Serbie : les parents d’un étudiant détenu s’adressent à l’Union européenne

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Deux parents d’Užice lancent un appel à l’Union européenne. Dans cette lettre ouverte, ils dénoncent la dérive autoritaire du régime d’Aleksandar Vučić, l’emprisonnement arbitraire de leur fils, et appellent l’Union à défendre, enfin, les valeurs démocratiques qu’elle proclame.

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Traduit par Vesna Cakeljić

© Bogdan Radovanović | CdB

Chère Europe,
Chers représentants de l’Union européenne,

Nous vous écrivons depuis Užice, une petite ville de l’ouest de la Serbie, connue pour son attachement à la liberté. C’est ici qu’en 1941 fut créée la « République d’Užice », premier territoire libéré d’Europe sous occupation nazie.

Nous nous adressons à vous comme militants de longue date, mais aussi aujourd’hui comme parents inquiets. Notre fils, Pavle Cicvarić, étudiant en Sciences politiques, est injustement et illégalement détenu. Depuis deux ans, il est victime de persécution, de campagnes de terreur et de diabolisation.

Quatre-vingts ans après la défaite du fascisme et du nazisme, Užice et la Serbie se retrouvent à nouveau sous occupation. Mais cette fois, elle vient de l’intérieur : ce sont des structures du pouvoir en place, issues du Parti progressiste serbe, qui ont confisqué l’État, criminalisé ses institutions et les ont retournées contre les citoyens.

Le tableau est sombre : institutions verrouillées, insécurité juridique, propagande permanente, atteintes à la santé mentale collective, privation des droits fondamentaux, corruption généralisée, paupérisation de la population, répression des voix critiques. Voilà, en résumé, la réalité actuelle de la Serbie.

Le point de bascule a été l’effondrement, le 1er novembre 2024, de l’auvent de la gare récemment rénovée de Novi Sad, causant la mort de seize personnes. À ce jour, personne n’a été tenu pour responsable. Ce drame a déclenché une mobilisation sans précédent à travers le pays.

Partout en Serbie, les citoyens ont réagi avec force : les élèves ont bloqué leurs écoles, les étudiants leurs universités, des professions entières ont suspendu leur activité, et des centaines de milliers de personnes avides de justice, de liberté, de démocratie et d’une vie digne sont descendues dans les rues pour exprimer leur colère et exiger la réalisation des revendications étudiantes formulées en décembre 2024.

Face à cette révolte citoyenne, le régime d’Aleksandar Vučić n’a opposé que silence et répression. Plutôt que de chercher une issue à la crise, il a choisi l’escalade : la violence policière s’est intensifiée au fil des mois, atteignant un niveau alarmant, faisant glisser le pays vers une autocratie brutale où la répression est devenue une norme quotidienne.

La mission d’intimider et de violenter les étudiants et les citoyens a d’abord été confiée à des nervis du Parti progressiste serbe. Ces groupes ont agi en toute impunité : ils interceptaient des citoyens et militants dans la rue, les attendaient devant les écoles et les universités, proféraient des menaces, renversaient des manifestants avec leurs véhicules lors d’hommages pacifiques aux victimes de la tragédie de Novi Sad, allant jusqu’à fracturer les mâchoires d’étudiantes à coups de batte de baseball.

Avec le temps, des anciens membres de structures dissoutes impliqués dans l’assassinat du premier Premier ministre démocratiquement élu de Serbie, Zoran Đinđić, ont été appelés en renfort. Un campement paramilitaire installé à proximité de l’Assemblée nationale a été transformé en base de rassemblement pour ces groupes criminels proches du parti, prêts à « gérer » les manifestants par tous les moyens jugés nécessaires.

Le point culminant de cette dérive a été atteint lors de la grande manifestation du 15 mars à Belgrade. Ce jour-là, une arme sonique militaire a été utilisée pour disperser la foule. Ce fut l’annonce d’un changement de stratégie du régime. Depuis, la répression a pris la forme d’une terreur d’État brutale et ouverte : les nervis du parti ont reçu des uniformes de police et, avec les forces de l’ordre, passent à tabac les citoyens. Les arrestations sont massives et quotidiennes, les détentions préventives deviennent la norme.

Les médias proches du pouvoir s’emploient à diaboliser les manifestants et à les désigner comme cibles. La police procède ensuite aux arrestations, sur la base d’accusations sans fondement montées par des procureurs, que les tribunaux entérinent dans la plupart des cas.

La Serbie est aujourd’hui l’un des rares pays au monde à emprisonner ses propres citoyens et à les qualifier de terroristes simplement parce qu’ils réclament des élections libres, équitables et démocratiques. Le pays, au cœur de l’Europe, compte désormais de nombreux prisonniers politiques : étudiants, lycéens, professeurs, avocats, médecins...

Chère Europe,
chers responsables de l’Union européenne

Nous sommes convaincus que beaucoup d’entre vous sont bien informés de la situation en Serbie. Ce que nous ne comprenons pas, c’est l’absence de réaction à la hauteur de la gravité des faits. Les bénéfices politiques ou économiques que vous pourriez espérer d’une coopération avec le régime d’Aleksandar Vučić paraissent bien dérisoires face aux conséquences profondes et durables qu’un effondrement des valeurs fondamentales — européennes et humaines — en Serbie pourrait entraîner pour l’ensemble du continent.

Nous ne vous demandons pas de vous tenir à nos côtés face aux cordons de police, de recevoir des coups, d’être piétinés ou humiliés, mais nous vous demandons de défendre les valeurs fondatrices de l’Union européenne.

Nous ne vous demandons pas de vous tenir à nos côtés face aux cordons de police, de recevoir des coups, d’être piétinés ou humiliés. Nous ne vous demandons pas non plus des mots de compassion. Nous avons choisi ce combat pour la vérité et la justice en pleine conscience de sa difficulté et de ses risques.

Mais nous vous demandons, avec insistance, de défendre les valeurs fondatrices de l’Union européenne, telles qu’énoncées dans le Traité sur l’Union : respect de la dignité humaine, liberté, démocratie, égalité, État de droit, et droits de l’homme – y compris ceux des minorités. En les défendant ici, en Serbie, vous les défendez pour l’ensemble du continent.

Ces valeurs sont plus grandes que chacun de nous. Elles sont ancrées dans notre histoire, dans notre ville, dans la mémoire de la République d’Užice.

Jelena Žunić Cicvarić et Radovan Cicvarić
Militants civils et parents de Pavle Cicvarić, étudiant détenu de la Faculté des Sciences politiques

À Užice, le 11 juillet 2025