La rentrée des classes à l’heure de la dépopulation (2/4) : En Bosnie-Herzégovine, un système éducatif à bout de souffle et des écoles qui ferment

En Bosnie-Herzégovine, les programmes scolaires et les salaires des enseignants varient d’un canton à l’autre, tandis que les écoles du pays ont perdu 50 000 élèves en huit ans. Dans le canton de Sarajevo, les autorités opposent une fin de non-recevoir aux requêtes du syndicat des enseignants. Reportage.

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Une salle de classe à Visoko.
Une salle de classe à Visoko.© Unicef

« C’est donc ça, la démocratie dans notre pays ? » Représentante de l’Union indépendante de l’enseignement primaire de la Fédération de Bosnie-Herzégovine, Amira Dedović ne décolère pas. Prévue le 14 mai, une manifestation d’enseignants organisée par le syndicat a été interdite par la police du canton de Sarajevo. Intitulée « Éducation sur mesure pour les étudiants et leurs enseignants », annoncée publiquement depuis plusieurs semaines, cette action des enseignants devait porter, non pas sur la question des salaires, mais sur le nouveau programme pédagogique mis en place le 5 mars dernier par la ministre de l’Éducation du Canton de Sarajevo, Naida Hota-Muminović. « Nous regrettons l’absence de dialogue entre la ministre et les enseignants du canton de Sarajevo », déplore Amira Dedović.

Enseignante depuis 27 ans, Amira témoigne de sa passion à l’égard de son métier et de son attachement pour ses élèves du secondaire, âgés de six ans à quatorze ans, mais aussi des conditions de travail qui ne cessent de se dégrader, en dépit du petit coup de pouce des dirigeants du canton de Sarajevo pour améliorer le salaire des enseignants. Le problème est que les programmes scolaires du canton n’ont pas changé depuis une quinzaine d’années et les manuels scolaires sont devenus obsolètes. « On nous demande d’enseigner un nouveau programme mais le matériel est inadapté, voire inexistant, sans compter les démarches administratives que l’on nous demande de faire. Nous sommes des enseignants, pas des scribes ! », s’indigne Amira.

Il est important pour nous de montrer à nos élèves qu’une collaboration et une entente est possible avec nos voisins qui rencontrent des problèmes similaires aux nôtres.

Le nouveau programme pédagogique prévoit également de supprimer des heures dédiées à la correction des devoirs ainsi que davantage de travail administratif à la charge des enseignants, comme des compte-rendus et des rapports à rédiger en plus des 40 heures de travail effectuées au sein des écoles. Les problèmes rencontrés par les enseignants du canton de Sarajevo font écho à ceux relevés par d’autres organisations syndicales en Serbie, en Croatie, en Slovénie, au Monténégro ou encore au Kosovo, dont les représentants avaient prévu de faire le voyage jusqu’à la capitale bosnienne le 14 mai pour soutenir leurs homologues dans cette lutte sociale. « Il est important pour nous de montrer à nos élèves qu’une collaboration et une entente est possible avec nos voisins qui rencontrent des problèmes similaires aux nôtres », souligne Amira Dedović.

À quelques mois des élections cantonales, les revendications du syndicat d’enseignants, qui font tâche d’huile dans les autres cantons, ne sont pas les bienvenues pour les responsables politiques. Fin avril, le tribunal municipal de Sarajevo déclarait « illégale » une autre grève organisée par ce même syndicat en février. Dans un communiqué, le syndicat s’inquiète : « Sommes-nous en train de devenir une société dans laquelle l’expression publique de désaccord ou d’insatisfaction serait interdite ?»

Les problèmes rencontrés par les enseignants se heurtent aussi à l’improbable organisation d’un système éducatif bosnien à bout de souffle, incapable d’opérer des réformes structurelles qui permettrait d’uniformiser l’enseignement aux jeunes générations.

Programmes et salaires varient d’un canton à l’autre

Le système éducatif en Bosnie-Herzégovine reflète l’organisation de l’État bosnien. Ainsi, si la Republika Srpska, l’entité serbe de Bosnie-Herzégovine, compte une seule ministre de l’Éducation et de la Culture, le découpage en dix cantons de la Fédération de Bosnie-Herzégovine fait qu’il y a dix ministres cantonaux de l’éducation… Quant à lui, le district de Brčko dispose d’un département pour l’éducation, mais pas de ministre. La Republika Srpska dispose d’un seul programme scolaire, proche de celui qui a cours en Serbie, et les salaires sont les mêmes partout sur le territoire. Mais en Fédération, les programmes, les livres scolaires et les salaires diffèrent d’un canton à l’autre.

Les divisions ethniques restent au cœur des problématiques d’éducation de la Bosnie-Herzégovine. Si le programme « Une éducation de qualité pour tous », porté par le Conseil de l’Europe depuis 2016, tente d’améliorer la qualité de l’éducation « en encourageant une culture démocratique dans le système d’éducation formelle et en s’attaquant à la discrimination par l’application des normes européennes », la qualité d’un enseignement commun, notamment en histoire, fait encore défaut aux écoles bosniennes.

Sujet tabou dans le système éducatif national, les manuels scolaires n’évoquent que peu ou pas la guerre de Bosnie, souvent présentée d’un point de vue unilatéral, contribuant ainsi à cristalliser les tensions entre les communautés. Un moratoire du Conseil de l’Europe adopté en 2000 proposait de suspendre temporairement l’étude de la guerre dans les écoles. Abrogé en 2018, les livres scolaires, souvent obsolètes, n’intègrent que rarement des informations liées à la guerre. Comme le souligne Nenad Velicković, rédacteur en chef du magazine éducatif Školegijum dans Balkan Insight, « l’intégration de ces informations dans les manuels scolaires n’était pas mue par le désir honnête des décideurs politiques d’informer réellement les étudiants de ce qui s’était passé de manière objective et équitable, mais d’utiliser la guerre comme matériau pour leurs récits ethno-nationalistes respectifs ». L’organisation du système éducatif par les entités politiques continue à entraver la possibilité d’établir un récit commun de l’histoire.

Nous voulons que ces jeunes soient demain en mesure de travailler ensemble, d’assumer conjointement la responsabilité de la société dans son ensemble.

En 2020, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) reconnaissait que «les divisions ethniques continuent à se refléter dans l’enseignement et l’apprentissage de l’histoire». Le dispositif «Deux écoles sous un même toit», où des élèves de communautés différentes partagent le même bâtiment scolaire sans pour autant suivre les mêmes cours, n’a pas réussi à convaincre.

Hors de ce dispositif, seul le lycée franciscain de Visoko semble faire l’unanimité auprès des élèves et de leurs parents en misant « non pas sur la tolérance, mais sur la coexistence », comme le souligne le frère Ivan, directeur de l’école. Dans ce lycée où 60% des élèves sont catholiques et 40% musulmans, le programme scolaire est le même, à l’exception des manuels scolaires d’histoire et de religion. Cependant, certains professeurs prennent la liberté de présenter l’histoire moderne non par un seul prisme, mais sous trois angles et, même si le lycée est géré par des franciscains, les élèves n’ont pas de catéchisme mais un cours de religion permettant de comprendre les confessions des uns et des autres.

Conscient du problème de l’exode des jeunes qui met en péril l’avenir du pays, frère Ivan veut faire de ce lycée un laboratoire du vivre-ensemble et former les citoyens de demain. « Nous voulons que ces jeunes soient demain en mesure de travailler ensemble, d’assumer conjointement la responsabilité de la société dans son ensemble », confie-t-il au journal La Croix.

50 000 élèves en moins en huit ans

S’il paraît à ce jour impossible d’établir un enseignement commun à l’ensemble des 256 385 élèves étudiant dans les 1714 écoles élémentaires que compte le pays en 2024, la Bosnie-Herzégovine doit aussi faire face à un déclin démographique sans précédent, doublé par un exode massif des personnes en âge de procréer. En un an, l’Agence des statistiques de Bosnie-Herzégovine a rapporté une baisse de 1,5% du nombre d’élèves (soit 3952 personnes) par rapport à l’année 2022/23. À titre de comparaison, en 2014, 302 133 élèves étaient scolarisés. Les écoles bosniennes ont donc perdu près de 50 000 élèves en 8 ans.

Conséquence directe : les écoles ferment et le nombre de professeurs diminue. Si le canton de Zenica-Doboj est parvenu à mettre en place de nouvelles normes pédagogiques qui séduisent parents et syndicats d’enseignants, avec notamment la réduction du nombre d’enfants par classe ainsi que la création de nouvelles classes, il doit faire face à la pénurie de professeurs de mathématiques, d’informatique et de physique, à cause des départs à la retraite à venir dans les prochaines années. Dans ce contexte difficile, avec un salaire allant de 600 à 800€ par mois dans les écoles publiques et des formations souvent assurées par les ONG et les instances européennes plus que par l’État bosnien, le secteur a du mal à susciter des vocations.

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