élevé avec environ 600 élèves. 

Le nombre d’étudiants est un excellent indicateur de la dépopulation du nord qui a perdu 39 000 habitants, soit un cinquième de sa population entre les deux recensements de 2003 et 2023. Dans le même temps, la population de la région centrale s’est accrue de 10,9% et celle de la région côtière de 14,2%. « Ces derniers jours, j’ai entendu les critiques des citoyens sur l’état des installations scolaires. Ils disent que les écoles sont vieilles, délabrées et que le temps a fait son œuvre. Et vous savez quoi ? Ils ont raison », a déclaré le maire de Šavnik. Il affirme qu’il s’est adressé au ministère de l’Education à plusieurs reprises afin de résoudre sérieusement le problème des écoles dans cette région. « Nous avons demandé des entretiens, proposé une collaboration, souligné la situation sur le terrain et le fait que le nord du Monténégro ne peut se développer sans investissements dans l’éducation. Malheureusement nous n’avons pas rencontré le niveau de compréhension et de soutien que ce problème mérite », constate Jugoslav Jakić.

Les enfants de Šavnik valent-ils moins que ceux des grandes villes ? Les parents qui veulent rester dans leur foyer n’ont-ils pas droit à des conditions d’éducation dignes pour leurs enfants 

Le ministère de l’éducation a déclaré que des dizaines de millions d’euros sont investis dans les infrastructures scolaires à travers des programmes visant à améliorer les installations scolaires. « Ma question est simple : où est Šavnik dans ces plans ? Les enfants de Šavnik valent-ils moins que ceux des grandes villes ? Les parents qui veulent rester dans leur foyer n’ont-ils pas droit à des conditions d’éducation dignes pour leurs enfants ? », demande le maire de Šavnik.

Le gouvernement n’a pas plus de réponse à ces questions que de stratégie face à l’alarme démographique devenue évidente depuis le dernier recensement. Les données démographiques montrent que seules trois villes ont gagné la transition : Budva, Podgorica et Tivat, tandis que toutes les autres villes sont perdantes.En 2011 la population de ces trois municipalités était de 191 577 habitants, soit près de 31% de la population totale du Monténégro. En 2023 leur population a augmenté de 31 616 habitants, soit 16.5%, atteignant 223 194 habitants, soit environ 35% de la population totale du Monténégro, tandis que 65% des habitants du pays résident dans les 22 autres municipalités.

Podgorica et le désert monténégrin

Au lieu de résoudre le problème du développement inégal de l’État et du déclin du nord, le gouvernement a lancé un mégaprojet de construction de nouveaux appartements à Podgorica, Velje Brdo, qui prévoit de construire 20 000 appartements, alors qu’à ce jour plus de 3000 citoyens du nord du pays ont déjà effectué leur achat. Selon le dernier recensement de la population de 2023 la capitale dispose d’un surplus de logements :180 186 habitants résident à Podgorica où l’on compte 64 141 ménages et 88 431 logements.

« Les documents d’urbanisme de Podgorica prévoient 112 679 logements, alors  que selon les estimations, il y a plus de 20 000 bâtiments illégaux dont la plupart ne sont pas prévus dans la planification et que plus de 50% des ménages de Podgorica comptent entre trois et cinq membres, il est clair que Podgorica n’a pas besoin de construire de nouveaux logements et surtout pas dans les quantités prévues », avait averti auparavant le président de la Chambre des architectes du Monténégro, Novica Mitrović.

Les possibilités d’emploi et les meilleures conditions de vie ont contraint une partie de la population du nord à s’installer à Podgorica et au sud du pays, ainsi qu’une bonne partie des jeunes à chercher une vie meilleure à l’étranger. En deux décennies de 2003 à 2023 le nombre de personnes hautement qualifiées a doublé dans la ville principale, passant de 61 800 à 133 900.

Les départs à l’étranger se sont accélérés ces dix dernières années. 8499 personnes ont émigré entre 2015 et 2019 tandis que ce nombre est passé à 15 506 entre 2020 et 2023. Près de 7000 personnes ont quitté le pays durant la seule année 2023, ce qui est le plus grand flux annuel selon les récentes statistiques. Le plus inquiétant est que cette émigration concerne surtout les jeunes diplômés et les personnes aptes au travail, ce qui affecte directement la fécondité, le marché du travail et le potentiel de développement à long terme du pays.

Un cinquième des jeunes Monténégrins ont exprimé leur désir de quitter le pays en raison des mauvaises conditions de vie, sociales et économiques.

L’Etude sur la jeunesse de l’Europe du sud-est en 2024 par la Fondation Friedrich Ebert a montré qu’un cinquième des jeunes Monténégrins ont exprimé leur désir de quitter le pays en raison des mauvaises conditions de vie, sociales et économiques.

Le démographe Miroslav Doderović a rappelé à plusieurs reprises « que les principales raisons du départ des jeunes sont l’incapacité à trouver un emploi dans leur profession, les faibles revenus et un faible niveau de vie. En plus des caractéristiques du marché du travail, toute une série de politiques telles que l’éducation, le logement, la fiscalité, le népotisme et la corruption rendent difficile aux jeunes de s’intégrer dans la société. Cela est surtout valable pour les jeunes qui émigrent et ceux qui devraient être porteurs de changements démographiques positifs. Le Monténégro pourrait avoir 78 000 habitants de moins que lors du recensement de 2011, si l’État ne s’engage pas sérieusement à résoudre le problème de la fuite des cerveaux ».

Le maire de Šavnik a adressé une critique publique qui fait référence à l’histoire creuse sur le développement équilibré du nord. Bien que la situation soit la pire dans le nord, elle est également valable pour tout le pays : « le développement équilibré ne commence pas par des conférences, des stratégies et de belles annonces. Il commence là ou l’enfant s’assoit sur le banc de l’école. Cette année, à Šavnik, aucun enfant ne s’assoira en première année de primaire. Ce n’est pas une question de politique, mais une question de survie. »

Pour l’instant l’Etat ne fait qu’enregistrer la baisse de la population, garde le silence et jette du brouillard aux électeurs avec des projets tels que Velje Brdo.

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