Blog • Solénoïde, de Mircea Cartarescu : un roman humaniste européen

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Le jury du Médicis a dévoilé début septembre les 13 romans étrangers de sa première sélection. En lice, Solénoïde de Mircea Cartarescu, traduit du roumain par Laure Hinckel (Éditions Noir sur Blanc). L’ouvrage a déjà été récompensé par le prix Transfuge 2019 du meilleur roman européen. Comme l’auteur le dit lui-même, il réalise un rêve en prenant à son compte un côté rationnel de l’histoire et en abandonnant à son personnage la part énigmatique et mystérieuse du récit.

Atmosphère presque irréelle et fantastique quand Mircea Cartarescu monte sur la scène du théâtre du magnifique Hôtel de Béhague qui abrite l’ambassade et le centre culturel de Roumanie. Écrivain et poète réputé dès les années 1980, il est entouré de la journaliste, Cristina Hermeziu, et de sa traductrice, Laure Hinckel, qui assure le rôle d’interprète de l’auteur vers le français. Propos magistralement traduits pour transmettre à l’auditoire toutes les nuances d’un entretien touchant à une confession intime.

La veille, ils étaient nombreux déjà à être venus écouter et rencontrer l’écrivain dans une librairie à Vincennes, en région parisienne. Le 20 septembre, c’est au cœur de Paris que la tournée française fait étape devant un public composé en majorité de Roumains, de Français et de nombreux lecteurs de toutes nationalités connaissant déjà son œuvre.

Mircea Cartarescu est né à Bucarest. Il est l’auteur d’une trentaine de titres traduits en près de vingt langues. Solénoïde est le quatrième traduit en français par Laure Hinckel. Les questions et les réflexions de Cristina Hermeziu rythment la soirée, plaçant l’écrivain dans un rapport de confiance propice aux confidences.

  • Mircea Cãrtãrescu, Solénoïde, traduit du roumain par Laure Hinckel, Paris, les Éditions Noir sur Blanc, 2019, 791 pages
  • Prix : 27.00 €
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Bucarest, une porte vers la 4è dimension

Étrange histoire d’amour dans une Bucarest totalement inventée, le roman est parcouru de passages fantastiques qui ont conduit l’auteur à concevoir une autre ville. S’appuyant sur une véritable tradition des ruines dans la littérature européenne, il a imaginé le personnage d’un architecte qui a construit la ville en un jour mais sous forme de ruines. Tous les lieux abandonnés et en ruines sont énigmatiques, poétiques et merveilleux...

Dans cette Bucarest imaginaire, toutes les maisons restent ouvertes. L’auteur poursuit le rêve de voir toutes les habitants de cette cité sans porte comme un être invisible. Et l’idée la plus poétique qu’il ait trouvé est d’adopter un état de lévitation. De se mettre somme toute dans la peau d’un saint... Car les saints flottent, poursuit-il. Et tout ce qui flotte au-dessus de la terre est poétique.

Pourquoi pas puisque dans son enfance, la réalité a rejoint et dépassé la fiction. Après le tremblement de terre en 1977, il a été le témoin de la façon dont Ceausescu a décidé de déplacer, à l’aide de poulies et de rails, des églises et d’autres moments anciens sur des dizaines de mètres. Sans évacuer les habitants, pour dégager ceux qui concouraient à sa gloire et sa puissance... Grâce à cette technique révolutionnaire, il a vu les résidents restés tranquillement chez eux ou se mettre à leurs balcons tandis que les immeubles bougeaient !

A la recherche du mystère de l’existence : comment sortir de la prison de son esprit

Comme l’explique Cartarescu, le Solénoïde est un monde à plusieurs dimensions.

Le roman se présente comme le journal d’un professeur qui aurait aimé être écrivain. Celui-ci décrit son quotidien d’enseignant sous un régime oppressif. Il lui arrive des choses normales et d’autres plus extraordinaires. Petit à petit la réalité et le rêve se mêlent et entrent en symbiose.

La question centrale du roman tourne autour de la réalité et de la normalité, reprend l’auteur en réponse à une question de Cristina Hermeziu. Comme en échos à Franz Kafka, le personnage central du roman pense que les objets sont faits de souffrance, que le monde est une prison dont il est absolument nécessaire de s’évader, qu’un écrivain doit violenter les lecteurs, -un peintre ou un sculpteur ses collectionneurs-, pour les obliger à sortir de leurs clichés. Lutter contre la mort, les maladies, les accidents, tout ce qui nous atteint et nous détruit. Protester contre la destinée effrayante des êtres humains. Échapper à la réalité grâce à l’Art !

La science : un filtre aussi précieux que la poésie

Fervent lecteur de science-fiction depuis son enfance où il dévorait toutes les brochures et autres récits qui lui tombaient sous la main, Cartarescu a imaginé dans Solénoïde », une solution incroyable contre la douleur. Elle surgit dans la vie du protagoniste pour mieux la transformer, poursuit la modératrice.

La question fait mouche ! Pour son interlocuteur, la convergence entre poésie et science est totale et indissociable dans tous les domaines de la connaissance. Les sciences participent tout autant à élargir et modifier la conscience humaine. La poésie est le sommet des connaissances, la grâce universelle... La même tendance de l’ordre de l’infinie (peut-être ce que Paul Valéry nomme l’infinie esthétique) se retrouve dans les œuvres des grands poètes. La physique quantique, qui passe au peigne fin atomes et particules, est de la poésie pure. Tout notre monde constitue un grand poème.

Cartarescu avoue sans ambages qu’il s’est beaucoup intéressé aux spéculations scientifiques autour de la quatrième dimension du XXe siècle, et à toutes les tentatives mathématiques pour définir le monde…

L’alchimie de l’écriture : l’amour des boucles et des jambes

Mircea Cartarescu n’est pas avare de détails passionnants sur la façon singulière dont il écrit. Un crayon glissé entre les doigts pour avoir le temps d’exprimer ce qu’il pense et ressent. Nous sommes nombreux à partager son point de vue : « Il est une chose d’écrire avec un stylo, il en est une autre d’appuyer sur une touche et de voir apparaître une lettre ». De façon plus mystérieuse, il imagine parfois que le papier disparait et qu’il en reste que les lettres... « Tout comme la mystique judaïque nous raconte que l’écriture flottait au-dessous de la pierre », ajoute-t-il non sans fantaisie. « L’écriture complète doit flotter au-dessus de la page. Cette manière d’écrire n’est pas un hasard. J’aime les boucles, les jambes des lettres. »

Poète il est, même quand il écrit de la prose et affirme : « L’écriture est un acte de création continu que partage un grand nombre de poètes ». Pour lui, l’appellation suprême est bien d’être reconnu comme poète ! Écrire sans plan préétabli. Ne pas savoir quels mots vont se succéder sur la page. Être toujours surpris et d’abord se surprendre soi-même. C’est de cette façon qu’il a écrit les 800 pages de Solénoïde. En se laissant submerger par un magma. Sentant ses doigts démangés par l’inquiétude. Ne sachant plus si ce qu’il écrit est la réalité ou un rêve. Une métaphore particulièrement poétique est celle où il décrit comment se dépose en lui « une espèce de flocon humide, de mutation, de ce qui reste dans le tambour d’une machine à laver ».

Pour en savoir plus sur ce roman, lire la présentation qu’en fait son éditrice Vera Michalski sur le site de Noir sur Blanc : http://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/solenoide-mircea-cartarescu-9782882505804