Un soir d’été, à Arles, Tony Gatlif m’a chanté une vieille polyphonie albanaise.
Nous venions de dîner. Il faisait très chaud. Nous étions rentrés dans l’appartement que nous avions loué. Je suis sorti fumer une cigarette devant la façade. C’est là que j’ai découvert que nous logions dans l’ancienne mairie d’Arles. L’inscription « Mairie » était encore visible.
Je suis remonté. Tony était fatigué. Je l’ai relancé, une fois encore, sur la musique et sur l’Albanie. Puis, calmement, assis sur sa chaise, il m’a regardé droit dans les yeux et s’est mis à chanter.
Janina.
Une vieille polyphonie du sud de l’Albanie qu’il connaissait depuis des années. Il chantait seul, mais reproduisait presque à la perfection les différentes voix. Il m’avait raconté qu’on lui avait donné cette cassette en Albanie, lors d’un voyage de repérage, et qu’il l’avait gardée avec lui pendant des années.
Et Tony disait des chanteurs albanais :
« Ils chantent comme des loups. »
Je ne savais pas que cette chanson deviendrait l’une des images les plus précieuses que je garderais de lui.
Je voudrais parler de Tony autrement que du cinéaste que tout le monde connaît. Je voudrais parler de l’homme que j’ai connu : mon ami, mon frère, mon parrain.
Deux enfants de la Méditerranée jetés dans Paris
Mes parents sont issus de familles de bergers albanais des montagnes de Macédoine. Mon père est arrivé à Paris en 1963. Il avait dix-neuf ans. Il est arrivé à la gare de l’Est, seul, livré à lui-même.
Tony, lui, après une première tentative manquée en 1962, a fini par débarquer définitivement à Paris en 1964. Il avait seize ans, et se retrouvait lui aussi livré à lui-même dans les rues.
Mon père et Tony ne se sont jamais rencontrés. Pourtant, ils se connaissaient à travers moi. Ils se respectaient et s’aimaient à distance. Tous les deux me demandaient des nouvelles l’un de l’autre.
J’ai parfois eu le sentiment d’être entre ces deux hommes : deux enfants de la Méditerranée, deux hommes arrivés très jeunes à Paris, avec leur solitude, leur histoire et leur courage.
C’est bien plus tard, à Uzès, juste après mes études de théâtre, que j’ai rencontré Tony. J’étais alors projectionniste au cinéma d’Uzès. Jean-Louis Trintignant, que j’avais également rencontré à cette période, m’avait ouvert la porte du théâtre. Tony, lui, allait m’ouvrir celle du cinéma.
Après notre rencontre à Uzès, Tony m’a proposé un rôle dans Liberté, sans essai, sans casting. Il m’a confié Chavo. Cette confiance a changé ma vie.
Sauver la mémoire des routes et des marges
Avec Liberté, Tony poursuivait aussi un combat qui ne l’a jamais quitté : faire connaître la persécution et le génocide des Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans Latcho Drom, cette mémoire surgit déjà à travers une femme qui chante et dont on découvre les numéros tatoués sur le bras. Des années plus tard, Liberté revenait sur l’internement des Tsiganes en France avant leur déportation.
Dans son dernier scénario, Oratorio, cette mémoire était encore là. Un passage devait se dérouler à Rivesaltes — ce camp d’internement du régime de Vichy, plaque tournante de la déportation des Juifs de la zone Sud, lieu de rétention des Tsiganes et des Manouches, et premier refuge forcé des Républicains espagnols. Pour moi, ce film rassemblerait tout ce qui traverse son cinéma : le road movie, l’amour, les routes, les marges, la musique et la mémoire.
Tony m’avait raconté qu’avant de tourner Gadjo Dilo, il avait pensé à l’Albanie. Lors de ses repérages, il avait découvert un campement tsigane installé au bord des voies ferrées. Les cheminots devaient régulièrement revenir réparer les voies, car des rails étaient parfois déboulonnés et revendus comme ferraille. Tony avait compris que tourner là-bas serait trop difficile. Le film est finalement parti en Roumanie.
Mais l’Albanie était restée en lui.
Une cassette. Une musique. Une voix.
Janina.
Cet été-là, nous avons passé des semaines ensemble à Arles et en Camargue. Nous travaillions sur Oratorio. Je devais l’accompagner à nouveau comme assistant pour le casting, la régie, les rendez-vous. Mais surtout, j’étais là comme compagnon, avec l’envie d’apprendre.
Tony voulait me montrer comment on fait un film de A à Z.
Tous les matins, il me racontait ses rêves. Nous parlions de cinéma, de musique, de nos vies. Nous regardions ensemble les matchs de l’équipe de France et d’autres rencontres de la Coupe du monde.
Un jour, pour le film, nous sommes allés chez Décathlon chercher du matériel de camping pour un personnage. Je revois Tony dans les rayons, émerveillé devant les tentes et les chaises. Il était comme un enfant dans un magasin de jouets.
Ensuite, nous avons testé le matériel au bord de la plage, en Camargue. Je le revois avec sa chaise pliante, heureux.
« Ne joue pas. Sois le poème »
Il y avait aussi Prévert.
Quelques années auparavant, j’avais appris mes premiers poèmes avec Jean-Louis Trintignant. Après sa disparition, j’avais continué à en apprendre d’autres. La poésie était devenue pour moi une manière de poursuivre la conversation avec lui.
Tony était venu m’écouter à la Maison de la Poésie. Il aimait profondément Jacques Prévert. Nous en parlions souvent et, dans les derniers mois, il avait commencé à réfléchir avec moi à la manière dont je pourrais dire ces poèmes.
Il avait imaginé quelque chose de très simple : une table de bistrot, un verre de vin rouge, un cendrier, un mégot, et derrière moi, des images de Paris.
Mais ce que je retiens surtout, c’est sa manière de me diriger.
Il répétait :
« Ne joue pas. Ne joue pas. »
Il ne me demandait pas de réciter Prévert ni de chercher un effet. Il tournait simplement son regard vers moi et voulait que je sois là, avec les mots.
« Sois le poème. »
C’était une leçon de théâtre, mais aussi une leçon de cinéma.
Je pensais que nous avions encore du temps.
Au mois de juillet, Tony était aussi en correspondance avec Martin Scorsese, qui souhaitait revoir Latcho Drom afin de pouvoir le projeter aux États-Unis. Tony n’était pas du genre à se vanter. Mais cette demande disait quelque chose de très beau : des décennies après sa réalisation, son film continuait de voyager.
Jean-Louis Trintignant avait une grande admiration pour Tony. Quand je lui ai dit que je travaillais avec lui, il m’avait répondu :
« Tony, ce n’est pas un réalisateur de cocktails. C’est un vrai réalisateur. »
Il avait raison.
La seule chose qui ne ment pas
Tony ne faisait pas des films pour appartenir au monde du cinéma. Il faisait des films parce qu’il avait quelque chose à dire, quelqu’un à regarder, une musique à faire entendre, une mémoire à sauver.
Il disait lui-même que la musique était « la seule chose qui ne ment pas ».
Peut-être est-ce pour cela que je repense aujourd’hui à cette chanson.
À Arles.
À l’ancienne mairie.
À la chaleur.
À Tony, fatigué, assis sur sa chaise.
Moi qui lui parle encore de l’Albanie.
Et soudain, sa voix.
Janina.
Je crois que ce chant contient tout : l’Albanie, les Balkans, l’exil, la musique, le cinéma, la transmission, l’amitié.
Tony a passé sa vie à chercher des voix. Les voix rares. Les voix que l’Histoire recouvre. Les voix qui viennent de loin.
Ce soir-là, c’est lui qui m’en a laissé une.
Aujourd’hui, je pense à mon père. À Jean-Louis Trintignant. À Tony.
Trois hommes qui m’ont transmis quelque chose.
Mon père m’a transmis une histoire et une mémoire. Jean-Louis Trintignant m’a transmis la parole et le théâtre. Tony Gatlif m’a transmis le cinéma et le regard.
Une histoire commencée dans les montagnes de Macédoine, passée par la gare de l’Est, Uzès, le théâtre, le cinéma, les Balkans… et qui continue.
Alors une phrase de Jacques Prévert me revient :
« Vivre vrai, c’est leur secret. »
Je crois que Tony a vécu vrai.
Et peut-être est-ce pour cela que son cinéma nous reste.
Latcho Drom, mon Tony.
Bonne route, mon ami, mon frère, mon parrain.
Je ne t’oublierai jamais.
Iljir Selimoski est comédien. Assistant et proche collaborateur de Tony Gatlif, il a notamment incarné le rôle de Chavo dans le film « Liberté » (2010).



