Un roman foisonnant de 500 pages, d’une richesse incroyable, tant par le style que par l’ampleur du sujet, admirablement traduit, Florina Ilis laisse le lecteur étourdi par une telle virtuosité en refermant «La croisade des enfants», formidable récit oscillant entre un réalisme mordant, la satire et un imaginaire débridé sur la Roumanie du début des années 2000.
Réédité en poche par les éditions des Syrtes, l’ouvrage avait fait sensation en Roumanie, lors de sa parution en 2005, obtenant le prix de l’Académie roumaine en 2007 et celui du Courrier international du meilleur livre étranger, en 2010.
Une ponctuation très particulière caractérisée par l’absence de points, la préférence accordée aux virgules, aux points d’interrogation ou d’exclamation accentuent l’impression de fluidité du texte où se succèdent, comme le torrent d’un imaginaire inépuisable, les scènes et les milieux sociaux les plus divers. Et le lecteur, d’abord interloqué par une telle profusion, découvre un tableau particulièrement sombre et grinçant de la Roumanie d’aujourd’hui, chaotique, rongée par la corruption, l’incompétence, la violence, les adoptions illégales d’enfants et la prostitution.
Artifice littéraire que cette absence de points? Florina Ilis s’est expliquée sur le procédé. « Un livre, c’est un morceau de vie. Tant qu’on est vivant, tout est en mouvement. Il n’y a pas de point ».
On est admiratif devant le travail de la traductrice, Marily le Nir, un véritable tour de force. Marily le Nir est une fidèle complice de Florina Ilis dont elle avait déjà traduit en français « Le livre des nombres » .(Syrtes, 2021), vaste saga familiale en Transylvanie.
De passage à Paris à l’occasion de la parution de ce livre, l’écrivaine confiait sa lassitude d’écrire de très longues œuvres, aspirant désormais à des écrits plus condensés. Elle assurait même avoir entamé la rédaction d’un court récit que, sauf erreur, on attend toujours. Le format de plusieurs centaines de pages a peut-être de nouveau pris le dessus.
« Ils rêvent tous de ne plus être roumains »
Ici, dans « La croisade des enfants » , de jeunes ados en partance pour une colonie de vacances au bord de la Mer Noire prennent le contrôle de leur train, à l’instigation d’un tsigane des rues de Bucarest, Calman, blond aux yeux bleus, « beau comme un violon ». Le jeune garçon s’insurge contre la société et veut dénoncer le sort dramatique imposé à sa sœur, croupissant dans un asile. Le chaos du monde, il le connaît pour avoir subi la misère insondable des gamins abandonnés de la capitale roumaine, victimes innocentes de la pègre et de ses chefs, à l’image du « Baron », un redoutable mafieux rom imposant sa loi grâce à de nombreuses complicités. « Je peux acheter qui je veux dans ce pays, procureurs, juges, policiers, politiciens ! ». Les gamins, appartenant à tous les milieux de la société roumaine, s’enthousiasment pour l’aventure proposée par Calman et commencent à établir des revendications souvent pétries de leur appétence consumériste ou, pour certains, du désir de quitter la Roumanie rejoindre des proches. « Ils rêvent tous de ne plus être roumains », s’exclame, désabusée, une enseignante.
On enferme les professeurs dans leurs compartiments. Les wagons sont détachés de la locomotive dont les conducteurs, sous la menace, vont être contraints de gagner une gare proche où l’alerte va être donnée sur ce qui vient de se passer.
Calman, véritable démiurge, vient d’initier un « mouvement subversif », aussi insolite que le renversement de l’ordre préexistant du monde ».
Les autorités s’alarment. L’affaire est tellement hors normes qu’elles ne savent pas comment réagir, on évoque le terrorisme d’origine étrangère, l’incrédulité domine puis on se rend à l’évidence. La presse s’en mêle et de jeunes miséreux venus de toute la Roumanie convergent vers la vallée de la Prahova où est immobilisé le convoi. De façon beaucoup plus concrète que leurs compagnons du train, ils réclament notamment la suppression des orphelinats de triste mémoire en Roumanie.
Le chaos grandit et devient général. Mais les nouveaux arrivés veulent s’imposer à leur tour face aux enfants, la violence apparaît. On recense de premières victimes.
Le récit de Florina Ilis jongle entre réalisme et imaginaire, le merveilleux ou… le cauchemar. Où se situe la réalité ? La question revient souvent dans le livre. Calman « jouait à inventer la réalité ». Tout bascule et « si tout est possible, alors tout est permis ».
Ironie mordante
Pavel, un jeune journaliste, enquête sur les adoptions illégales et la prostitution enfantine. Il observe, fasciné, le train des enfants révoltés, qui lui rappelle une « croisade des enfants » du Moyen-Age qui s’est terminée tragiquement.
Comme Florina Ilis, il porte un regard sévère et caustique sur la Roumanie contemporaine, encore imprégnée de la dictature de Ceausescu et d’une éducation communiste « dont il était difficile de se défaire», avec des discours politiques « oscillant entre la démagogie viscérale de la superbe des barons locaux et les flonflons bruyants du soi-disant discours européen ». Il s’est insurgé, jeune, contre son père, resté communiste. «Pourquoi veux-tu me convaincre à présent que toute ma vie n’a été qu’un mensonge?, lance-t-il à son fils. Pour lui, « le mensonge, c’est tout ce qui se passe maintenant ».
Toujours ce thème de la réalité et comment elle est perçue par les différentes générations en ces temps de mutations considérables. Et l’impensable, l’extraordinaire que constitue la prise de contrôle d’un train par les enfants va bouleverser tous les schémas, les certitudes des adultes.
L’écrivaine est sévère pour ses compatriotes. En Roumanie, « l’aspiration à la perfection passe pour de la folie ». Et Florina Ilis partage sans doute l’opinion de la vieille cartomancienne tsigane, Angelica : « non, le monde ne change pas aussi facilement ».
Le lecteur est comme essoufflé en refermant ce livre au long cours, étourdi par la virtuosité de l’auteure et son portrait de la société roumaine, la richesse et la diversité des acteurs, parfois grotesques ou redoutables, rarement lucides.
On parie que Florina Ilis ne croit guère à un avenir plein de promesses.

